LE PRINCE JÉRÔME=NAPOLÉON, NEFFTZER, LE DOCTEUR VÉRON
Le prince Napoléon, en effet, se fit le centre d’une opposition libérale autant que le permettaient les lois nouvelles. Cette opposition, qui s'était groupée autour de lui, comprenait Nefftzer, devenu le rédacteur en chef de la Presse, après l'exil de Girardin, le fameux Proudhon et Alfred Darimon son disciple, Ernest Renan, Sainte-Beuve, Paul de Saint-Victor, Charles Edmond, Charles Blanc, et plusieurs membres du Corps législatif et du Sénat.
Un jour que je me rencontrai avec Nefftzer dans le salon de M"° Emile de Girardin (la première), le rédacteur en chef de la Presse m'offrit d'y entrer pour traiter les questions américaines, auxquelles l’antagonisme croissant des États du Sud et des États du Nord donnait un vif intérêt. J'acceptai cette offre avec empressement, et je suis resté chargé de cette partie
historique et politique dans la Presse, sous les directions successives de Nefftzer, d’Alphonse Peyrat et de Solar. J’en sortis quand le journal passa dans les mains d’Isidore Millaud et de Mirès, qui subordonnèrent la politique à la finance. J’entrai alors au Constilutionnel, toujours pour y rester chargé des questions américaines, exclusivement, à la demande du docteur Véron, qui, de médecin inventeur de la pâte Regnaud, était devenu successivememt directeur de la Revue de Paris, directeur de l'Opéra, journaliste et député. C'était un homme d'esprit, anecdotier amusant des coulisses théâtrales et politiques. Il se prenait très au sérieux depuis que larrondissement de Sceaux l'avait fait membre du Corps législatif. Ce titre acquis, avec l'appui du gouverement impérial, n'avait pas satisfait l'ambition du D' Véron qui se regardait comme le protecteur, plus que comme le protégé de Louis-Napoléon, dont il avait patronné énergiquement la candidature législative et présidentielle. Il était amusant d'entendre Sophie, sa cuisinière et son intendante, raconter les cajoleries qu'adressait à son maître et à ellemême M. de Persigny pour assurer à Louis-Napoléon le concours du Constilutionnel. D'après elle l’empereur, M. de Persigny et M. Fould n'étaient que des ingrats. C'était aussi l'opinion intime du bon docteur, dont les dîners exquis étaient des cours d'histoire contemporaine faits entre la poire et le fromage.
Ce fut à l’un de ces dîners que ma réconciliation
eut lieu avec Alexandre Dumas. Voici comment. Marc Fournier, le directeur du théâtre de la Porte Saint- Martin, m'exprima, en 1860, le désir de reprendre la Tour de Nesle. Mais la pièce avait été interdite par M. de Persigny, après le mariage de l'Empereur avec M'e de Montijo. M. de Persigny avait cru devoir faire cet acte de moralité par respect pour la nouvelle impératrice. Il n’y a que les amis pour avoir ces heureuses inspirations. Aussi la pièce n’était-elle interdite qu’à Paris. Marc Fournier me conseilla de demander au comte Walewski la levée de cette interdiction absurde. Je l’obtins, et je fis mettre spontanément sur les affiches, à côté de mon nom, celui d'Alexandre Dumas, qui en avait été retiré par autorité de justice à la fin de 1832. Dumas, après un long séjour à Naples, venait de rentrer à Paris, quand nous nous rencontrâmes chez le D' Véron qui nous avait invités tous les deux à dîner par hasard ou avec intention. En nous trouvant en face l’un de l’autre, Dumas et moi nous nous tendimes la main d’un commun mouvement, et l’on but à notre réconciliation, À ce dîner se trouvaient Sainte-Beuve, Nestor Roqueplan, Émile de Girardin et Nefftzer, qui avait quitté la Presse avant moi pour fonder le Temps. Je me suis retrouvé avec ce bon et brave Alsacien à Bruxelles, pendant la guerre de 1870-71. Les Allemands, maîtres de Strasbourg, lui avaient offert une chaire de professeur dans l'université de cette ville. Il avait refusé sans hésiter, mais il me disait avec tristesse : « Il n’en sera pas de
même de tous les Alsaciens ; ils seront étonnés de la facilité avec laquelle ils redeviendront Allemands. » Ce pronostic ne s'est heureusement pas réalisé. Les Alsaciens sont restés Français.