CHAPITRE I
La jeunesse intellectuelle en France
depuis 1870.
Ce sont les jeunes gens qui, avec les femmes, fournissent aux romanciers leur clientèle la plus assidue et la plus croyante. Ils apportent à la lecture d'un roman le môme intérêt passionné, la même sérieuse curiosité qu'à une expérience de leur propre vie. C'est qu'en effet ils ignorent tout de l'existence : elle est pour eux une inconnue mystérieuse et voilée dont ils vont demandant l'explication anticipée aux œuvres des hommes qui l'ont vécue pour leur propre compte. Dans un roman, c'est-à-dire dans une représentation, quelle qu'elle soit, de la vie, les jeunes gens
tant de jeunes gens instruits lui portent une affection si tendre, c'est qu'ils le reconnaissent comme un des leurs, comme un de ceux qui entre dix-huit et vingt-cinq ans, appareillent avec un appétit sublime vers tous les rivages de TOcéan intellectuel. En 1872, c'est-à-dire dans sa vingtième année, M. Bourget était élève-auditeur à rÉcole des Hautes-Etudes, et là, sous la direction de M. Tournier, en compagnie de MM. Châtelain et Riemann, notre futur romancier cherchait et trouvait des variantes aux textes grecs de Démosthène et d'Euripide '. L'auteur du Disciple aurait donc pu devenir, s'il l'eût voulu, un helléniste célèbre. N'est-ce pas aussi dans ces années d'initiation qu'il approfondissait Spinoza, Kant et Spencer, et qu'il lisait ou imitait Shelley et Tennyson? N'est-ce pas en plein quartier des Ecoles que s'écoulait sa vie d'étudiant? Plus tard, quelques voyages en Angleterre et en Italie complétèrent l'éducation reçue par les livres , et c'est vers cette époque que M. Bourget commença d'écrire pour son propre compte. Mais auparavant, il avait traversé ces années heureuses qui séparent le collège de la vie active, et que remplissent les longues lectures des maîtres, les causeries ardentes entre jeunes gens, la fréquen-
i. Voir le X« fascicule des Hautes-Études, pp. 8, 18, 20, 29, 48,65.
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derrière les actes tragiques de 1870-1871, la série des causes fatales qui, dans Tidée et dans le réel, avaient déterminé ces actes et continuaient encore d'agir, en la dissolvant, sur Tâme de la France.
La première de ces causes, la plus palpable et la plus prochaine , était Tinfluence désastreuse exercée depuis vingt ans par le succès du Second Empire. A dater du jour où tout un peuple s'était abandonné à l'homme qui avait substitué à la beauté et à l'autorité des lois et du serment la force brutale du fait accompli, c'avait été pour le pays une orgie de prospérité matérielle, une apothéose de l'or et du plaisir, une consécration immorale du succès quand même, à laquelle peu d'âmes étaient préparées pour résister. S'enrichir le plus vite possible pour jouir ensuite le plus possible, c'était là en somme l'axiome sur lequel avait vécu la Société du Second Empire, axiome essentiellement immoral, s'il est vrai que ni la soif de l'or ni le goût du plaisir ne puissent assouvir une âme, et que le seul principe de contentement et de paix soit dans la vie intérieure. Mais cette influence exercée par le Second Empire avait elle-même ses origines plus lointaines et plus abstraites dans un ensemble de théories philosophiques et littéraires qui peu à peu avaient pénétré et désorganisé la société française.
ces deux principes nouveaux ébranlèrent violemment les idées antérieures de Liberté, de Droit absolu, de Fraternité universelle, qui avait emporté les hommes de 89 d'un si héroïque élan à la conquête du monde. Comme les piliers d'un temple entraînent en s'écroulant la toiture, le faîte, les images sacrées des dieux et Tautel divin lui-même, ainsi tombèrent, avec ces absolus qu'on appelait Liberté et Droit, les notions de la raison, les croyances du cœur, et tout l'antique édifice des idées morales. Il n'en subsista plus que des ruines officielles, sans efficace à retenir encore lésâmes. Le contre-coup de cette révolution se fit aussitôt sentir en littérature et en histoire, et par elles le rayon émané de la pensée pure se réfracta en diverses couleurs jusque dans les milieux les plus populaires. Ce furent d'abord les ouvrages de»M. Taine et de M. Renan. Le premier proclamait que, la vertu et le vice ne sont que des produits, que l'homme lui-même n'est qu'un produit de forces supérieures à lui, et qu'une Loi inflexible, un axiome générateur détermine l'univers. Le second, hésitant entre les deux religions, celle du passé et celle de l'avenir, ne se décidait point et jouissait de son ambiguïté intellectuelle avec des raffinements de dilettante. L'énergie morale des jeunes gens, violemment ébranlée par le premier, était comme énervée par le second. Des
les amena fatalement au dilettantisme moral. La poésie du néant * et du péché *, la conception d'une humanité médiocre ^ et caricaturale *, préconisées par les plus grands artistes d'alors, eurent pour effet de rendre entièrement pessimiste une génération qui n'y était déjà que trop préparée. Enfin la décadence morale du Second Empire, les sanglantes catastrophes qui en marquèrent la fin, déterminèrent dans tous les cœurs un sentiment d'infériorité nationale, de honte et de dégoût qui, en séparant l'individu de la collectivité, en désorganisant le corps social, affaiblit et isola encore les âmes.
Il en résulta une génération de dilettantes et de pessimistes, une génération à qui l'action et la création parurent également inutiles, une génération convaincue d'une seule chose, c'est que rien dans la vie ne mérite d'être vécu ou pris au sérieux, qu'il faut par conséquent se retirer en soi-même, et jouir amèrement du spectacle des choses comme d'une comédie souvent bien mal jouée. C'est ainsi que du pessimisme et du dilettantisme devait sortir naturellement cette théorie de l'égoïsme, ce culte du j^!/o^ comme fin et comme