CHAPITRE XXXVII LA SOIF DE L'ANNEXION ET LA PEUR DE L'IMMIGRATION
La soif d'annexion dont les Américains sont tourmentés est d'autant moins rationnelle que, loin d’avoir besoin de nouveaux territoires, ils en possèdent des centaines de licues qui ne sont pas encore défrichées et ne le seront pas de sitôt. Les conquêtes sont donc pour eux une question d’ambition politique et de domination sur le continent dont ils occupent une partie. Jusqu'en ces derniers temps, ils étaient fiers de présenter leur pays comme une sorte d’héritage ouvert aux deshérités de l'Europe, un refuge pour tous les rêveurs et les persécutés. Ils ne redoutaient la présence d'aucune des sectes du socialisme européen, socialistes simples, socialistes révolutionnaires, communistes, anarchistes, collectivistes, qui peuvent se ramener à un seul nom, celui de « partageux ». Encore y en a-t-il qui veulent plus que le partage, c'est-à-dire la dépossession pure et simple du pro-
priétaire, comme en Irlande et en Russie. Ces théories semblaient un non-sens en Amérique. À ceux qui y réclamaient des terres, on se contentait de montrer les déserts du Far-West et de leur dire : Allez les prendre, personne ne vous en empêchera.
Mais les idées se sont un peu modifiées en présence du développement inattendu pris par l'immigration étrangère dans ces dernières années. Les habitants de San-Francisco ont pris, les premiers, peur des Chinois qui envahissent la Californie et y font une concurrence désastreuse aux ouvriers indigènes, en travaillant à meilleur marché qu'eux. L’ouvrier américain a des habitudes de confort et d'intempérance qui rendent un salaire élevé indispensable pour lui. Le Chinois, au contraire, est sobre et économe. Il n’exige donc pas un salaire aussi fort, et par cette baisse de prix, il a accaparé une foule de professions, même de celles exercées jusqu'alors presque exclusivement par les femmes, le métier de blanchisseuse par exemple. Cette aptitude des Chinois à tout faire a soulevé contre eux des récriminations dans toutes les basses classes de la population, qui ont cherché à faire de leur intérêt privé un intérêt général, en disant qu'aucun Chinois ne vient en Amérique dans l'intention de s'y établir d’une façon permanente, comme les autres étrangers; que leur rapatriement en Chine, au bout d'un certain nombre d'années, est stipulé dans leurs engagements avec les compagnies maritimes qui les importent;
que tout ce qu'ils gagnent est thésaurisé par eux et exporté dans leur pays, ce qui est une perte sèche pour la fortune américaine.
Tous ces faits sont vrais, mais ce sont là les inconvénients de la liberté, à laquelle l'Amérique a dû ses progrès. Si elle n’avait pas été ouverte au monde tout entier par les Européens, qui s’y sont établis les premiers aux dépens des indigènes, elle n'aurait pas atteint la richesse et la grandeur auxquelles elle est parvenue. Et puis, en se décidant à ouvrir ses ports aux Américains comme aux Anglais et aux Français, le gouvernement chinois a stipulé la réciprocité pour ses nationaux, et fermer les ports de la Californie aux Chinois, c'était violer un traité diplomatique. Cette objection du cabinet de Washington aux demandes des Calirorniens n’a pas arrêté ces derniers, et leurs demandes sont devenues si pressantes, si menaçantes même, que le Congrès s'est résigné à voter, en mars 1882, une loi prohibant, pendant vingt années, l'entrée des-navires important des Chinois en Californie. Cette limitation de la durée de la prohibition n'a pas paru suffisante au Président Chester Arthur, pour justifier la double atteinte portée à la liberté d'immigration et au traité conclu jadis avec le gouvernement chinois. Ila donc usé de son droit de veto contre le bill du Congrès. Mais M. Chester Arthur n'a pas persévéré jusqu’au bout dans cette voie de la fermeté. Le Congrès ayant modifié son bill, en réduisant à dix ans la prohibition votée contre les Chi--
nois, le Prés:dent a bien voulu voir là une simple suspension temporaire non incompatible avac le traité, et a sanctionné le bill. En vertu de celui-ci, des certificats d'identité devront être délivrés aux Chinois actuellement résidents, ou pouvant le devenir légalement, afin d'empêcher les importations frauduleuses. Mais cette précaution suffira-t-elle ? Le bill décrète bien des punitions pour l'introduction des Chinois par mer, mais il n’a rien prévu contre leur invasion par le Canada, les îles de Vancouvers où le Mexique. Des questions embarrassantes naîtront inévitablement de l'arrivée des Chinois britanniques dont il existe un grand nombre. Les journaux des grandes villes maritimes du Nord ont généralement blâmé le bill et sa ratification par le Président. Le Daily Commercial Bulletin, de New- York, qui est un journal à longue vue, a écrit : « Le Président Arthur a consacré un précédent dont les effets pernicieux se feront sentir de plus d’une façon, dans l'avenir. La main-d'œuvre à bon marché des émigrants italiens qui débarquent dans le port de San-Francisco, par milliers, chaque semaine, commence à attirer l'attention des /rade's unions, et ces gens devront s’estimer fort heureux si leur tour ne vient pas bientôt de s’en aller. Quant à notre commerce avec la Chine, après une telle infraction à l'esprit du traité de Pékin, tout espoir de le développer peut être indéfiniment ajourné. »
A San-Francisco, il y a eu de grandes démonstra-
lions d’allégresse, lorsqu'on a appris la signature par le Président du bill contre les Chinois. Mais il se pourrait bien que les Californiens regrettassent avant peu la concession qui leur a été faite. « Déjà, dit le {lerald de San-Francisco, on demande en ville plus de domestiques chinois qu'on n’en peut trouver. Il y a aussi une demande croissante de Chinois dans les vignobles de la Californie. » La proscription est parfois un crime dans l’ancien monde, elle est pis que cela, elle est une faute dans le nouveau.
Les autres États de l'Union, qui avaient d’abord blâmé la jalousie et la peur des Californiens, n’ont pas tardé à étre gagnés par les mêmes faiblesses.
Depuis qu’une guerre d’extermination est faite aux Juits en Russie et en Allemagne, ces parias de l’Europe orientale se dirigent par masses considérables vers les États-Unis. Ils y sont appelés par les Russes de leur communion établis en Amérique, qui ont fondé à New-York une société de secours pour venir en aide aux immigrants. Il en arrive quelquefois jusqu'à plusieurs centaines par jour sur les grands steamers transatlantiques partis de Hambourg et de Brême. Le nombre des Juifs qui ne dépassait pas 300,000 dans toute l'Union, est déjà doublé et triplé. « Ce sera, dit un publiciste, l’un des phénomènes les plus curieux de l'immigration américaine, et de l’évolution juive, en général, si les six millions d'Israélites qui peuplent la Russie, l'Autriche-Hongrie, la Roumanie et l'Allemagne passent
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 363 ainsi, en quelques annés, aux États-Unis. Ce sera alors presque toute la race juive qu'abritera l'Union américaine, car on ne compte pas plus de sept millions de Juifs sur tout le globe. »
Cette perspective sourit médiocrement aux puritains américains. Ils avaient, jusqu'à présent, regardé avec dédain les enfants d'Israël, parce qu'ils ne faisaient pas grande fortune chez eux. C’est une bizarre exception que j'avais constatée dès 1845. Il n'y avait, à cette époque, que peu de Juifs parmi les grands négociants et les grands banquiers. Il semblait qu'ils eussent trouvé plus forts qu'eux aux Etats-Unis, Un Yankée passait, en effet, pour valoir un Juif et demi.
Les Américains d'aujourd'hui les verraient sans crainte chercher asile dans leur pays, si, comme les Allemands, les Norvégiens et autres émigrants du Nord, ils allaient se faire défricheurs et cultivateurs dans l'Ouest. Mais les Juifs n'aiment pas la terre. Ils viennent pour fonder dans la Virginie, la Louisiane ct autres États du Sud, des maisons de commerce et de banque, pour y faire de petits trafics ct prêter à de gros intérêts. Cela ne plait pas aux Yankées.
Ce n'est pas seulement la persécution qui, comme en Russie et en Allemagne, chasse d'Europe des milliers d'âmes et les rejette sur le nouveau monde. Les différences des salaires contribuent aussi, pour une forte part, à attirer les ouvriers européens de toute provenance en Amérique. Telle fabrique qui ne
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trouvait des praticiens spéciaux que dans un court rayon, se recrute aujourd'hui à longue distance. Ce n'est pas seulement l'immigration agricole qui surabonde; l'immigration professionnelle se ressent de l'effet d'attraction du prix de la main-d'œuvre américaine, « On constatait dernièrement, disait ie Courrier des Étals-Unis du 22 mai 1882, un changement très marqué sur la composition des masses de peuple qui débarquent quotidiennement de Castle Garden, et nous constations que, dans l’afflux des nouveaux venus, la plupart étaient des gens d'état. » Cette invasion de nouvelle sorte a causé un certain malaise dans les frade’s unions, ou corporations ouvrières, qui prévoyaient des excès de concurrence. Un journal spécial, le New-York daily Bulletin, craignait des troubles sérieux.
Comme le prédisait le journal cité plus haut, ces craintes ne se sont pas réalisées, mais les grèves se sont étendues partout, surtout dans les usines métallurgiques de la vallée de l'Ohio. Les grévistes demandent une augmentation de salaires et une diminution de travail, comme partout. Cette grève s'est établie sous Île titre « d'Almagamaled associalion », parce qu'elle est, en effet, un amalgame de diverses industries. La suspension des travaux dans les usines à fer menace d'affecter très sensiblement les usines charbonnières, et toutes les industries minières. Cela peut donc devenir très grave. Jadis les grèves ouvrières étaient des faits isolés aux États-Unis.
Aujourd'hui, ilexiste une organisation, on peut même dire une institution qui peut, sur un mot d'ordre, entrainer cent cinquante mille hommes à quitter le travail, à déserter les ateliers, et à se mettre, eux et leurs familles, à la merci d’une impulsion donnée. Il ne s’est pas encore produit dans le monde moderne un symptôme social aussi significatif. Il y a là une force nouvelle avec laquelle les manufacturiers seront obligés de compter, car on ne peut plus songer à la réduire par la compression, comme on l'a fait pour les grèves des ouvriers de chemins de fer, dans la même vallée de l'Ohio, il y a une dizaine d'années. Les ouvriers ayant alors incendié la gare de Pittsburg et tous les wagons qu'elle contenait, il fallut envoyer tout un corps d'armée pour les réduire. Ils se sont montrés moins barbares, cette fois, mais ils n'en sont peut-être que plus dangereux.