‹ L'aristocratie en Amérique [microforme]Chapitre 4 sur 49 · EXCURSION A L'ÎLE DE CUBA ET AU TEXAS · texte numérisé non relu

EXCURSION A L'ÎLE DE CUBA ET AU TEXAS

Pendant que mes deux frères s’installaient dans cette dernière ville, j'allai faire une double excursion à l’île de Cuba, puis au Texas, pays les plus proches de la Louisiane et qui devaient servir pour moi de préface à l’étude-des États-Unis.

L'ile de Cuba a une nombreuse population française, émigrée jadis de Saint-Domingue. Les villes de Matenz, Trinidad, Puerto, Principi, Santiago et la Havane sont remplies de descendants de nos anciens colons. La langue française s'y parle couramment, L'ile de Cuba avait alors pour capitaine général un homme des plus remarquables, c'était le général Tacon. Quand il arriva dans la colonie espagnole, le désordre le plus profond y régnait. L’aristocratie locale avait fini par réduire presque à rien l'autorité des gouverneurs que lui envoyait la métropole. Elle ne connaissait plus ni freins, ni lois. 11 n’y avait plus

aucune sécurité dans les villes pour les classes bourgeoises et populaires. Tacon vint et tout changea. Homme ressuscité des temps féodaux, il régenta avec sa grande épée, des vassaux qui se permettaient le murmure ct des manrals qui frisaient la révolte. Il frappa à droite et à gauche, d’estoc et de taille, et, comme Richelieu, ne craignit pas de faire tomber les têtes les plus élevées. Il substitua une législation draconienne à la licence qui régnait avant lui. Voici quelques exemples de jugements prononcés par lui.

Un tel, ivrogne… 4 ans de galère.

Un tel, battant sa femme... 2 ans de galère.

Un tel, ayant porté un couteau sur lui, contraircment aux défenses de la police, 4 ans de galère.

Un tel, ayant séduit une jeune fille et ayant été trouvé en tête-à-tête avec elle, 6 ans de galère, ou le mariage immédiat.

Maïs on sait rarement s'arrêter à point. Tacon dépassa le but en continuant à gouverner la population rentrée dans l’ordre, comme il l’avait fait de mécréants indisciplinés. Il risquait de faire revenir les créoles au point où il les avait trouvés et de détruire ainsi son propre ouvrage, par l'excès de la répression. Le consul général de France, M. Mollien, fut le premier qui osa lui résister et réclamer l'intervention de son gouvernement pour une injustice commise contre le capitaine du navire français la Sylphide dont le capitaine et l’équipagr avaient été incarcérés par Tacon. Le cabinet de Paris porta

nt)

L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 75 PR MS RE plainte au cabinet de Madrid, et celui-ci donna tort au gouverneur de Cuba. Tout le monde comprit aussitôt que Tacon ne resterait pas longtemps dans un poste dont le prestige était affaibli.

Le bruit de son rappel ayant été répandu prématurément par un avocat de la Havane, Tacon le fit comparaître devant lui. « Qui vous a dit, senor, que j'allais être remplacé? — Mais... je l'ai lu dans une gazette d'Espagne. — Puisque vous êtes si bien informé, vous allez vous rendre au fort Morro avec cette lorgnette, et vous regarderez du côté de l'Espagne jusqu'à ce que mon successeur arrive. » Le pauvre avocat attendit plusieurs mois. Enfin Tacon envoya sa démission à Madrid. Avant de partir, il fit ses adieux à la ville et à la garnison de la Havane, dans deux proclamations très remarquables par le sentiment de justice qu’il osait se rendre à lui-même. Le principal mérite qu'il revendiquait pour son administration, c'était d’avoir été égal pour tous, « le plus faible comme le plus fort. » Une partie de la population havanaise, composée surtout des com merçants étrangers qui avaient trouvé dans Tacon justice et protection, l’a accompagné jusqu’à Matanzas sur des bateaux à vapeur frètés par eux et pavoisés de deuil, Les membres de ce certège étaient tous vêtus de blanc avec une cravate noire en signe de deuil. Pendant ce temps, d'autres têtes courbées depuis cinq ans se relevaient, d’autres poitrines oppressées respiraient à l’aise. Tacon est, dans l’his-

toire de l'ile de Cuba, une grande figure bénie des uns, maudite des autres. C’est une médaille sur laquelle il est écrit d’un côté Tyran et de l’autre SAUVEUR.

De l’île de Cuba, je passai au Texas. C'était une ancienne province mexicaine, envahie peu à peu par les colons de l'Amérique du Nord, et qui s'était détachée de sa métropole à la suite d’une guerre longue et sanglante, dont la bataille de San Jacinto est une page dramatique. Le fameux Santa Anna, président du Mexique, y a joué un rôle peu glorieux. Après s'être constitué en République, le Texas sollicitait alors la reconnaissance de son indépendance de la part des grandes puissances des deux mondes.

Je rencontrai à Ifaston, sa capitale provisoire, M. Dubois de Saligny, premier secrétaire de la légation française de Washington, envoyé sur les lieux pour étudier cette question de la reconnaissance. Il m'offrit très gracieusement ses services, et nous visitâmes ensemble les localités les plus intéressantes, entre autres le fameux Champ d'Asile, dont je parlerai tout à l'heure. J'avais été présenté par M. de Saligny au président de la République texienne, le général Mirabeau-Lamar, au général Samuel Houston, figure bizarre, et à tous les membres du cabinet qui me firent grand accueil, quand ils surent que j'allais faire part au Journal des Débals de mes impressions sur leur pays. Ces impressions furent favorables, en effet, et dans les lettres que j'adressai aux Débats sur

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le passé, le présent cet l'avenir du Texas, je conclus à l'intérêt qu'avait la France à ne pas laisser les États-Unis ct l'Angleterre la devancer dans la reconnaissance officielle de la jeune République. C'était aussi la conclusion de M. de Saligny dans ses dépêches. Je crois qu’en ce moment, nous avons bien fait l’un ct l’autre, quoique nous ayons travaillé, en définitive, pour les Américains, ces rois de Prusse du Nouveau Monde, Mais cela devait arriver dans tous les cas. La seule opposition notable qui fut faite à l'annexion du Texas aux Étas-Unis, fut celle du général Samuel Houston. Il avait été un des héros de la double guerre que les colons américains eurent à soutenir successivement contre les Indiens et contre les Mexicains. C’Ciait un homme excentrique, qui s'était fait un uniforme aux couleurs éclatantes, au gilet brodé d’or et qui pour un peu se serait peint le visage en rouge et en bleu comme les sauvages. Après les avoir conquis, il avait été conquis par eux, c'est-à-dire gagné à leur vie nomade. Il aimait mieux devenir Indien qu'Américain. Nos trappeurs ou chasscurs des bois du Canada ont offert de nombreux exemples de cette séduction du désert et de la solitude subie par les âmes indépendantes, Ce sont des revanches prises par la sauvagerie sur la civilisation.

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