CHAPITRE Vil
L'Aristocratie intellectuelle et Fart.
Les images que les hommes se donnent de la beauté, comme les idées qu'ils se font du bien, ne sont guère plus éternelles que ces hommes eux-mêmes ou que les civilisations créées par eux. Il n'y a pas plus d'esthétique absolue qu'il n'y a de morale absolue. Chaque nuance nouvelle de l'art est le résultat imprévu de plusieurs siècles d'histoire. Il faut les grands mouvements de la mer pour arrondir la courbe unique d'une grève, et ses agitations infinies sont nécessaires à ouvrager la nacre d'une coquille. Ainsi les révolutions de l'humanité finissent par enrichir sa conscience d'un sentiment neuf ou d'une émotion inconnue. Si une psychologie assez déliée pouvait pénétrer l'âme d'un grand artiste, elle y retrouverait le dessin de toute l'histoire humaine,
L ARISTOCRATIE INTELLECTUELLE ET L AHT i07
lissent ces chefs-d'œuvre qui sont Irs visa^^os transfigurés des races mortes! Le ^riuu\ artiste remplit donc dans Thumanité une tripl<^ mission : il perpétue la beauté de ce qui n'ost |)lus, il exprime la beauté de ce qui est, il évo(|u<'! lu beauté de ce qui n'est pas encore. Il cré(^ des symboles où les hommes de tous les temps peuvent reconnaître les attitudes de leur idéal. Il témoigne pour les morts, il enthousiasmcî les vivants, il suscite l'avenir. Dans son cerveau privilégié les aspirations conciliées de l'univers s'achèvent. Quand ce cerveau est très grand, son œuvre enchante les naïfs comme les compliqués, les simples comme les savants : elle console et conforte des peuples entiers. Et comme celte œuvre est l'œuvre de l'Esprit, un rouleau de papier, un masque de théâtre, un tuyau de métal ou un bloc de marbre suffisent à l'artiste pour gagner l'empire des âmes, et pour le garder.
Dans l'aristocratie intellectuelle il n'y a pas de place plus haute que celle du grand artiste. Sans contraintes extérieures, par la seule persuasion de son génie, c'est un roi libre et qui délivre. Tandis qu'il agite en nos âmes les souvenirs et les rêves, arrachés aux limitations misérables du destin, nous atteignons un monde plus pur, qui nous est une révélation de l'avenir et comme une anticipation de cette Terre Promise où nous
rinconscient leurs plus belles conquêtes sur rinconnu. Dans les éclairs du génie, Thypothèse rejoint l'inspiration, et toutes deux ne font qu'un. Si un jour la spontanéité créatrice devait être abolie par l'analyse réfléchie, la Science, tout aussi bien que TArt, serait condamnée à une mort définitive. Laissons donc à Renan cette métaphysique mesquine de la vie cérébrale. La nature se moquera toujours, comme la mer, des limites qu'on prétend lui assigner : fions-nous-en à son énergie intarissable! Toujours elle créera de royales cervelles, en qui se disposeront tous les tableaux de la matière, toutes les algèbres de l'esprit, et d'où elle fera jaillir les symboles inattendus de son Idéal.
La Science ne détruira donc pas l'Art, et le génie ne sera pas dissous par la critique. Mais peut-être la démocratie est-elle fatale à la naissance de la Beauté, peut-être l'esprit démocratique doit-il abolir à bref délai la possibilité même du génie? Voilà encore une hypothèse chère à Renan et l'une des preuves sur lesquels il se fonde pour affirmer que « le grand artiste sera bientôt une chose vieillie et inutile ». D'après lui et ses amis, la démocratie est le régime de l'éga-
elle, tous les hommes peuvent s'associer en exallant leur Moi, ils restent libres en devenant frères î
L'avènement de la Science et de la Démocratie ne s'accompagnera donc pas d'une déchéance de l'Art ; il en marquera au contraire une rénovation. Depuis que la Science et la Démocratie ont modifié l'aspect de l'univers comme la structure des sociétés, depuis qu'elles ont donné des aspects nouveaux à la matière comme des sentiments nouveaux à l'âme, certains éléments de vie ont été créés qui deviendront nécessairement des éléments de beauté. Un jour luira (il point déjà) où la locomotive, le navire à vapeur, l'usine et les Maisons du Peuple seront revêtus d'un caractère esthétique au même titre que le char, le bateau à voiles, le château fort ou l'église. Déjà les costumes et les visages de notre démocratie ont rencontré leurs peintres et leurs sculpteurs. Delacroix, Courbet, Bonnat, Millet, Stevens, Rodin ont extrait de ces toilettes, de ces figures l'essence de beauté neuve qu'elles recelaient : ils n'ont rien à envier à Van Dyck, ni à Clouët, ni à Rigaut, ni à Largillière, ni à Watteau. Il y a une esthétique du Moderne, qui est née de la science
l'aristocratie intellectuelle et l'art 187
nique une dignité sans rivale. Cette angoisse du divin qui monte du cœur des simples comme de Tâme des sages, seule la religion la satisfaisait autrefois. Dans la vaste nef des cathédrales, quand le vent de Torgue ébranlait la forêt de granit, qu'un peuple de lumières brûlaient comme des âmes dans la nuit embaumée du chœur, et que les voix humaines, mêlées aux rites sacrés, célébraient le Mystère suprême, alors Fart n'était pas séparé de la religion, il était son symbole même. Aujourd'hui c'est la religion qui est le symbole de l'art, et c'est l'art qui est devenu la vraie religion. C'est à lui que l'humanité s'adresse pour être consolée et rachetée. L'audition d'une symphonie de Beethoven aux concerts du dimanche inonde les cœurs d'une émotion plus religieuse que l'audition de la messe à la Madeleine. La contemplation d'une fresque de Puvis de Chavannes ennoblit plus l'âme que les spectacles exposés aux églises. Et vous tous, qui, le travail du jour fini, penchez vos fronts à la clarté des lampes sur une œuvre de Lamartine ou de Hugo, n'y cherchez-vous pas le Pain et le Vin de l'âme, une révélation sur vous-mêmes, des lumières sur la vie et cette communion avec l'Idéal que le catéchisme ni les sacrements ne vous donnent plus? Par le frisson délicieux et sacré dont nous agitent les symboles du génie nous pouvons encore com-
l'aristocratie intellectuelle et l'art 189
lectuelle que nous puissions concevoir, le type d'une aristocratie qui ne commande que par persuasion, qui n'est obéie que par enthousiasme, dont la seule contrainte est Tamour et le seul ordre l'idéal. C'est elle qui, plus puissante que l'épée et que l'or, plus impérative que le Dogme et que la Loi, édifie lentement parmi nous la Cité de Dieu où tous les hommes accéderont un jour. Honneur aux démocraties qui glorifient leurs héros spirituels! Elles ont choisi la bonne part, elles se défendent mieux que par des canons ou des codes, elles formulent la loi de l'avenir. Elles sont déjà entrées dans le Divin.