‹ L'aristocratie intellectuelleChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Aristocratie intellectuelle et les principes de 1780 K

Mesdames, Messieurs,

Qui de nous ne connaît ces pages où Victor Hugo, dans sa Notre-Dame, évoque le Paris du moyen âge, parcouru à vol d'oiseau du hscut des tours de la cathédrale? Qui n'a encore présente à la mémoire l'évocation de la Sainte-Chapelle, du Palais de Justice, de tous ces monuments révélateurs d'un ordre social qui n'est plus? Imaginez que, l'esprit encore frappé de ces souvenirs, nous soyons transportés sur la plate-forme qui sépare les deux tours de la vieille église, et qu'accoudés parmi les monstres blanchis d'un autre âge, nous parcourions, nous aussi, à vol de regard, la cité

1. Conférence faite à l'Art et la Vie, le jeudi 5 ayril 4894.

LES PRINCIPES DE 1789 i93

ment des voix de millions d'hommes, par le roulement de milliers de voitures, par le sifflement sans cesse renouvelé des machines à vapeur. Et, quand les dernières clartés de TOccident auraient cessé d'animer cette vision, à l'heure où des étoiles jaunes et des nébuleuses bleues feraient aux ténèbres tumultueuses de la plaine un ciel d'humanité, peut-être alors. Messieurs, les changements accomplis en notre siècle se marqueraient dans vos esprits par une synthèse autrement poignante que celle des sociologues et des philosophes. Le visage transformé de la cité vous serait un symbole exact de la transfiguration sociale; vous la prolongeriez par votre pensée plus loin que les capitales de l'Europe, jusque sur les rivages de Calcutta, de Sydney et de New- York, et vous reconnaîtriez qu'au delà même des Océans inconnus à nos ancêtres, la Science et la Démocratie ont renouvelé la face des contrées et des mœurs. Vous penseriez avec moi que, si l'on pouvait figurer aux yeux la cité des âmes, comme tout à l'heure se figurait pour nous la cité des corps, un spectacle non moins émouvant nous serait dévoilé : là aussi la marée démocratique aurait étendu son niveau jusque sur les âmes les plus royales et les plus héritières des antiques suprématies! Le ciel approfondi sur nos fronts, la terre ouverte sous nos pieds, les océans changés

titutions qui suivirent présentèrent des décalques à peine démarqués du Contrat social et du Vicaire savoyard.

Messieurs, l'histoire s'est chargée de faire l'épreuve de ces idéologies. Rousseau et ses élèves dirent aux hommes : « Vous êtes nés bons, c'est la société seule qui vous corrompt », et ils leur lâchèrent la bride. Alors on les vit, par la guillotine et par la haine, se déchirer entre eux pendant plus de trente années d'une époque inoubliable. Rousseau et ses élèves dirent aussi aux hommes : « Vous êtes nés libres, nul ne peut violer ce droit sacré », et ils renversèrent les tyrans. Alors on vit se succéder les Jacobins, la Terreur, Napoléon et la Restauration qui portèrent à la liberté humaine les coups que vous savez. Rousseau et ses élèves disaient encore :

« Etant bons et libres, vous êtes aussi égaux : nul d'entre vous ne doit s'élever au-dessus des autres », et ils chassèrent les aristocrates. Alors l'aristocratie de la parole, puis celle de l'épée, puis celle de l'argent se levèrent de ce nivellement éphémère qu'ils avaient créé. Et pour que le démenti leur fût encore plus complet, comme ils avaient prédit le droit au bonheur et la fraternité universelle, on vit se dresser de toutes parts des nations en armes, prêtes pour les luttes fratricides. La planète fut ensanglantée

/ « i * i/.*t- •{■■ 9r * t-f * t-*¥ ■■* *t- C'A** P- fc I * f ^

tH.' :/• \.h' Si',Si \Â.'. U; sT hrt^'^t. I> 4ir>A*iTi\ qut

t.Ot^lHittr H M; J/ 'J»J ^fi ':/* iy\U',Si*W\i, ^>»ït que ^eS

i^j/< •. A//f<f l//f/il/:<:» 'l;ifi> iir*<: >M;i':f/; mal préfi^fée ;» l< ■. fUMuoir *:i tihu i'jtron: 'l<:rv:jfiM; d*: toutes l<î: ihi'j»iH/r> '|iij l'f ihrthfuy.itU'My^ (:t'M que, par ?.fj»l/: < ll< .. n /,rif j;irn;fi>, jmj Aire appliquées dan» Nur Miti'/, /, <>f doii': enfin que lexpérience a /.f/: f/i'il riil<- Kl. loin d îivoir (lenlu leur foi en I < fli'ii'ji/: 'I*' l^rurn lli/-ori<rH- iN. en réelarneraient lii rni-.«: «n pHifiqu^. ;iv<r«: plus de pa^ftion que \i%\ui%ï^., i|j*. î-.V-rj'Krniiiînl. qu Ufie H/^volution est à ri-\\i\îi'., iiupr^H t\t'. I.'iqijf;ll<', r<îl|<; de 1780 n'aura rl<'^ qu Un |<-u d'rnfanl.. .\'<îhtrj-, |i;ih là le lan^^a^e d<' no". roinniiini'^l<rH d'iinjourd^liui? Accordons donr il rf"^ lilu i\i'. iloiJHHfMn que Tcpreuvi; rra pa» ri/'. ronrliKinli^ i\<* nnuM pn*valruiH pas contre eux dr riiiipnifVMinc<* où |<'iirs d(;vaiici(TS trioni|dianls nul v\î^ dr ninH^HT riiiinianil/) à ce (|u*ils appc-

LES PRINaPES DE 1789 201

laient sa vraie nature, ni de la contradiction sanglante qu'ils ont posée entre leur idéal et leur empire. Concédons-leur que les conflits de Thistoire sont trop obscurs pour qqjon y puisse trouver un témoignage valable contre la justice d'une cause. Et puisque, dans l'heure présente, ils n'ont point d'autre prétention que de renforcer d'arguments nouveaux les principes de la Révolution, puisque leurs adversaires eux-mêmes se réclament aveuglément de ces mêmes principes qui les peuvent ruiner, suivons-les sur ce terrain, faisons table rase de leur échec historique, et consentons à considérer avec eux les chimères dont ils sont éblouis et comme fascinés.

Les deux principes sur lesquels Rousseau et ses successeurs ont fondé leur conception de la société sont la bonté naturelle de l'homme et son droit non moins naturel au bonheur. Ne reconnaissez-vous pas là, messieurs, l'antique idéal des prophètes hébreux, cet idéal composé de la nostalgie des temps patriarcaux et de la foi en lahvé- Elohim, dont Renan nous a tracé de si vifs tableaux dans son Hiatoire du peuple d'Israën N'y reconnaissez-vous pas encore le Messianisme des Esséniens et des Chrétiens dont la contagion ' a gagné peu à peu tous les rivages de la terre ? Les souvenirs d'un paradis primitif et la confiance en une Providence dispensatrice du bonheur ne

et de la mort, et toutes ces misères de Tâme qui rongent les corps les plus sains, spectacle qui est de tous les temps comme de tous les espaces, nous pouvons admirer cette folie suprême de leur égoïsme par laquelle les hommes se sont obstinés à proclamer et leur propre bonté et la Providence d'un Dieu! Mais nous ne les imiterons pas, nous qui savons combien récentes, combien relatives sont ces idées de bonté, de justice, de bonheur, ignorées de toute la nature, sauf de quelques sociétés humaines . Nous reporterons à ces sociétés elles-mêmes Thonneur de les avoir fait germer et fleurir, et nous les bénirons d'avoir adouci cet odieux bipède, qui fut l'homme sauvage, jusqu'au degré relatif de moralité où nous sommes à peine parvenus!

Parce qu'ils avaient pensé que les hommes étaient naturellement bons et destinés au bonheur, Rousseau et ses successeurs en conclurent logiquement qu'ils étaient libres, égaux et frères par nature. Liberté, Egalité, Fraternité, ces trois mots furent le Sésame y ouvre-toi! de la Révolution : on les inscrivit sur les tables de la Loi nouvelle; nous les voyons encore s'étaler sur les murs de nos prisons, de nos casernes et de nos hôpitaux, et la banalité de ces inscriptions en masque l'ironie aux regards des puissants ou des misérables qui les lisent. Il semble que cette for-

mythe d'Abel et de Caïn? Les deux premiers hommes qui ont été vraiment frères ont commencé par s'entre-tuer parce qu'ils n'étaient pas égaux : voilà la loi de la nature, et cette première violation de la liberté humaine est le symbole tragique du développement de la race ! L'inégalité! mais elle est la forme même des choses, depuis le principe des indiscernables de Leibniz, jusqu'aux images les plus concrètes de la vie ! Elle est aussi bien la loi des âmes que la loi des corps : elle est la condition même de l'existence comme du progrès de notre race. Il n'y a que les espaces géométriques et les cristaux de matière qui soient égaux les uns aux autres, et encore cela n'est-il pas absolument exact; mais à mesure que vous vous élevez vers les apparitions supérieures de la vie, vous rencontrez une inégalité, une subordination qui croissent avec le grandissement spirituel des êtres. L'égalité, la liberté, la fraternité rêvées par Rousseau et ses disciples, c'est l'égalité, c'est la liberté, c'est la fraternité des particules minérales. C'est l'anéantissement du génie, de l'amour, de la vie elle-même.

La liberté, l'égalité, la fraternité absolues, ce sont, comme dit Hamlet, « des mots, des mots, et puis des mots encore ». 11 n'y a, dans ce vaste univers, qu'inégalité, que hiérarchie et solida-

droit de ne voir en lui, comme ils le font d'ailleurs, qu'une forme nouvelle, et non moins oppressive que les autres, de Tantique hiérarchie sociale.

Que communistes et anarchistes se réclament des principes révolutionnaires et qu'ils les veuillent appliquer avec plus ou moins de rigueur et d'éclat, voilà, messieurs, une conséquence naturelle, et qui ne peut surprendre aucun de nous. Mais qu'ils soient combattus au nom des mêmes principes par les défenseurs de l'ordre, c'est ce qui, pour ma part, m'a toujours frappé de stupeur. Oui, messieurs, c'est en invoquant sans cesse la métaphysique du Contrat social que les républicains de gouvernement espèrent avoir raison de l'anarchie et du communisme! Comme si, dès lors, chacune de leurs paroles ne devait pas être démentie par leurs actes, comme si cette inconsciente contradiction de leur credo et de leur pratique ne devait pas les perdre dans les âmes simples du peuple et aux yeux plus perspicaces des penseurs. Si vous voulez bien y réfléchir, vous verrez que là gît l'impuissance du gouvernement à confondre le communisme et l'anarchie autrement que par la loi du talion. On coupe des têtes, on emplit les prisons, on accumula les haines, mais on ne convainc ni les masses ni les esprits éclairés du droit qu'on y a.

véritable, ils prétendirent Tenclore dans Fétroitesse de leurs formules, et, impuissants à Fy maintenir, ils furent les premières victimes de ce débordement qui devait pousser des vagues furieuses sur toute l'Europe pendant plus de vingt années. Aujourd'hui nous pouvons aisément reconnaître que l'avènement de la démocratie est le grand fait de la Révolution, un fait qui survivra aux métaphysiques arbitraires et qui brisera une fois de plus les sophismes où les communistes le veulent , aujourd'hui encore , enfermer et restreindre. Il y a dans cet avènement quelque chose de plus puissant que la raison des hommes, c'est l'instinct des sociétés. Aussi pouvons-nous être tranquilles sur son triomphe définitif, puisqu'il ne dépend pas de notre volonté mais des lois mêmes de la nature. Le mieux que l'homme ait à faire, ici comme ailleurs, ce n'est point de se rebeller contre ces lois, c'est de s'y conformer en tâchant de les comprendre. Nous commencerons donc par nous débarrasser de ces formules sur lesquelles les philosophes de la Révolution avaient prétendu édifier leur système. Nous ne décréterons pas que l'homme est né bon et qu'il a droit au bonheur par une nécessité providentielle. Nous ne proclamerons pas non plus que la Justice est absolue, nous qui avons appris combien incertaine était la morale, et que

végétaux avec leurs rapports d'origine et de nutrition, les êtres vivants avec la concordance hiérarchique de leurs organes, les sociétés animales et humaines avec leurs règles de reproduction et d'imitation; que vous considériez Tordre tout entier de la nature et que vous fassiez le dénombrement des individus qui la composent; que vous cherchiez les principes de la physique, de la biologie et de la sociologie, vous serez frappés, messieurs, de cette solidarité universelle. L'équilibre du monde repose sur ces deux lois essentielles de la vie : l'association et l'hérédité. Et ces deux lois elles-mêmes ne sont que la double formule d'une loi suprême : la loi de l'Imitation des êtres les uns par les autres *. Par cette imitation sans cesse renouvelée et modifiée, une solidarité de plus en plus intime associe tous les êtres ; et si la nature semble dans ses enfantements successifs s'être proposé un idéal, c'est d'envelopper toutes ses créatures dans une hiérarchie dont la rigueur s'accroît avec leur prééminence.

A travers ses défaillances et ses ébauches, la nature poursuit l'accomplissement d'une œuvre qui semble être la solidarité de tous ses enfants.

1. C'est à un philosophe français encore trop ignoré, M. Gabriel Tarde, qu'est due la mise en lumière des lois de l'Imitation. Rendons à cet héritier original de Taine l'hommage qui lui est dû.

ment hiérarchique de la cité : et quelles que soient les taches dont elle ait terni son idéal, l'exemple de ses héros et de ses artistes a offert un modèle jusqu'ici inégalé. Elle a témoigné devant l'humanité qu'il y a une hiérarchie des âmes comme il y a une hiérarchie des corps, et que la grandeur d'une démocratie ne repose pas dans l'égalité et le bien-être de tous ses membres, mais dans l'apparition et le triomphe d'êtres supérieurs. C'est pourquoi nous sommes ses fils. Notre science a recueilli son héritage : elle aussi nous apprend que l'association et l'hérédité sont les lois de l'esprit aussi bien que celles de la matière, qu'il y a des groupes mentaux comme il y a des tissus cellulaires, et que les familles spirituelles n'ont pas moins de réalité que les espèces animales. L'Imitation étend sa trame sur le monde invisible comme sur le monde visible, et puisque nous ne sommes pas plus libres de nos ancêtres que de notre patrie, il n'est pas un être humain qui se puisse vanter d'échapper à son empire! Si donc l'histoire comme la science s'accordent à nous prouver que la solidarité est le plus haut type de perfection réalisé dans tout l'univers et un type de perfection auquel nul individu ne peut se soustraire, reconnaissons qu'il doit s'imposer aussi bien à notre démocratie moderhe qu'au reste de la nature, et tirons-en cette conclusion féconde

trois caractères essentiels de toute .solidarité; ce sont là aussi, messieurs, les trois lois nécessaires de toute démocratie. Je dis individualisme et non pas liberté; aristocratie et non pas égalité; sympathie et non pas fraternité : les seconds de ces termes ne sont que les limites des premiers, ils n'ont pas de réalité par eux-mêmes, et c'est à vouloir leur en donner une que les révolutionnaires se sont de tout temps épuisés. Les sociétés ne peuvent pas plus s'affranchir des lois de la solidarité que les hommes ne se peuvent affranchir des lois de la circulation ou de la respiration. Ces lois sont si bien la garantie infaillible du progrès humain qu'à supposer pour un instant le triomphe éphémère du communisme et de l'anarchie, elles le transformeraient, elles en atténueraient le désastreux effet. Ce sont elles qu'il faut enseigner dans nos écoles et répandre parmi le peuple : aux résultats qu'elles ont donnés quand elles n'étaient encore que des instincts, on peut mesurer ceux qu'elles donneront quand elles seront devenues des idées claires. Nous n'en sommes pas là malheureusement. Nos hommes d'Etat continuent de vivre sur les préjugés du passé, que ces préjugés s'appellent croyance à la force ou foi dans les immortels principes. Ils perpétuent ainsi ces désaccords entre leurs paroles et leurs actes, ces mensonges conventionnels

développement du monde moderne , mais empêchons-les de devenir oppressives par leurs excès et, pour cela, subordonnons-les rigoureusement à l'Esprit, qui seul aujourd'hui peut les légitimer. Nos officiers, nos prêtres, nos riches ne seront pas pour nous des objets de haine, d'envie ou de dégoût, comme ils le sont pour les niveleurs de communisme et de l'anarchie : mais nous les respecterons surtout parce qu'ils seront les représants de la Noocratie constituée par nos savants, nos penseurs et nos artistes. Vous concevez par là, messieurs, combien cette Noocratie est dififérente de la petite société de sages qui, dans le rêve à la fois barbare et raffiné de Renan, devait un jour diriger le monde par la force. Non, messieurs, la véritable Aristocratie intellectuelle c'est l'ensemble de tous les esprits supérieurs qu'une démocratie peut fournir et par lesquels elle doit se laisser diriger, de la même manière que, dans le corps humain, les tissus cellulaires, musculaires et osseux se soumettent, sans pour cela déchoir, au système nerveux K

Sa première fonction sera de développer et de maintenir la santé du corps social et, pour cela, de limiter les excès de la force ou de l'argent

1. Pour la preuve scientifique de cette assimilation, je renvoie au beau livre de M. Alfred Fouillée : La science sociale contemporaine.

leur signification, et le rythme divin de la solidarité aura rencontré dans la race humaine son harmonie la plus complexe et la plus parfaite.

Quelques-uns d'entre vous, messieurs, ont peut-être souri devant cette évocation enchanteresse d'une société dirigée par l'élite d'esprits qu'elle peut contenir. Nouvelle Salente, §e sontils dit, non moins chimérique que les autres ! Je ne me dissimule pas combien nous sommes encore éloignés de la véritable aristocratie intellectuelle. Je sais les ravages que causent les journaux, les politiciens, les demi-savants, et je comprends la répulsion que ces parasites de l'intelligence inspirent à des esprits délicats. Mais, messieurs, de même que l'hypocrisie est un hommage rendu à la vertu, cette fausse noocratie n'est-elle pas un hommage rendu à la vraie?

Mesurez quelle influence les Goethe, les Lamartine, les Hugo, les Darwin ont exercée sur nos sociétés, considérez de quel prestige croissant nous entourons les représentants et jusqu'aux cabotins de la pensée, voyez-la pénétrer d'un esprit nouveau l'Eglise et l'Armée, rappelez à vos souvenirs les efforts de tant d'hommes de cœur pour accorder ces deux grands pouvoirs avec le nouvel idéal, remettez-vous enfin devant

répressive et non pas oppressive, dont les bras sont armés par la foudre, mais conduits par la bonté, la noocratie n'est pas une chimère, elle a toujours existé sous des figures imparfaites, et son apparition triomphante ne fera que consacrer la prise de conscience, par l'humanité, de la Loi qui mène les nombres comme les âmes, et les sociétés comme les étoiles.

Nous savons maintenant, messieurs, quelle réponse nous devons faire aux héritiers de Rousseau lorsqu'ils s'en viennent nous dire que l'expérience de- 1793 a été mal faite et qu'il la faut recommencer. Avoueront-ils que leur égalité, leur liberté et leur fraternité sont des lits de Procuste où ils voudraient raccourcir et ensanglanter le corps de nos démocraties? N'entendront-ils pas la vérité que leur crient toutes les sciences comme tous les arts, qu'il n'y a de beauté, de bonté et de noblesse dans le monde que par la hiérarchie solidaire des individus? Et ne réformeront-ils pas enfin une bonne fois cette notion sauvage de Justice niveleuse dont ils sont aveuglés au point de ne plus reconnaître la seule justice qui soit, la justice relative fondée sur l'harmonie sans cesse croissante de l'univers? Si ces affamés d'égalité s'obstinent dans leur fausse attitude, ils seront emportés et brisés comme de

moins les créateurs de Tesprit moderne et c'est à les concilier qu'il s'épuise. Cette conciliation se fera-t-elle jamais? La sympathie pour les faibles et les déshérités du monde se pourra-t-elle accorder un jour avec le culte des héros et des artistes? L'aristocratie intellectuelle désarmerat-elle les jalousies populaires et lui sera-t-il enfin donné d'organiser la solidarité humaine? Verronsnous resplendir le Troisième Esprit qui fera pâlir les deux autres et dont les rayons illumineront l'humanité future? Problème passionnant, le plus grandiose de notre âge, à la solution duquel c'est notre devoir comme notre honneur de travailler incessamment. Pour moi, messieurs, j'avais mis toute mon ambition à le bien poser devant vous : je mettrai toute ma récompense à vous avoir suggéré le désir d'en interroger plus avant le mystère et la gravité.

Page 1