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LE BARON SAFFRE )
magei soupiraient-ils sans attendre déjà de ras» surantes nouvelles et tout entiers au soin de se frayer un passage vers des visages amis qui les appelaient.
— Oh! ce n*est rien! Une indisposition... seulement bien malencontreuse, }» disait et redisait le baron, avec de vifs sourires de remerciement qui, d'un usage double dans la rapidité du défilé des invités, tombaient doucement entre eux, derrière le dos de ceux dont la sympathie venait de s'exprimer, et avant la question empressée de ceux qui survenaient... c Une si petite santé! » murmurait-il parfi)is en levant les épaules au ciel.
Lui, du moins, le grand baron de finance, était toujours valide et rayonnant de vitalité. Et, pour tant de gens qui, autour de lui, s'appliquaient à saisir tout prétexte de lui déférer un hommage, c'en était un commode et légitime que de se refuser à croire qu'il fût effectivement 'âgé de cinquante-neuf ans.
A peine aurait-on pu lui en accorder quarancecinq, quand, avec sa belle prestance, sa robuste charpente sans graisse, sa taille si droite qui portait une tête léonine, il s'engagea d'un pas léger, ayant au bras M™*^ d'Exireuil, sur la passerelle blanche par laquelle, au-dessus du jardin d'hiver, était reliée la galerie des vitrines à la galerie de tableaux.
La jeune femme voulut s'arrêter un instant au
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milieu de ce pont, qui, comme celui d'un navire, planait superbement sur un océan de verdure, tandis que des palmiers envoyaient jusqu'à lui leurs cimes dont les feuilles léchaient ses bords enguirlandés de sculptures. De là, elle adressa des signes d'amitié à des groupes espacés audessous d'elle, autour de massifs et parmi une floraison de plantes tropicales.
<L Bonjour, bonjour! lui répondit la comtesse de Grommelain, fille du baron Saffre, qui, au milieu d'une petite réunion d'hommes, parlait avec une bruyante familiarité, l'index plongé dans son corsage où elle semblait tourner ainsi un philtre invisible sous la guipure de son décolleté... Je parie que papa ne s'ennuie pas en ce moment! » poursuivit-elle à demi-voix, en désignant à son entourage — et d'un clin d'œil plus particulièreiçient intime à Roger d'Iancey — la belle compagne à laquelle le baron Saffre faisait maintenant reprendre sa route galante à travers un féerique paysage de luxe, vers d'autres points de la cour d'élégance qui se tenait en ce palais de richesse.
Le bras nu de Giselle d'Exireuil frémissait, d'une révolte contenue, sous la pression qu'il recevait du bras de Saffre, qu'elle ne se flattait plus de croire insignifiante. Elle fit un petit effort décidé, qui rendit un peu de jeu à son coude; et, dans l'envie d'être assez aimable par l'adulation
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pour pouvoir «e dispenser de l'être par la complaisance :
a Comment trouvez-vous le loisir, demandât-elle, d'avoir aussi tant de goût?... un intérieur si artistique, des imaginations si exquises!...
— Une félicitation en faveur de mon goût, répliqua Saffre, me touche profondément de votre part, car je veux espérer qu'elle se fonde avant tout sur l'admiration que vous m'inspirez. »
Giselle fronça les sourcils en détournant la tête. Il la laissa lui cacher ainsi l'ovale rose et frais de son visage de blonde, et n'en fut aussitôt que plus libre pour déshabiller, d'un regard en coulisse, ces hanches rondes, ces reins cambrés et cette gorge de déesse dans le parfum de laquelle il respirait depuis un instant.
« Ma parole! reprit-il, je ne vous ai jamais vu une plus jolie toilette que ce soir... »
Le compliment troubla Giselle, mais de dépit. Elle eut, une minute, l'idée que le baron se moquait peut-être d'elle. Cette robe chatoyante de velours paon, une saison entière s'était déjà passée à la montrer toujours, à la traîner partout!... Quand, quinze jours auparavant, elle avait parlé, chez elle, de s'en commander une nouvelle, précisément pour la soirée des .Saffre, elle avait été frappée de l'air de consternation avec lequel son mari lui avait demandé si c'était bien indispensable, en lui avouant que, dans le À
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rhomme qui était en train de lui faire, avec une faveur déjà remarquée, les honneurs de sa maison. Elle aurait voulu n'en avoir que de T horreur, et cependant elle sentait plutôt qu'elle en avait peur.
Hélas! tandis qu'elle tressaillait, pour se défendre une fois déplus contre la hardiesse du contact sur lequel son cavalier insistait par trop en la conduisant, n'était-elle pas réduite à vouloir ménager néanmoins une délicatesse de sa situation? Un simple bon vouloir de ce grand de la fortune qui, à elle, lui protestait si fort de son dévouement, ne devait-il pas suffire à résoudre les embarras d'argent avec lesquels elle devinait que son mari, sans en convenir absolument, était sans doute aux prises? C'était Jacques lui-même — au milieu de démonstrations auxquelles elle n'avait pas compris grand'chose, et que d'ailleurs elle n'avait guère écoutées — qui lui avait mis en tête la vague idée d'un projet dont il était l'auteur, et que l'appui du baron SafFre transformerait immédiatement en une affaire merveilleuse. Certes, Giselle ne se représentait pas qu'elle pût être d'une aide efficace pour la réussite d'aucune combinaison financière; mais elle aimait Jacques d'Exireuil, son mari, son Jacques, d'un amour violent, sensuel et tendre- Et pour l'avoir vu, depuis quelque temps, soucieux, souvent triste, elle se gardait craintivement
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de lui susciter une difficulté. Elle appréhendait d'obéir inopportunément à quelque vivacité de son sang de fille fière, qui pourrait compromettre les avantages de leurs bons rapports avec le baron, offenser celui-ci et le rendre d'humeur inabordable. Aussi c'était plutôt à elle-même qu'elle reprochait l'attitude si nouvellement entreprenante de Saffre. Dans l'innocent désir de se faire un peu l'auxiliaire de Jacques, n'avaitelle pas répondu, tout d'abord, avec un empressement trop amical à des galanteries dont elle n'avait pas aussitôt deviné, chez l'autre, le sens coupable? N'avait-elle pas additionné sa cordialité gentille d'une petite quantité de rouerie? Et n'était-ce pas à elle de se forger quelque patience pour supporter, dans une certaine mesure, les conséquences immédiates de sa faute, auprès d'un homme si audacieux, qu'elle avait peut-être imprudemment encouragé?
Tous deux, en parlant selon les sentiments qui les agitaient, ils achevaient maintenant de longer la célèbre galerie, où des réflecteurs tournés vers les toiles de grands maîtres ne répandaient que le surplus de leur lumière grave sous les pas d'une foule montée là comme en pèlerinage et spontanément choisie parmi les plus austères des invi tés. C'était surtout une circulation de messieurs, entre lesquels se profilaient quelques têtes poudrées ou teintes de douairières, des connaisseurs
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titrés, des amateurs âgés, et que Saffre, au passage, saluait par une formule dénominative de leur qualité, « mon général », ou c cher marquis 9, ou c monsieur l'académicien ». De-ci delà, un couple plus alerte et coquet s'arrêtait devant une scène quelconque d'intérieur flamand ou un conciliabule d'anges italiens, qu'il commentait avec des mouvements de passion pour la peinture, des exclamations fanatiques comme dans un rendez-vous d'amour avec elle. Tel était, là-bas, le cas d'un jeune gentilhomme qui commençait à se faire mal noter au Faubourg, pour la manie que l'on soupçonnait en lui, malgré la dignité de son nom, de toucher du bout des doigts aux arts. En tout cas, c'était justement avec un geste de ce genre que, pour le moment, il s'évertuait sur un tableau, dans son ardeur d'en faire étinceler la beauté aux yeux d'une jolie vicomtesse à laquelle il avait juré de ne la prendre que par le cerveau.
A l'extrémité de la galerie, SafFre et Giselle se croisèrent avec le comte de Grommelain, 1 un des deux gendres du baron, qui promenait la princesse Nagear. .
Cette dernière sourit à son hôte; maïf elle n'enveloppa de son attention que M«^^ d bxireuU, avec-cette rapidité investigatrice où l^s femmes semblent vouloir s'informer, en un seul regard des titres de beauté et des droits de vice, motifs
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sadiiy de joaillerie, de soie, de chair, de velours et d'or, montait de ces quarante longues rangées où, dans une discipline merveilleuse, tant de spécimens divers de la bête féminine se tenaient au repos, sous leurs caparaçons de gala.
Le troupeau des habits noirs, qui se parquaient à Tarrière, ne comptait que des hommes distingués de naissance ou raffinés de manières, portant presque tous des noms d'anciens courtisans ou de batailles modernes, de saints ou de grandes terres, un petit nombre seulement ne possédant que de la gloire personnelle, les uns chamarrés de décorations, les autres ayant le sens traditionnel dans leurs propos, pour les marquer toujours au coin d'une armoirie.
Et, par-dessus le reste, s'élevait encore de l'assemblée une particularité d'atmosphère qui caractérise les réunions de suprême mondanité : la vaporisation en quelque sorte d'être entre soi, entre gens très solidement unis par rien du tout, et l'impalpable poudre de ce qui doit se pulvériser par les rencontres polies où tant de paires d'yeux heurtent leurs curiosités cérémonieuses et leurs indifférences distinguées.
Du haut de l'observatoire où Saffre avait amené M°^* d'Exireuil, elle pouvait croire qu'il voulait lui montrer le panorama de sa puissance sociale; et, au ton de son langage, elle entendait bien qu'il lui mettait sous les pieds, pour qu'elle
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et je ne m'autoriserais qu'aux plus discrètes , a ou,a-c-d dans une intention plus énigmariquê que rassurante. 8"**''A4ue
affS!.!f"^ affectait d'avoir Ja raine de concession affable avec laqueUe on écoute des histoires qui ne regardent que l'interlocuteur ^
* Mais reprit-il, si ma fatuité ne se prétend pas capable de faire une heureuse, U est dS moTnt en mon pouvoir que mon amie soit distraite de tout chagrm exaucée dans ses plus tyranniques fantaisies... Mon dévouement se fait fort aussi d aplanir ces difficultés imprévues, ces obstacles qui, tout d un coup, hérissent parfois les existences. Cette vie de Paris est si dure à mener! U y a souvent tant de désastres sous cette foUe de plaisirsl Vous ne vous doutez pas de cela.
vous? •«
Et, cette fois, il la regarda d'un œil malgré lui rude, par lequel Giselle se sentit sondée jusqu'au fond de ses sollicitudes pour les soucis apparents de son mari.
a Combien y en a-t-il cependant, poursuivit Saffre, parmi les plus charmantes et les plus méritantes, qui se cognent, chaque jour, contre des embarras aussi fâcheux que ridicules... Et si bien même que Ton soit pourvu du nécessaire, est-ce qu'il n'y a pas mille extravagances qu'une jeune et jolie tête doit songer constamment à réaliser?. . . Voyez-vous, un désir de femme, quel qu'il soit.
c'est ce qui m'a toujours paru être la chose la plus sacrée du monde... Et les gens de mon espèce, conclut-il, n'ont été inventés que pour rendre ces chers caprices, non seulement possibles ou même faciles, mais pour qu'ils soient exaucés avant même d'avoir été tout à fait formulés. ]>
Pendant que Saffre s'exprimait à son aise, Giselle éprouvait un trouble d'instinct grandissant, dont elle ne s'expliquait point la cause. C'était comme une étrange lâcheté à s'entendre presque formellement convoitée par un homme dont on réputait l'invincible ténacité en toute chose. Elle ° subissait un effroi confus d'être exposée à ce que ce monstre de volonté, peutêtre, décidât bientôt de la vouloir sans rémission. Elle concevait bien que, contre son gré, le baron Saffre ne pouvait rien de déterminable sur elle. Mais n'est-ce pas un des principaux moyens de leur puissance, dans les êtres organisés pour la domination, que cette sorte de fascination par laquelle ils font naître l'idée de ressources en eux indéfinissables, chez les créatures sur qui ils ont posé le poids de leurs paroles et la signification de leurs yeux?
Heureusement que, pour couper court à cette situation gênante, survint Arthur Saffre, qui était à la poursuite de son père. L'arrivée du grandduc d'Esclavonie était signalée. Le baron s'excusa
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^auprès de Giselle d'être obligé de la quitter, en ^confiant à son fils le soin de la ramener.
j Arthur Saffre était un affable garçon, dévoué à chacun et ne prenant, en aucun cas, parti pour personne. Ennemi des sports et de l'oisiveté, il ne s'écâic jamais préparé à une admission dans les grands clubs. Ses tendances Tincitaient à tourner vers d'autres satisfactions de Tamourpropre les dons de la fortune qu'il avait déjà reçus et ceux dont il devait hériter, oc Destinezvous carrément à l'Institut, lui avait suggéré le cynique Tarsul... Vous avez de quoi vous offrir un jour l'entrée d'une petite section. Mais, tout d'abord, faites-vous une spécialité, et surtout qu'elle n'alarme pas d'autres spécialistes! Ainsi vous pourriez vous consacrer aux tabatières ou aux boucles de ceinturons. Ne travaillez pas dans les pommes de canne ou les éperons : c'est pris. Il y a peut-être aussi quelque chose à faire avec les questions de ciselure, de mosaïque ou d'armes^ que sais-je! dans un siècle dont le numéro soit encore libre : le xiii® siècle, par exemple, qui me semble n'être jusqu'à présent à personne... Fouillez-y,racontez ce qu'il vous plaira d'y trouver, on n'ira pas regarder par-dessus votre épaule. Tout ce que l'on exigera de vous, ce sera que vous répandiez beaucoup de lumière, des quantités de lumière : éclairez, éclairez! Et en attendant que votre mérite se soit imposé de lui-même,
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laissez-moi vous désigner les artistes auxquels ce sera gracieux de faire exécuter des motifs en bronze pour les jardins et parcs de votre père, ou de nouvelles merveilles d'architecture, des peintures de plafonds dans l'hôtel Saffre. Tenez, vous devriez commander tout de suite le portrait de votre femme à un peintre, et puis à un sculpteur indiqués pour arriver à l'Académie, même à un graveur. Cela commencera par vous faire favorablement connaître dans la carrière libérale; et vous retirerez peut-être de là trois voix un jour, en reconnaissance de l'affaire d'or, de la réclame idéale que vous leur aurez procurée pour leurs expositions^.. » En effet, il n'y avait pas à rêver de modèle de beauté plus admirable que cette Catherine, dont on avait trouvé à faire une épouse pour Arthur Saffre, dans la famille pourtant bien arrogante, mais si ruinée, des Valdrenne de Ruys. Et le monde souriait facilement de cette union, sans en avoir d'autre prétexte que son aspect au simple abord mal assorti.
Dès que le grand-duc d'Esclavonie, pansu, glabre, bouffi, ensommeillé, et mené parle baron Saffre, eut été installé à la place d'honneur qui l'attendait, la représentation commença.
C'était une pastorale en vers dont une des originalités était de n'être interprétée que par des femmes, une demi-douzaine d'actrices costumées en bergers ou en bergères et choisies
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parmi les plus savourées du public. Une autre originalité de la pièce était Fimpossibilité de comprendre en quoi consistait son action, et ce que ces petites personnalités, si pimpantes sur la scène, déclaraient se vouloir les unes aux autres, dans les ravissements bleu d'azur et rose<iel du décor.
L'auteur était un homme du monde qui, par plus de correction, ne voulait pas être nommé, se contentant de savoir qu'il était unanimement deviné. Et d'ailleurs, on lui pardonnait de s'amuser si laborieusement à de la poésie, parce que Ton avait l'assurance que, du moins, rien de ses kpropos rimes ni de ses saynètes de si bon ton n'irait traîner en dehors des salons de premier ordre, de quelques ambassades ou des cercles les plus fermés.
L'auditoire ne parvenait donc pas à saisir la signification de l'intrigue dont les péripéties s'exposaient devant lui. Mais cette obscurité même, en comprimant les éléments de succès, ne rendait que plus vif l'éclat des bravos quand, parmi les chaos de la pensée et des images, resplendissait soudain une idée évidente, à la portée de tous, un de ces vers qui ne semblent jamais des inconnus pour l'oreille, et que chacun était prêt à aimer d'avance.
Ainsi un premier murmure approbateur s'éleva de toute part lorsque Colin, à l'occasion d'on ne savait quoi qu'avait prétendu Colette, déclara
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en brandissant sa houlette enrubannée avec un air d'inspiration extatique :
Lt tembs de la jeunesse est le temùs des amours!,,.
Il y eut encore un frémissement charmé quand îl fut question de tourterelles blanches (buvant à un ruisseau tout bordé de pervenches), dans la bouche jolie d'une autre petite actrice dont le marquis de Renève crut remarquer que le grandduc la considérait avec une bienveillante curiosité. La chose courut de proche en proche, mais avec la malice attendrie à laquelle avait droite dans ce milieu plein de tact, une faiblesse qu'une Altesse Royale lui aurait fait l'honneur de laisser apercevoir. Et cela valut à l'interprète ainsi distinguée une salve d'applaudissements particulièrement nourrie — dont l'auteur pouvait prendre sa part — quand elle conclut par cette comparaison si nette et si agréable :
La femme est la colombe, et F amour c'est la fleuri
Au reste, il régnait généralement ce sentiment d'attention sage et de patience dévouée qu'une assistance mondaine peut, à la rigueur, apporter aux scènes de salon qui n'ont point, pour l'enchanter, le caractère préféré du pur comique ou delà polissonnerie. Un certain nombre de spectateurs, un plus grand nombre de spectatrices, se -•|fy:aient faire là une cure de poésie, de bel esprit
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et d'art. Tous acceptaient l'épreuve presque allègrement, comme bonne pour l'entretien de leur âme, ainsi que chacun savait s'astreindre aussi, le cas échéant, aux corvées qu'il jugeait nécessaires pour la santé de son corps. Et quand la toile tomba, la plupart résumaient vaguement leur sensation intellectuelle en l'idée d'une chose que, de temps à autre, l'on est content de faire — et surtout d'avoir faite.
Mais on prévint ceux qui croyaient déjà la pièce finie qu'elle avait deux parties, et que ceci n'était qu'un entr'acte.
Très courtoisement, le grand-duc d'Esclavonie s'était levé en demandant à aller féliciter les artistes. Il offrit son bras à Catherine Saffre, qui avait été placée près de lui par le baron, et la pria d'être son guide vers les coulisses. Tout l'ensemble de la compagnie, dans le même temps, entra en mouvement, heureux de se délasser, de part et d'autre se rejoignant de loin ou s'acheminant vers le buffet.
Un conciliabule se tenait entre Julienne Bréhand, seconde fille du baron Saffre, et son mari, dans un angle de la salle de spectacle où elle avait assis son épaisse carrure, sa masse de brune au teint haut de couleur, sa corpulence extraordinaire pour une jeune femme de vingt-six ans qui en paraissait toujours enceinte et qui, d'ailleurs, l'avait été déjà souvent.
c Alors, soufflait-elle en s'évetitant, excusezmoi bien auprès de maman de ne pas avoir le courage de monter l'embrasser. Dites-lui que je suis morte de chaleur... »
Olivier Bréhand était un assez bel homme, à longue barbe d'Assuénis blond. On s'était fort récrié sur le coup de main prodigieux qu'il avait accompli, le jour où il avait surgi d'une administration à laquelle il était attaché, pour devenir soudain le gendre de Saffre. Mais à présent, on avait fini par ne plus trouver cela que naturel, comme tout ce que l'on voit être et durer; On s'expliquait de soi la passion de Julienne pour ce garçon dont on contait, en outre, que, fils d'un ami de collège du baron, il avait été compagnon d'enfance de sa future femme. Quant au consentement de Saffre, pour avoir ainsi permis à sa fille un mari sans le sou, sans grâce d'origine ni parenté notable, il en avait bien eu ses raisons secrètes. D'abord, la rancune que le grand financier nourrissait en lui-même contre les gens de race, depuis qu'une ingénuité de sa part, maintenant guérie, s'y était vivement piquée, dans un contact trop rapproché avec le caractère de son premier gendre. Plutôt que de se frotter encore une fois à quelqu'un des pareils au comte de Grommelain, qu'il voyait tourner autour de la dot de sa deuxième fille, il avait d'avance préféré n'importe qui. Et puis l'établissement de Julienne,
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à Cause de sa disgrâce physique, lui avait toujours semblé une affaire d'ordre inférieur, ne promettant rien qui pût satisfaire un jour son orgueil ni ses intérêts, et que de longue date il avait été pressé de liquider. L'enfant, du reste, n'avait presque jamais cessé de vivre à l'écart, avec une gouvernante par qui, chaque été, on la faisait même conduire seule, et vainement, à des eaux amaigrissantes. Bref, le baron s'était décidé, un beau jour, à solder sa fille, selon le vœu de celleci, et en amateur qui, d'autre part, ne conservait jamais que des types irréprochables dans ses paddocks ou ses chenils.
Olivier Bréhand avait gardé, des difficiles débuts de son existence, une habitude d'aller à ses obligations nouvelles comme jadis à son bureau. Ce qu'il avait été de ponctuel et de serviable en tant qu'employé, il l'était désormais en tant qu'époux, que père d'une progéniture déjà considérable, en tant que beau-frère, et notamment que gendre. Et c'était ainsi que, dans le tra-la-la de cette soirée, où personne ne songeait plus à la baronne SafFre absente, lui s'imposait de se rendre aux appartements de la malade, pour marquer à celleci toute la grande sympathie à laquelle a droit, du côté de la famille, une petite crise de foie.
Olivier se fraya un passage à travers la prestigieuse cohue. Un instant, il crut qu'il ne pourrait plus sortir du salon des glaces, où SafFre très
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entouré, félicité et adulé, avait l'air, avec son imposante stature, d'être haussé sur une marche de trône. Le baron avait, pour répondre à tous, ce ton de courtoisie qui n'appartient qu'aux élus de la souveraine fortune, et que l'on a qualifié par le mot de c famillionnarité %. Dans cette espèce de vaste chapelle plus resplendissante encore par le millier des flammes de bougie qui s'y répercutaient, et à laquelle le plafond lumineux faisait un firmament d'aurore boréale, l'argent recevait son culte, tel qu'un dieu si vénéré que Ton n'en saurait proférer le nom. Pour tous, c'était — sinon péché — du moins inconvenance mondaine que de chercher à en commenter le mystère. Chacun se conformait à des rites d'hommages. Les esprits plus indépendants — c'està-dire ceux qui, en matière de revenus, avaient ce que l'on appelle l'indépendance — comprenaient toutefois, chez d'autres moins exaucés dans la vie, plus altérés d'espérances, les génuflexions aussi outrées que sur des sols d'apparitions ou au seuil des grottes de miracles.
Olivier atteignit enfin le vestibule, fit s'ouvrir devant lui le rang des laquais en culotte courte qui montaient la garde, et gravit, sur un large tapis à haute laine, l'escalier d'onyx, au premier palier duquel on apercevait, d'en bas, le gigantesque portrait en pied du baron SafFre. De là, le
détour des marches fit aboutir Bréhand dans une n ii«
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suite d'antichambres, dont la pénombre contrastait mélancoliquement avec l'intense clarté des salles du rez-de-chaussée. Il trouva la femme de chambre qui alla prévenir sa maîtresse de la dé* marche d'Olivier, et revint avec Tinvitadon d'introduire ce dernier.
La baronne SafTre lisait dolemment, alanguie sur une ottomane, dans une lueur de lampe légère.
c Bonjour! murmura-t-elle. Que c'est aimable à vous d'être venu jusqu'ici!... Non, je ne vais pas très mal. Un peu plus mal seulement que d'habitude. »
Et tandis qu'Olivier lui exprimait toute la part affectueuse que... et tout le regret dont...
c Merci, mon ami! continua la baronne... En redescendant, recommandez bien aux autres, à mes filles, de ne pas se déranger. Je ne veux pas que l'on s'occupe de moi. Je vais me coucher, après avoir pris cette podon qui est censée faire dormir... Et dites-moi?... d'un mot... comment cela se passe-t-il en bas ?
— C'est très brillant!... Mais avouez que, au fond, malgré tout, vous bénissez votre mal de vous avoir reléguée au coin de votre feu, loin du tracas de recevoir et de ce tohu-bohu ? »
La baronne secoua négativement son mmce visage. Elle avait, au surplus, sa mine presque ordinaire, de femme maigre depuis toujours et
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n^ayant guère changé en prenant peu à peu de Fâge. De petites veines, sur ses paupières et ses tempes blafardes, entouraient d'un réseau bleu son vivace regard.
c On ne me rendra justice, dit-elle, qu'après ma mort. Sans en avoir l'air, allez, je sais toujours faire ce que j'ai à faire... Au revoir, mon cher ami... Encore une fois, ne m'envoyez personne, ni surtout cette bonne grosse Julienne... Vos enfants vont bien?... Tant mieux I Retournez vite vous amuser... »
Olivier la quitta sans retard, ainsi qu'elle l'y engageait de tout cœur. Il emportait la vision bien frappée de cette figure claire parmi l'ombre de la grande chambre, dont le mobilier, les tapisseries et les tentures se perdaient alors dans des ténèbres voulues. Au-dessus du tumulte et des splendeurs de la fête, l'âme de la baronne Saffre, indiquée seulement par une vigilance des yeux, semblait ce soir-là, ainsi qu'à l'ordinaire, somnoler dans un refuge de la demeure, frêle mais durable comme une veilleuse.
En bas, l'entr'acte était arrivé à sa fin. La foule regagnait l'immense hall où se donnait la comédie. Un des accès en était précédé par un délicieux petit salon, qui, entre deux portes, offrait une sorte d'anfractuosité dans la suite des grands salons, une espèce de boudoir, tendu de draperies tendres, et fleuri.
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ficant de ce qu'il pouvait maintenant se rapprocher de Tarsul, lui demanda d'un ton exprès dégagé :
c Est-ce que vous rentrez là dedans, vous?... Moi pas! C'est trop crevant...
— Peuh ! répliqua l'autre, c'est assez ce qu'il leur faut : du mensonger, du conventionnel, de l'inexistant. Ils n'admettent publiquement que ce qui n'est pas. La vérité, sous quelque forme qu'elle leur soit présentée, les blesse. En art, c'est pour eux de l'indécence; en science, c'est de l'impiété; en conversation, c'est du cynisme. Au moins, là dedans, on leur sert quelque chose d'assez flou pour qu'ils n'en soient touchés nulle part : de temps en temps, un couplet où il leur est parlé d'amour, mais comme d'un passe-temps imaginaire dans des bergeries telles qu'il n'y en eut jamais. Et encore les bergers ici sont de jeunes personnes en travesti, de sorte que, aux yeux des femmes, cela reste délicat comme une comédie de couvent; et, aux yeux des hommes, ça devient d'un manque de sincérité, d'un artifice qui — à un autre titre encore — ne peut que les enchanter.
— Oh! mon cher, notre société n'est pas si réfractaire que cela aux réalités de l'amour. C'est pour lui qu'il y a là, devant nous, tant d'hommes à rôder dans cette pépinière de femmes. J'étudiais tout à l'heure, j'écoutais les couples qui