LA GUERRE DE LA SÉCESSION ET LE RÔLE DE LA FRANCE
La guerre de la sécession, dont j'ai parlé à propos de Soulé, a été la plus grande crise historique de l’Union américaine qui a failli s'y couper en deux, et, par un contre-coup bizarre, cet événement, auquel la France avait été étrangère, a eu des conséquences désastreuses pour elle et pour Napoléon III.
La guerre de la sécession a eu des causes multiples, les unes naturelles et fatales, en quelque sorte, les autres imputables aux fautes des hommes, ainsi qu'aux vices des lois.
Dans la première de ces catégories, il faut ranger l’antagonisme résultant, entre le Nord et le Sud, des différences de races, d'idées et d'intérêts.
Le Nord a été peuplé par les Puritains, caste intolérante, laborieuse, passionnée sans doute pour la liberté politique, mais ennemie de la liberté individuelle, dans l’ordre social, tracassière au point de
réglementer minutieusement les actions les plus ordinaires et les plus inoffensives de la vie commune.
Les États du Sud ont été peuplés par une race toute différente, composée de gentlemen qui étaient aux habitants de la Nouvelle-Angleterre ce que les cavaliers étaient aux Têtes-Rondes dans la Vieille-Bretagne. Ils avaient l'instinct et l'habitude de la grande propriété; ils dédaignaient personnellement le travail manuel, avaient sur les relations sociales et sur la liberté individuelle des idées beaucoup moins rétrécies que les Puritains, et à la différence de leurs goûts s’ajouta celle des intérêts, qui divisent partout les populations agricoles et les populations manufacturières.
Voilà quelle est la part de la nature même dans la lutte qui, après avoir existé à l’état latent mais permanent, entre les deux parties de l’Union, a fini par les désunir violemment.
Elles avaient été rapprochées par une atteinte inintelligente de la métropole à leur commune indépendance, mais elles eurent le tort impardonnable en s’alliant, de ne le faire qu’à demi et de laisser subsister entre elles des germes de discordes appelés à se développer avec leur puissance même. Le plus fatal fut le maintien de l'esclavage des noirs, qui était un démenti matériel et vivant donné aux maximes de liberté et d'égalité inscrites au frontispice du pacte fédéral, et qui aurait pu alors être aboli sans de bien grands sacrifices. En 17090, le nombre des
esclaves ne s'élevait qu'à 697,897, répartis entre treize États, et sur ces treize États, huit ne possédaient à eux tous que 40,850 esclaves. Les vrais coupables ont été ces huit États qui, pour un si faible intérêt, ont consenti à garantir aux cinq autres la perpétuité d’une institution qu'ils ont attaquée, après qu’elle eut pénétré dans la chair et les os de leur pays et que le sang noir coulait dans les veines de quatre millions d'êtres représentant un capital de plusieurs milliards de francs.
Jefferson, propriétaire d'esclaves en fait, mais philosophe en théorie, sentait cette terrible responsabilité: « Je tremble pour mon pays, lorsque je songe que Dieu est juste », avait-il dit dans ses Noles sur la Virginie, rédigées à la requête de M. de Marbois et destinées à ne recevoir qu’une publicité de salon à l'étranger ; mais lorsqu'on lui demanda l’autorisation de les publier dans le Journal de physique, Jefferson ne consentit à la donner qu’à la condition expresse de supprimer toutes les attaques contre l'esclavage.
Les auteurs de la Constitution des États-Unis n'eurent pas seulement le tort d’v admettre l'esclavage, ils eurent celui de vouloir former une nation avec des États qui entendaient retenir toute leur indépendance et leur souveraineté. Ils ont ainsi élaboré une œuvre hybride, sur la nature de laquelle on n’a jamais pu se mettre d'accord. Ils ont voulu être tant de peuples qu’ils n'ont pu faire un peuple, malgré leur devise
E pluribus unum. Cette République fédérative était à peine décrétée que ses chefs ne s’entendaient plus sur les pouvoirs respectifs des États et du gouvernement central; qu'ils se divisaient en fédéralistes et en républicains, comme leurs successeurs se sont divisés en démocrates et en whigs, en sécessionnistes et en unionistes.
Celui qui comprit le mieux le danger de ce défaut de cohésion dans l'édifice américain fut le colonel Hamilton, devenu secrétaire du trésor dans le cabinet de Washington. En voyant les opérations militaires sans cesse entravées par les conflits d'autorité et les désordres administratifs inhérents au régime fédéral, il avait pensé qu'une tendance plus marquée vers l'unité pouvait seule assurer le salut de son pays, et il chercha à le pousser dans cette voie. « Il faut bien, écrivait-il dès 1780, se garder de confondre notre situation avec celle d’un empire gouverné par une hiérarchie de fonctionnaires se bornant à exécuter les décrets du souverain commun. Dans des États aussi simplement constitués, on peut craindre que le pouvoir ne soit trop énergique, et que les parties ne soient opprimées par le tout; mais c’est contre la tendance opposée que nous avons à lutter. Le danger pour nous, c'est que le souverain commun n'ait pas les pouvoirs nécessaires pour lier entreeux les divers membres et en diriger les forces dans l'intérêt général. »
. Le temps a prouvé qu'Hamilton voyait juste. Mais
il fut accusé de tendances monarchiques, et cette accusation calomnieuse fut exploitée contre lui avec une cruelle habileté par Jefferson, qui avait des idées diamétralement.opposées. Hamilton, Jay, John Adams, pensaient que les gouvernements sont faits pour gouverner. Jefferson croyait avec Blair, que le monde est trop gouverné ({he world is governed too much). Il pensait que les meilleurs gouvernemeuats sont ceux que le peuple réduit au rôle de simples agents, et il se prononçait, en conséquence, pour les mandats impératifs et des élections à court terme appliquées à toutes les magistratures.
Jefferson, le fondateur de l’école démocratique aux États-Unis, avait deux convictions secrètes plus radicales encore ; il soutenait, dans ses lettres à Maddison, cette thèse excentrique qu’une génération n'avait pas le droit d’en lier une autre; que toute loi qui dépasse la génération qui l’a faite est contraire au droit, que, par conséquent, tout emprunt contracté pour plus de dix-neuf ans, est un abus de pouvoir, comme si les sociétés n'étaient point une chaîne dont chaque anneau tient également à celui qui le précède et à celui qui le suit.
Les insurrections populaires étaient regardées par lui comme d’heureuses crises et des signes de vitalité. « Dieu vous garde, écrivait-il de Paris à ses amis, à propos des soulèvements socialistes du Massachusetts, de rester jamais vingt ans de suite sans une semblable insurrection. Je tiens pour avéré que, de
temps en temps, une petite émeute est une bonne chose et aussi nécessaire dans le monde politique que les orages dans le monde physique. »
Ces paradoxes du tribun furent oubliés ou passés sous silence par le Président, qui n’eut pas le courage de toutes ses opinions; mais les doctrines qu'il pratiqua, ou professa ouvertement, ont suffi pour ébranler l'édifice, mal cimenté, de la Confédération américaine.
Elles ont prêté appui au parti des Sfates rights, ou de la souveraineté des États particuliers aux dépens de l'autorité centrale, et John Calhoun en tira plus tard, comme conséquence logique, les doctrines de la nullification et de la sécession, en vertu desquelles tout État avait le droit de déclarer nul un acte du Congrès qui lui paraissait attentatoire à la Constitution, ou de se retirer de l'Union, s’il y était opprimé.
C'était la théorie de Jefferson poussée à sa dernière conséquence, aussi Calhoun se donnait-il comme un élève de l’école de Jefferson.
Celui-ci en avait eu quelquefois la prévision. Il se plaignait un jour devant M. Correa de Serra, ministre du Portugal aux États-Unis, de la puissance irrésistible du flot démocratique dont il avait abattu toutes les digues. « Quel dommage, lui dit finement son interlocuteur, que vous n’ayiez pas bouché le trou par lequel vous êtes passé! » Combien d’hommes politiques, en Europe comme en Amérique, regrettent
ainsi de n’avoir pu boucher le trou par lequel ils ont passé !
Il y avait entre le Nord et le Sud des États-Unis d’autres motifs de dissentiments que ceux nés des différences de caractère et de l'institution servile. Il y avait l’opposition des intérêts. Le Sud était presque exclusivement agricole, le Nord presque exclusivement manufacturier. Les tarifs qui protégeaient celuici étaient un lourd impôt pour celui-là. Le contrat fédéral était devenu, aux yeux de ce dernier, un contrat léonin.
Dès 1832, la Caroline du Sud, la même qui a donné le signal de la séparation en 1860, voulut rompre ce contrat, pour des droits prélevés sur les marchandises étrangères. Dans une convention populaire, élue à cet effet, elle déclara, le 19 mars, qu’elle se retirerait de l’Union si, avant un délai fixé par elle, il n’était apporté aux tarifs en question telles modifications qu’elle réclamait de concert avec plusieurs autres États du Sud. Son gouverneur appela les milices sous les armes et la force allait être repoussée par la force, quand un compromis, arrêté entre Henry Clay et Calhoun, fut adopté par le Congrès fédéral et la législature carolinienne.
Un fait historique, non moins intéressant à constater, c’est que le droit de séparation avait été invoqué deux autres fois, depuis l'existence de l'Union, et cela par des Etats du Nord. En 1704, dans les premières années de la République, sous la seconde
présidence de Washington, un impôt voté par le Congrès, sur les boissons distillées, mit en insurrection la partie occidentale de la Pensylvanie. Les délégués des divers comtés se réunirent à Pittsburg, et là, sommèrent le Congrès d’avoir à rapporter le bill sous peine de voir ceux qu'ils représentaient sortir de l’Union et se réunir au Canada. En 1814, au moment le plus critique de la guerre avec l’Angleterre, sept États, composant ce qu’on appelle la Nouvelle-Angleterre, se réunirent à Hartford, dans le Connecticut, et, dans une convention tenue le 14 décembre, ils déclarèrent qu’ils sortiraient de l’Union si la paix n’était pas faite avant le 1°" juin 1815. Cet acte de désertion était bien autrement criminel que celui qu’on a reproché aux séparatistes du Sud. C’est que le patriotisme seul fait une nation, tandis qu’il suffit de l'égoisme pour faire un peuple, et les Américains ne sont encore qu'un peuple.
Ce n’était même pas un peuple que les auteurs de la Constitution avaient entendu former, puisqu'ils l'avaient appelé simplement Union. La Constitution était un acte de société plutôt qu’une charte nationale. Certaines clauses de cet acte, ou contrat, avaientelles été violées par le Nord? Le fait est matériellement inscrit dans les liberty laws, promulguées par plusieurs États contre l’extradition des esclaves fugitifs, en dépit des stipulations formelles de la Constitution, et dans certaines lois du Congrès qui n'ont pas permis aux planteurs du Sud de se trans-
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 341 RE porter avec leurs esclaves sur tous les territoires publics et communs.
Le Sud avait donc pour lui le droit strict, le droit constitutionnel, résultant du pacte fédéral et de l’acte même de l'indépendance américaine. En effet, qu'avait été cette indépendance, sinon une sécession, une séparation de la métropole? Mais la cause du Sud avait contre elle le droit moral, offensé par l’esctavage dont il voulait maintenir l’odieuse institution, quoiqu'il affirmât que ce n’était pas dans ce but qu'il prenait les armes. Ce n’était pas sans doute son seul but, mais c'était le principal. De son côté, le Nord ne mentait pas moins en disant qu’il ne combattait contre le Sud que pour cela. Il le combattait surtout pour en faire le débouché exclusif de ses manufactures, et il en a donné la preuve, après sa victoire dont le premier résultat a été de substituer aux tarifs libéraux d’avant la guerre un tarif presque prohibitif.
L’Angleterre l’avait bien deviné, et c’est pour cela que, dès le principe, elle se montra favorable à la cause du Sud. Si l’Union se divisait, elle devenait moins redoutable militairement pour l’Europe, et celle-ci trouvait dans le Sud affranchi un marché plus vaste que jamais. Le cabinet de Londres exposa ses vues au cabinet français qui les trouva également conformes à ses intérêts. La conformité n’était pas complète cependant, car nous avions contribué à fonder l'indépendance des Étas-Unis, et il devait
nous répugner de détruire cette œuvre, cn nous associant dans ce but à celle qui avait été, en même temps, notre ennemie et celle des Américains.
Mais enfin, du moment où Napoléon IT partageait les vues de l'Angleterre, que devaient faire les deux puissances européennes? Non-seulement reconnaître l'indépendance de la Confédération du Sud, après son éclatante victoire de Bull-Run, suivie d’autres combats glorieux, mais contracter une alliance défensive et offensive avec cette Confédération pour imposer la paix au Nord. Celui-ci ne s’y fût peut-être pas soumis, tant la persévérance de cette race est admirable, mais le triomphe du Sud n'eût pas moins été assuré.
Au lieu de cette voie courageuse et droite, l’Angleterre et la France en ont suivi une autre pusillanime et tortueuse. Elles ont autorisé l’armement de corsaires américains dans leurs ports, s’exposant ainsi à des réclamations de dommages et intérêts que le cabinet de Washington n’a pas manqué d'imposer plus tard au cabinet de Londres, à propos du steamer Alabama.
Le gouvernement français a fait pis. Il a voulu profiter des embarras de l’Union américaine pour établir au Mexique une monarchie. Était-ce en faveur d'un prince français ? Non. En faveur d'un prince autrichien! Et c’est là ce que M. Rouher a appelé « la plus grande pensée » du règne impérial. On sait comment elle a fini. L'humiliation qui nous fut im-
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 343 certe eme de one nee ne ue posée fut, il faut le reconnaître, une juste revanche des Américains du Nord. Encore s'il n'y avait eu pour nous que cette expiation! Mais l'épuisement de tous nos arsenaux, causé par la guerre du Mexique, fut tel qu'il n'avait pas encore pu être réparé quand Napoléon III, tombant de faute en faute, déclara la guerre à la Prusse en 1870. Voilà comment la guerre de la sécession américaine et celle du Mexique qui en fut la suite pour nous, contribuëèrent à la chute du second Empire. La guerre du Mexique fut pour lui ce que la guerre d'Espagne avait été pour Napoléon I°*. |
Les Américains du Nord, vainqueurs du Sud, abusèrent, pendant plusieurs années, de leur triomphe; c'était pour eux comme le prix des efforts et des sacrifices immenses qu'il leur avait coûtés. Ils ne se contentèrent pas d'établir l'égalité civile entre les blancs et les noirs, ils firent des planteurs des parias auxquels ils donnèrent pour maitres leurs anciens esclaves. C'était la vie sociale bouleversée de fond en comble, et un ancien excès remplacé par un excès plus grand. Des gens qui ne savaient ni lire ni écrire devenaient les administrateurs de la fortune publique. Ce n'était plus une société, c'était une mascarade. La vie était devenue intolérable pour les blancs dans un pays où ils étaient non seulement ruinés, mais avilis. Le cabinet de Washington finit par reconnaître ce qu'il y avait d’impolitique dans ces persécutions qui rendaient impossible la réconciliation du
Sud avec le Nord, sans laquelle l’Union ne serait jamais qu’un vain mot. Les droits civiques furent peu à peu rendus aux anciens rebelles. On daigna protéger les blancs contre les noirs. Aujourd’hui les choses sont à peu près rentrées dans leur état normal, et l’on a vu, aux dernières élections présidentielles, les noirs voter avec leurs anciens maîtres en faveur du candidat des démocrates contre le candidat des républicains, outrés de cette ingratitude. Les anciens abolitionnistes sont, en effet, aujourd’hui enrôlés dans le parti républicain, tandis que les planteurs du Sud sont restés généralement fidèles au parti démocrate qui continue à défendre les droits des États (States rights) contre les théoriciens de la centralisation. Démocrate veut dire aujourd’hui aux États- Unis, fédéraliste et libre-échangiste, tandis que républicain veut dire centralisateur et protectionniste. Voilà comment les mots se prêtent à tout ce qu’on veut leur faire dire!