‹ L'aristocratie en Amérique [microforme]Chapitre 5 sur 49 · LE CHAMP D'ASILE · texte numérisé non relu

LE CHAMP D'ASILE

y a dans lhistoire du Texas deux faits qui se passèrent à plus d'un siècle de distance, et qui se rattachent à des souvenirs français. Ce fut au Texas qu’alla s'égarer et se perdre la première tentative de colonisation faite, en faveur de la Louisiane, par le gouvernement de Louis XIV, sous la direction de lhéroïique Rouennais Cavelier de Lasalle. C'est à la baie Saint-Bernard, aujourd'hui baie de Matagorda, que Lasalle vint échouer misérablement, pour s'être aventuré à la légère sur le golfe du Mexique, après avoir découvert les embouchures du Mississipi et en avoir pris possession au nom de la France. C'est sur les bords dela rivière Trinité, près de sa branche occidentale, que cet homme d'énergie indomptable fut tué par la main d’un de ses compagnons, d'un Français, qui ne voulait plus le suivre. Là reposent, au milieu des déserts, les os du sublime aventurier;

çà et là, gisent ceux de ses compagnons infidèles tombés, après lui, sous le tranchant vengeur des sauvages.

La Louisiane avait eu la pensée d’honorer la mémoire de Lasalle, en célébrant, le 2 avril 1882, l'anniversaire bi-centenaire du jour où il avait reconnu l'embouchure du Mississipi. Mais les débordements de ce fleuve et les désastres causés par les inondations ont fait remettre cette fête nationale au 2 avril 1883.

Le second souvenir français qu'on trouve au Texas c'est le coin de terre où fut établi le Champ d’'Asile.

En 1815, les événements qui précédèrent et suivirent le vingt mars, avaient jeté le trouble et la dissolution dans l’armée de l’Empire. Une foule de chefs et de soldats, compromis par leur dévouement à la cause vaincue, avaient de tristes prévisions sur leur avenir, Bientôt la proscription vint changer leurs craintes en réalités, et l'ordonnance du 24 juillet les déclara bannis à jamais du sol de la patrie. Ainsi frappés par un arrêt, qui s’annonçait comme éternel, les proscrits songèrent à se rallier dans la proscription, et à réunir dans un commun refuge leur communce infortune, De là naquit l’idée du fameux Champ d'Asile, I devint la retraite, non seulement de ceux que frappait la loi politique, mais encore de beaucoup de vicux soldats qui, désœuvrés depuis qu’on les avait arrachés à la carrière des armes, et n'ayant pour richesse que leurs bras, pour industrie que leur

80 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE courage, résolurent d'aller, sous un autre hémisphère, gagner un toit et du pain à leur gloire indigente. Le Texas fut choisi comme lieu de cette émigration. . Mais, chose bizarre, on ne songea pas à s'assurer de l'agrément de l'Espagne, dans les possessions de laquelle ce pays lointain était compris. Son autorité y était purement nominale, il est vrai, et même un peu contestée par les États-Unis; ses établissements étaient éloignés des parages de la colonie future, perdus dans l’immensité des terres, dont la souveraineté la plus réelle était celle des Indiens sauvages. Mais, si abandonnés que fussent, en apparence, les droits de l'Espagne sur ces contrées, elle n’était pas disposée à les laisser usurper, et elle le montra plus tard.

Du reste, le Texas avait la réputation méritée de posséder un sol fertile et un climat sain, c'était le pays le plus rapproché des États-Unis, terre nouvelle de liberté, et de la Louisiane, ancienne terre de France. Là, les débris de l’Empire pourraient asseoir leurs vieux souvenirs à l'ombre de ce voisinage propice ; là, les glorieux bannis pourraient trouver un asile à leurs pénates errants et une aire de repos à leurs aigles battues par la tempête.

Il y avait, on ne saurait le nier, quelque chose de grand ct d'assez poétique dans cette idée du Champ d'Asile ; c'eut été une colonie d’une origine et d’un baptème sans pareils au monde que cette famille de proscrits, issue de la grande famille impériale et

transplantée avec son auréole militaire sur le continent américain. Illustre tombe et glorieux berceau, le coin de terre du Champ d’Asile pouvait être ensemencé d’une féconde poussière. Un grand avenir pouvait naître des ruines de ce grand passé. Si la fortune avait béni les premiers efforts de nos soldats devenus colons, sur aucune terre un plus beau drapeau ne se fût élevé pour ces myriades d'émigrants qui, depuis vingt ans, abandonnent l'Europe encombrée. Grâce à une poignée de ses enfants rejetés par elle, la France pouvait ainsi recouvrer une part dans ce vaste continent d'Amérique, que se partagent à elles seules, aujourd’hui, les races anglaise et espagnole, ses rivales. Les conséquences de cet ‘établissement étaient incalculables. Entre les mains de la France, le Texas serait présentement l'arbitre de l'Amérique. Adossé à la Louisiane, ancienne possession française, où les souvenirs de la mère-patrie se seraient ravivés, nourris par son contact; élevé, comme une colonne, entre les États-Unis, ce multiple géant dont les bras enlacent déjà les deux tiers de l'Amérique septentrionale, et le Mexique, ce jeune vicillard qui énerve dans l'anarchie sa débile puberté, le Texas serait devenu une barrière pour l’un, un appui pour l’autre. Les mains étendues sur ses deux voisins, il maintiendrait dans l'équilibre leurs forces inégales, et réglerait leurs rivalités. Voilà ce qu'aurait pu être le T:xzs dont les vivaces destinées ont survécu aux funérailles du Champ d'Asile, cette

CE

82 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE tentative avortée dans son germe, ce rêve qui n’a duré qu’un jour !

Disons, d’ailleurs, que si la conception du Champ d'Asile fut une idée grande et qui pouvait être féconde, au point de vue général de l'intérêt français, elle fut une sorte d’étourderie au point de vue particulier des intérêts du parti qui en fut l’auteur. En effet, éloigner de la France les soldats inoccupés de l'Empire, au moment où se développait la lutte de l'opinion nationale contre le gouvernement de la Restauration, cxiler volontairement des hommes de coups de main, des têtes ardentes et des bras aguerris, quand chaque jour on pouvait! espérer d’avoir besoin, pour le lendemain, de ces utiles auxiliaires, c'était, de la part des libéraux et des bonapartistes, un contre-sens flagrant. La Restauration le sentit bien, aussi ne fit-elle aucun obstacle à cette émigration qui lui tirait autant d’épines du pied. De leur côté, les chefs du parti libéral ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils s'étaient fourvoyés, qu'ils avaient sacrifié un intérêt positif à des projets aventureux, ct que si la fondation du Champ d’Asile était une belle chose poétiquement parlant, politiquement elle était une chose intempestive, De là, la froideur subite des enrûlements et des comités de souscription, qui amenèrent la ruine de ce projet, en ne l’édifiant point sur une assez haute échelle, et en le laissant exposé, avec de piètres ressources, aux accidents vulgaires qui, dès l’abord, vinrent saper et renverser sa fragile base.

Le général Lallemand avait été choisi par les émigrants pour commandant en chef de l'expédition. Le général Rigaud en était le commandant en second. Le rendez-vous fut fixé à New-York pour les uns, à Philadelphie pour les autres. De ces deux ports la colonie fit voile pour le Texas, et elle se trouva réunie dans l’île de Galveston, vers le milieu du mois de mars 1818, après avoir perdu quatre hommes engloutis par la tempête, à la vue même de l’île dont ils touchaient ie port. Le siège de la colonie, le Champ d’Asile, fut établi, à vingt lieues environ du golfe du Mexique, sur les bords de la rivière Trinilé.

« Dès qu'on eut déchargé les vivres, les munitions et tous les objets nécessaires à la colonie, disent MM. Hartman ct Millard, membres du Champ d’Asile, on s’occupa de tracer un camp provisoire ct de se mettre à l'abri des injures du temps. On nous organisa ensuite en cohortes. MM. les généraux Lallemand et Rigaud en nommèrent les chefs. Cette organisation terminée, on traça le plan de quatre forts. Le premier, placé à la droite du camp, fut appelé le fort Charles, du nom du général en chef ; le second le fort du Milieu ; le troisième le fort Henri, il était situé à la gauche et devait communiquer, par un chemin couvert, avec deux corps de garde établis dans le camp; le quatrième, placé à droite de l'enceinte du camp, et sur les bords de la rivière de la Trinité, défendait le rivage et battait les trois autres forts. On

84 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE le nomma le fort de la Palanque ; il devait être armé de trois pièces de canon; le fort Charles devait en avoir deux; celui du Milieu une, et le fort Henri deux; au total 8 pièces de canon, formant notre artillerie. ‘

« Ces quatre forts furent élevés, comme par enchantement, dans un très court espace de temps. Ils étaient d'une solidité étonnante. Le fort de la Palanque était construit avec de gros arbres et d’une telle solidité qu'il eût pu résister facilement à toutes les attaques. On y avait placé le magasin à poudre et le matériel de la colonie.'Au-dessous des forts, et dans un espace assez étendu, on éleva les habitations sur un plan circulaire. Elles étaient en gros arbres joints les uns aux autres, en forme de blockhaus, à l’épreuve du boulet, et crénelées, de manière qu’il eût fallu faire le siège de chacune. Au centre, dans le fond, était l'habitation du général Lallemand ; un peu plus haut, sur la droite, le magasin de vivres. Le générai Rigaud avait son habitation au-dessus du fort Henri, près des deux corps de garde. Le coup d’œil qu'offrait le camp était très agréable. Ce tableau agreste et grossier avait quelque chose de séduisant, dont il était difficile de se rendre compte. En avant du camp, une plaine immense. Au delà, des arbres touffus et toujours verts, dont la cime se perdait, pour ainsi dire, dans les nues. À droite, la rivière de la Trinité roulant ses ondes, arrosant les confins de la colonie, pour aller se perdre dans le golfe du Mexique.

Sur la rive opposée, des forêts qui se prolongeaient à perte de vue. La gauche et le derrière du camp étaient couverts par des forêts qui nous mettaient à l'abri des ouragans.

« Entre les heures de travail, les colons cultivaient leurs jardins; le terrain très fertile répondait à nos vœux. La végétation était très active et la terre se couvrit bientôt de plantes et de fruits. »

La colonie était composée de quatre cents individus, parmi lesquels figuraient quelques étrangers, et notamment des officiers espagnols, compagnons volontaires de nos émigrés,

Les peuplades indiennes, voisines des lieux où les colons s'étaient établis, avaient vu sans jalousie arriver les nouveaux hommes pâles. Celles dont le caractère était le plus empreint de douceur et de bonhomie natives leur avaient même envoyé une députation chargée de leur offrir le calumet de paix. Les députés indiens visitèrent le camp fortifié avec une curiosité mêlée d’une naïve admiration, et une alliañce, cimentée par des présents, fut formée par Je général Lallemand avec les Chactaws, les Alabamas, les Cochalis et les Dancawès.

Il semblait donc que tout devait concourir à la prospérité et au développement de la colonie naissante. Mais celle-ci ne tarda pas à voir poindre les conséquences de la faute qui avait présidé à son établissement. Elle apprit que les garnisons espagnoles de San-Antonio et de la Bahia, grossies de quelques

peuplades indiennes, s’avançaient dans l'intention déclarée de forcer la colonie aventurière à évacuer un pays qu'elle occupait sans l'autorisation de son propriétaire. À cette nouvelle inattendue, un conseil fut convoqué par le général Lallemand, et ce conseil, craignant que des hostilités prolongées n’amenassent l'épuisement total du peu de vivres que possédait la colonie, décida que le parti le plus prudent était d'abandonner le camp fortifié, d'en enlever l'artillerie et les munitions, et de se retirer dans l’île de Galveston, seul point d’où l’on pourrait se procurer des vivres, puisque là seulement on avait de libres communications avec la mer.

En conséquence, et sans avoir fait aucune tentative d'arrangement amiable avec les Espagnols, la perte de tant de travaux fut résolue et immédiatement consommée ! La colonie alla se parquer, imprudent troupeau, dans une île basse, aride, dépourvue de bois et d’eau. Pour se procurer celle-ci, il fallut, tout d’abord, creuser de profondes citernes ; pour vivre, il ne fallut compter que sur les provisions des magasins, Sans espoir de récolte, sans possibilité de culture !... Le résultat de cette folle et fatale démarche ne se fit pas longtemps attendre. La disette arriva. Le général Lallemand prit la résolution de s’embarquer et de se rendre à la Nouvelle-Orléans, pour s’y procurer des secours. Il laissa le commandement de la colonie, désormais condamnée, au général Rigaud, vieillard âgé de près de quatre-vingts ans.

Peu de jours après le départ du général Lallemand, le commandant espagnol, qui avait pris possession du Champ d’Asile abandonné par les colons, leur envoya un parlementaire pour les sommer d’évacuer l'ile de Galveston. Ils répondirent que, le général en chef étant absent, ils ne pouvaient prendre aucune détermination, et qu’ils attendraient son retour pour obéir à ses ordres. Le parlementaire se retira, et les colons, retranchés dans leur île, se croyaient du moins à l'abri de tous périls extérieurs, quand la fortune ennemie vint ajouter ses coups aux coups impuissants des Espagnols.

Ici encore je me bornerai à copier la relation de MM. Hartman et Millard, témoins et peintres de la catastrophe :

« Depuis notre retour à Galveston, le temps s'était constamment montré calme et serein ; la température était douce.-C'eut été un malheur de plus, si, tourmentés par les avant-coureurs de la disette et de la misère, il nous eùt encore fallu lutter contre l’intempérie des saisons. Nous en avions fait plusieurs fois l'observation, et nous nous disions : le sort ne nous est pas encore tout à fait contraire ! Nous regardions cette faveur comme un présage heureux qui nous annonçait que ies privations, auxquelles nous étions forcés de nous soumettre, allaient cesser. Nous étions bien loin de nous douter que l'orage grondait sur nos têtes, et que tout ce qui nous était arrivé jusqu’alors n'était rien en comparaison des nouveaux

coups qui allaient nous être portés par la fatalité, qui semblait prendre à tâche de nous poursuivre!

« Nous étions groupés de différents côtés dans notre camp, le jour touchait à sa fin, l’atmosphère se rembrunissait, les nuages s'accumulaient, le vent commençait à s'élever, les oiseaux de mer venaient se réfugier à terre; enfin, tous les signes précurseurs de la tempête se montraient à nos yeux, sans cependant nous effrayer ni nous causer la moindre crainte. Nous nous croyions à l'abri de tout danger dans notre camp. Nos retranchements nous mettaient à l'abri du vent, et nos habitations n'étaient pas, d’ailleurs, assez élevées pour lui laisser beaucoup de prise. Comme nous en avions plusieurs fois éprouvé de semblables, nous ne soupçonnions pas qu’il pût devenir plus violent. Nous nous contentâmes d’assujettir les piquets qui ne nous parurent pas assez solides, et de nous assurer que nos embarcations étaient bien amarrées. La nuit couvrit bientôt la terre de ses sombres voiles, chacun se retira dans son humble et modeste demeure pour se livrer au sommeil. Ses pavots s'étaient appesantis sur nos paupières. Tout à coup un bruit épouvantable nous arrache au repos; le vent soufflait d’une manière effrayante ; le mugissement des flots qui s’élançaient contre nos retranchements, les éclairs qui sillonnaient les nues, annonçaïent le bouleversement de la nature, et nous inspiraient d'autant plus de terreur que l'obscurité profonde, qui nous environnaïit, ne

nous permettait pas de bien distinguer; et quoique le danget fût très imminent, il nous semblait mille fois plus grand encore.

« Enfin, la mer, franchissant ses limites, roule ses flots avec furie, inonde Galveston, et, pénétrant dans notre camp et dans nos habitations, tout est submergé. Bientôt quatre pieds d’eau nous environnent. La consternation est à son comble. Les cris du désespoir, les expressions de la douleur se faisaient entendre au milieu de cette scène d’horreur, et ils étaient bientôt couverts par le bruit des flots et des vents déchaînés, qui ressemblaient à la plus forte canonnade et à l'explosion d’une mine. Il est facile de concevoir avec quelle impatience, quelle anxiété, nous attendions le jour qui devait succéder à cette nuit éternelle et terrible, dont notre imagination exagérait encore le désastre iminense.

« Il parut, ce jour qui éclaira nos pertes et l’abime des maux prêts à nous engloutir. Nous jetâmes avec crainte et terreur des regards autour de nous. Nous redoutions de découvrir ce qui pouvait s'offrir à nos yeux, et nous ne pouvions vaincre notrecuriosité. Quel spectacle douloureux! C'était l'image du chaos, de la destruction, du bouleversement de la nature, dont les lois semblaient être interverties. Les flots de la mer, qui se frappaient en sens contraires, roulaient avec fraças des débris de murs écroulés, des poutres, des solives, des tonneaux. Le village de Galveston ressemblait à un fort battu en brèche, auquel on va

donner l'assaut. Nous nous apercevions les uns les autres, sans pouvoir faire un pas pour nous secourir. Les courants étaient d’une telle rapidité qu'il eut été impossible de résister...

« Nous croyions que le vent s’apaiserait avec le jour, que la tempête serait moins violente; vain espoir ! De toutes les maisons qui étaient à Galveston, six seulement avaient résisté à la fureur des flots. Nous les voyions se briser contre les murs de l’hôpital où étaient nos malades, et y pénétrer. Nous ne pûmes tenir à ce spectacle, et, nous élançant dans l’eau, marchant dans les endroits où le sol était le plus élevé, nous parvinmes jusqu’à eux et les transportâmes, avec une peine infinie, dans la maison de M. Laffille (1) qui était la plus solide. Si nous eussions tardé, la mer les eût entraînés et fut devenue leur tombeau.

« La mer grossissait toujours. Les navires et embarcations ne purent résister aux secousses réitérées des vagues; ils chassèrent sur leurs ancres et furent

(1) Laffitte, corsaire français, dont le nom est resté fameux et la mémoire populaire, du Nord au Sud de l'Amérique. Le principal établissement de cet homme étrange était dans l’île de Galveston, et un de ses anciens lieutenants m'y a montré l'arbre au pied duquel étaient creusés des caveaux dans lesquels il enfouissait ses richesses. Après la bataille de la Nouvelle-Orléans, dans laquelle le forban purifia sa vie passée par le baptême de l’héroïsme et du patriotisme, il disparut et nul n’a pu savoir ce qu'il était devenu.

entraînés en pleine mer. Un cri de douleur et de désespoir, que nous poussâmes tous simultanément, nous livra aux plus cruelles angoisses. Nous avions encore des vivres sur plusieurs de ces bâtiments: comment les recouvrer? Chacun tremblait pour ses jours. Plusieurs se rendirent dans les endroits les plus élevés, d’autres montèrent sur les baraques les plus-solides pour échapper à l’inondation... Nous passâmes deux jours dans cette cruelle alternative; le troisième se présenta sous des auspices plus favorables. Le vent se calma, la mer rentra dans son lit, le ciel s’éclaircit, et, vers le soir, nous pûmes nous réunir, quoiqu'il y eût encore beaucoup d’eau, et que celle qui n’était pas encore écoulée formât des lacs dans divers endroits.

« C'était vraiment un spectacle attendrissant que de nous voii. À mesure qu’un de nos infortunés compagnons venait se joindre à nous, on le serrait dans ses bras, l’un après l’autre. On se racontait mutuellement les dangers qu’on avait courus, les craintes et les espérances qui en avaient été la suite... »

En échappant à l’inondation, les colons n'avaient évité qu'une moitié de leurs périls. La disette, déjà menaçante auparavant, était devenue plus terrible et plus menaçante encore. Une partie de leurs provisions, déjà si restreintes, avait été enlevée par la mer, et, pour surcroît de peines, leurs citernes s'étaient toutes remplies d’eau salée. Ils ne pouyaient espérer de trouver de l’eau potable que sur la terre ferme,

mais, entre cette terre et eux, il y avait un bras de mer à franchir, et toutes leurs embarcations, sans exception, avaient été entraînées par l'ouragan. Il se trouva heureusement qu'un des colons, par une prévision miraculeuse, avait rempli d’eau fraîche quelques barils, avant que les citernes ne fussent envahies par la mer, Ces gouttes d’eau inespérées furent également partagées entre tous. Deux jours après, quelques hommes qui parcouraient l’île, pour tâcher de retrouver les restes des débris enlevés par la tempête, découvrirent, à près de six lieues dans l'intérieur, deux de leurs embarcations abandonnées des flots. Ce fut une ressource précieuse, Désormais, on put passer sur la terre ferme et en amener des provisions d’eau, en attendant que celle des citernes de l’île fût redevenue potable.

Quant aux vivres, il fallut y suppléer par la chasse et la pêche; les peuplades indiennes, qui auraient pu en procurer, n'étaient pas éloignées de moins de trente ou quarante lieues.

Cependant la colonie, réduite à ce pitoyable état, ne recevait point de nouvelles du général Lallemanc. On se décida à lui dévêcher le fils du général Rigaud. Mais trente-deux jours s'écoulèrent sans qu’on entendît parler ni du premier, ni du second.

Alors le découragement se mit dans la colonie et le départ général fut résolu. La Nouvelle-Orléans fut choisie comme lieu de rendez-vous. Les uns s’y rendirent par terre, et ne vécurent que de chasse

pendant une route de cent-cinquante lieues, vers la fin de laquelle ils reçurent les rares secours de quelques habitations isolées. Les vieillards, les enfants, les femmes et quelques chefs eurent passage à bord d'une goëlette que la bienfaisance toujours soutenue du corsaire Laffitte mit à la disposition de ces tristes débris.

Ainsi finit la trop courte histoire du Champ d’Asile. Ainsi périt misérablement, sous de misérables obstacles, une belle et noble idée, dont la réalisation eût offert au monde un tableau plein d'intérêt et de grandeur. Le Texas, colonie impériale, asile de tant de vieux et héroïques soldats, eût occupé, dans les âges futurs, une place à côté du rocher de Sainte-Hélène. Son nom eût fait un digne pendant de ce grand nom. Là, auraient été les débris de l’empereur, ici les débris de l'Empire, mais débris féconds, renaissants de leurs cendres, et jetant les semences d’un glorieux avenir sur une terre de liberté!

J'ai parcouru avec une curiosité minutieuse toute une partie du Texas, pour voir si j'y découvrirais quelque vestige de l'établissement passager du Champ d’Asile. J'ai interrogé à cet égard les habitants des villes et des campagnes, mais je n’ai pu en trouver un seul qui sût où était ce champ oublié dans lequel nos Français ont fait leur halte d’un jour. Il règne, à cet égard, une si grande ignorance dans la nouvelle population, qu’un siècle semble avoir passé entre elle et cet événement d'hier. Le petit nombre de ceux

qui en avaient une demi-science indiquaient à mes recherches les terres voisines de la baie de Matagorda, près de laquelle est un petit endroit désigné sous le nom espagnol de el Refugio. Mais les pays espagnols sont pleins de ces refugio, qui n’ont aucun rapport avec le Champ d’Asile des colons français.

Guidé par la seule relation de MM. Hartman et Millard, j'avais remonté les bords de la rivière Trinité, jusqu’à la petite ville de Liberty, lorsqu'un Français, établi dans cette nouvelle et gentille cité, put enfin éclairer et diriger mes recherches. Ce brave homme est un ancien habitant originaire du Canada, qu’il quitta pour l’État de New-York; plus tard, il émigra de cette dernière province dans celle de l'Ohio; de l'Ohio il alla se fixer à Saint-Louis du Missouri, où il établit un assez grand commerce de pelleteries avec les Indiens. Mais les sauvages de ces contrées n'étant plus assez sauvages, selon son goût, il descendit dans l’Arkansas, passa la Rivière Rouge et planta sa tente au beau milieu des Indiens pur sang du haut Texas. Là, il vécut dix années, avec sa femme et un jeune enfant. Sa maison était un comptoir précieux pour les Indiens, qui s’en faisaient les défenseurs ou les assaillants, suivant leurs intérêts divers. Notre Canadien tint bon, et continua avec ses amis les ennemis son commerce mêlé d’alertes et de coups de carabine. « Pendant ces dix années, me disait-il, je fus toujours en éveil, toujours sur le qui-vive; j'eus constamment, de nuit comme

de jour, deux chevaux sellés et bridés dans mon écurie! »

En 1832, il dit adieu aux Indiens du Texas comme il avait dit adieu à ceux du Missouri, et descendit sur les bords de la Trinité, où les essais de colonisation avaient pris un rapide essor.Aujourd’hui, désireux de terminer ges jours sur les bords de la mer, où ils ont commencé, le vieux colon s'apprête à descendre dans l’île de Galveston, la bouche du Texas. Ce sera probablement sa dernière station. Arrivé là, il aura décrit du Nord à l'Ouest, et de l'Ouest au Sud de l'Amérique septentrionale, un demi-cercle de quelques milliers de lieues, dont Galveston et Québec seront les deux extrémités!

Conduit par ce juif-errant américain, resté Français de cœur, lui qui de tant de pays parcourus en recrette un seul, la France, qu'il n’a jamais vue que dans sa pensée, je pus trouver enfin, non loin de la ville même de Liberty, l'endroit où fut le Champ d’Asile. Des travaux élevés par la colonie militaire, il ne reste aucun vestige, et j'étais prêt à rebrousser chemin, assez désappointé, quand mon Canadien me conduisit en face de quelques vieux arbres qu’il me montra du doigt. Je les examinais du haut en bas, sans rien trouver qui méritât notre examen, lorsque mon guide me fit remarquer quelques incisions hiéroglyphiques pratiquées dans le bois et sur l'écorce de ces arbres. Je m’approchai, et après avoir étudié, déchiffré, avec l’aide de mon cicérone, ces lettres

déformées par la sève et par le temps, je pus lire, sinon sans peine, du moins avec quelque certitude,

les mots : Honneur et Patrie.

Cette devise est tout ce qui subsiste du Champ

d’Asile, au Texas.

Page 1