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CATHERINE SAFFRE 169
peut-être vous pourriez... par hasard... être armée... bien à tort... contre la jeune femme?... »
Catherine avait serré les lèvres d'une façon où ses narines, si fières, pinçaient davantage encore Leur finesse aquiline.
« Je me demande, objecta-t-elle, en quoi votre intermédiaire était requis pour cette question?
— Je me le suis demandé aussi... J'ai cherché par quelle complication de pensée le baron Saffre avait cru devoir se recommander à moi, chétif, pour obtenir de sa belle-fille le bon règlement d'une chose à laquelle il s'intéresse... Mais j'ai eu beau faire, je n'ai abouti qu'à une seule explication...
— Laquelle? »
Le marquis fixa bravement ses yeux sur elle, à travers la clarté du soir. Et, avec une grâce de roué, dans l'effronterie élégante d'un homme à qui l'éducation du monde a enseigné ce que certains excès d'impertinence peuvent obtenir d'impunité, il répondit :
c Votre beau-père croit sans doute que je suis votre amant... Oh! ne vous fâchez point! Réfléchissez plutôt... Sinon, quel motif aurait-il eu de recourir à mon crédit auprès de la femme de son propre fils?... Et ce n'est pas ma faute, s'il m'a lui-même reconnu ainsi pour être le plus digne de vous!... »
La vivacité de cette attaque, effectivement,
\JO L*ARliATURe
n'avait pas trop firoissé Catherine... Elle se tut, considérant un peu les choses dans le sens où il l'avait poussée. Elle entrevoyait comment le train ordinaire de la vie, à chaque instant, déraillait des conventions sur lesquelles, aveuglément, elle s'en était remise pour faire rouler son destin en droiture.
Par un retour de leur promenade, ils attentaient le terre-plein élevé qui s'étendait sous la façade de la maison. En atteignant à la hauteur d'une des dernières fenêtres du rez-de-chaussée, ils s'arrêtèrent machinalement au bord de son éclairage. Devant une table oti de gros volumes étaient empilés, sous la lueur d'une forte lampe, ils virent Arthur SafFre qui tenait en méditation sa petite tête obstinée et souffreteuse de candidat futur aux honneurs académiques. A portée de sa main, des liasses de paperasses étaient en ordre; et, sous sa plume d'oie, un cahier de feuilles volantes, par moment, se chargeait d'écritures, se surchargeait de ratures. Au sortir du dîner, il était vite allé, pour l'avenir, se préparer à l'Institut. Ses yeux, que vaguement il dirigeait parfois sur l'extérieur, n'y pouvaient apercevoir les deux autres paires d'yeux qui, en face de lui, hors de la projection lumineuse dont il était entouré, s'attardaient ensemble à le contempler.
Renève, sans mot dire, intercepta le regard que Catherine, faute de pouvoir le croiser avec celui
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de son mari, n'avait^ en silence aussi, qu'à égarer dans le vide. Et ce fut alors presque matériellement tangible, comme un symbole, que la communication des âmes parles prunelles ne régnait qu'entre les deux spectateurs ainsi réunis là. Le joli marquis lut sur le visage de sa compagne une expression fugitive, dont son cœur aussitôt battit follement. Un composé de tous les mépris émanait de cette fîUe d'une race d'épée et de cette parfaitement belle jeune femme, pour le surnuméraire falot qui lui affligeait la vue, pour l'homme qui, ayant le droit exclusif de l'aimer, s'épuisait à autre chose.
c Admettriez-vous donc de me partager avec... lui? » proféra-t-elle d'une voix brève, et dans un sentiment où l'interrogé pouvait orgueilleusement s'entendre mettre hors de pair.
Jamais, avant cette minute-là, Renève ne s'était senti en demeure de décider jusqu'à quelles concessions il se résignerait pour la posséder. Il murmura confusément :
« Je pense bien que le personnage n'ose guère vous importuner? »
Mais c'était le tour de Catherine à se faire encore plus de mal à elle-même, pour que lui aussi éprouvât un grand mal de ce qu'elle souffrait.
« C'est peut-être ce qui vous trompe! » fît-elle en haussant le cou dans une cambrure de mé^ chanceté.
Il eue un feu de jalousie et un bourdonnement de colère aux oreilles.
c Soyez à moi, dit-il en se serrant près d'elle, et ne soyez plus à lui ! 9
Elle se recula, secoua sa tête avec un long mouvement endolori. Et, pour n'y plus revenir, en quelques phrases elle lui indiqua enfin le secret de sa conscience, le fin mot de la loi de fidélité à laquelle elle obéissait.
c Non, je ne puis pas me reprendre à l'homme à qui je suis!... L'on m'a vendue à lui... je me suis livrée... Tout cela est régulier et définitif!... Voyez-vous, mon cher, je descends d'une maison où l'on a toujours loyalement servi de son mieux, en payant de sa personne, jusqu'à la dernière extrémité. .. Pour nous au très femmes, ajouta-t-elle avec une hauteur de résolution désespérée, se soumettre à l'ordre le plus abhorré, défaillir d'horreur à son poste sans le déserter, c'est là notre façon de savoir aussi servir!... »
Dans cette conversation d'un laisser-aller sans précédent entre eux, Renève avait perdu tout le bénéfice des expériences tant de fois renouvelées auprès d'elle. Le découragement de ses souvenirs et ses fermes propos de sagesse avaient totalement achevé de s'abolir. Et il venait de se refaire une naïveté d'enivrants espoirs. C'est qu'il avait vu, pour ainsi dire, l'idée du bonheur, et presque sa possibilité, lui passer à portée de la main. Et il
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le prince Sopater, un grand garçon auquel Tarsul trouva tout de suite la figure d* Ali-Baba et les mains — multipliées par leur souplesse — de quarante tricheurs. Nulle part cet étranger n'avait encore été vu. Mais il était prétendant à un trône; et, avec cette particularité d'attitude, on est presque partout présentable.
Enfin le couvert de Lucierre, à tout espoir, était mis. Car maintenant Olivier ne pouvait plus concevoir de bonne fête sans lui; et dans cette relation flatteuse et récente, il y allait au moins autant de sa sentimentalité que de sa poche. Le style extérieur du petit vicomte Pavait envoûté. Olivier avait rencontré en celui-ci le modèle rêvé pour les tendres détails de Télégance intime : cravates, opinions, lingerie, gestes et gants. Il en aurait baisé les traces de chic. C'était là son « cniqueur » de cœur, par opposition avec Tarsul, qui était le monsieur sérieux, importun d'autorité, le vieux qui conseille, son vieux... Aussi, l'une de ses méditations préférées s'exprimait-elle souvent ainsi : « Nous attendons Lucierre. »
En ce soir d'Ozerpie, lorsque l'on dut se mettre à dîner sans ce dernier, — qui toutefois survint au second service, — Olivier Bréhand en fut quitte pour varier le tour de sa formule, mais toujours sur le ton de la câlinerîe. Et quand il eut offert le bras à la princesse Nagear pour gagner la salle à manger, dans la façon dont il ne
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lui restait qu'à dire : « N'attendons plus Lucierre! j> il parut moins que jamais dépossédé de lui. Il sut encore, jusqu'à un certain point, jouir du nom de l'ami qui, aux deux sens du mot, lui était vraiment cher, et se parer de son absence.
Le maître de maison, aussitôt à table, ouvrit la conversation sur le chapitre de la chasse à courre. C'était un sujet auquel il s'était laborieusement préparé. Et il ahurit son auditoire restreint, par l'abondance dans laquelle il ajouta à rénumération de ses chevaux pour invités et de ses espèces de chiens, une terminologie spéciale, où il n'était question que de faux rembûchements, d'hallalis courants, et de viandis au gagnage. Tarsul goûtait une joie de perversité sans mélange à contempler comment la bouche d'Olivier, en articulant les nobles termes de vénerie, semblait vouloir en retenir pour soi un peu de leur consécration. L'effort que cette bouche, malgré tout vulgaire, faisait de la sorte pour s'aristocratiser, retraçait autour d'elle les sillons creusés jadis par ses amertumes de petite bureaucratie. Et c'était un délice, pour l'observateur, de voir reparaître — sous l'effet des plus hautes prétentions — les sinuosités hargneuses que l'habitude de solliciter, ou celle de récriminer autrefois derrière le dos tourné de chefs et de sous-chefs, avait dû sans doute ainsi marquer là. Mais le nouveau grand veneur n'en con-
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rinuait pas moins à se griser progressivement de la c qualité » de ses paroles; il se sentait s'élever avec elles, vers les sphères supérieures de la mondanité, dans un parfum sportif de chenil et d'écurie, de sueurs animales et de fientes sauvages.
Sa belle-«œur de Grommelain, tout obligée de la facilité qu'elle avait rencontrée auprès de lui pour faire venir son petit Lionel, se récria en compliments sur l'air émérite avec lequel il parlait dans ces matières.
c Oh I dit-il avec componction, j'ai étudié à bonne écolel... J'ai même entre les mains un bel exemplaire d'un ouvrage rarissime, que Tami Tarsul m'a déniché... ]d
Tarsul sourit. Il n'y avait que lui, en effet, pour faire un sort à des occasions pareilles : un mince volume de six cents vers et de douze cents francs.
c C'est, reprit Olivier, un poème de saint Louis lui-même, relié aux armes de Charies IX, et où sont décrites dans la perfection toutes les manières de mettre le cerf à ses fins. »
Il avait fait son possible, en citant saint Louis, pour que sa compétence au moins semblât en descendre. Et en passant à Charles IX, par un clin d'oeil, il s'adressa avec courtoisie au pritice Sopater, comme si, dans le fait d'évoquer des figures de rois, c'eût été spécialement mettre en cause cet auditeur, — qui était de la partie.
La tardive arrivée de Lucierre, qui s'était pro-
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duice sur ces entrefaites, n'avait fait que stimuler la verve cynégétique d'Olivier Bréhand. Celui-ci exposa comment, au cours de la nuit prochaine, avant le lesrer du soleil, il irait, en personne, travailler la voie de l'animal qui serait de chasse dans la journée, en prendre les grands devants^ le trouver dans son enceinte, et faire lui-même les brisées.
« Oh! voulez-vous m'emmener avec vous?
s'écria la princesse Nagear... Je meurs d'envie de faire une expédition de ce genre-là. »
Cette avance pouvait être prise pour une gentille étourderie, pour une simple bravade d'étrangère lutinant les bons usages de son pays adoptif. Et, quant à ce sondeur de Tarsul, il y retrouva bien sa princesse Nagear, telle qu'il se la définissait, aussitôt électrisée par l'idée d'une entreprise d'astuce, par un zèle équivoque envers toute chance de pourchas ténébreux. Ce n'était d'aiUeurs pas possible d'être complètement au point pour la deviner, dans toute la précision de son mobile, sans avoir assisté à un entretien que, plusieurs semaines auparavant, elle avait eu avec sa grande confidente la marquise Gibralti. oc Anira chérie, lui avait-elle soupiré, je ne m'en tirerai, cette année, qu'avec quelqu'un de plus de quatrevingt mille francs I... » Et la pensée investigatrice des deux amies eut vite fait le tour des gens de leur monde à la hauteur de ce chiffre. D'au-
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tant que la princesse avait par trop restreint encore le champ des recherches, en ajoutant: a Je veux bien qu'il m'ennuie, mais pas qu'il me dégoûte!... »
Olivier, en tout cas, n'était pas dégoûtant.
Mais il se comportait avec une réserve désolante; et c'était à désespérer de le faire se départir d'une sagesse dont la crainte de sa femme était le commencement. Jamais il ne manquait d'effectuer deux pas en arrière dès que la princesse marquait une disposition à le récompenser, d'un pas en avant, par le traitement de la relation la plus favorisée.
A ce moment même du diner, au lieu de répondre quoi que ce fût à la proposition dont il venait d'être interpellé, il s'était contenté de rire avec embarras, boudant contre le très vif appédt qu'évidemment la princesse Nagear provoquait en lui. Et son premier soin avait été d'inspecter, par un rapide regard à la dérobée, quelle impression le propos inconsidéré de celleci avait pu faire sur M™^ Bréhand.
Par bonheur, la femme d'Olivier n'avait rien entendu. Elle se consacrait tout entière au voisin distingué qui occupait enfin sa place, après l'avoir laissée si tard vacante auprès d'elle. Lucierre était en échange de vues sur la littérature avec la maîtresse de maison. Quoiqu'il n'eût aucun goût pour les livres et qu'elle ne les aimât pas
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non plus, il ne parvenait jamais à lui parler d'autre chose. Mais c'était sur ce terrain que le hasard les avait mis, dès la première fois qu'ils avaient causé ensemble. La monotonie lourde et lente de cet entretien, son piétinement sur place, avaient creusé une pente naturelle dans la mémoire du petit vicomte. Et ses idées repassaient toujours par là quand, n'ayant, d'ordinaire, rien du tout à dire à M™* Bréhand, il se trouvait pourtant remis en demeure de lui fournir quelque conversation.
« Oui, déclarait celle-ci, je lis très peu... On n'a pas le temps de lire... On a tellement à faire, rien que pour être quitte, par exemple, avec ses pauvres!... »
Car si Lucierre parlait livres à l'interlocutrice, faute de mieux, — et parce que ce sujet lui paraissait être un des plus à la portée de son monde, à elle, — celle-ci lui répliquait charité, considérant qu'ainsi elle se mettait excellemment au ton du sien, de son monde à lui.
a Du reste, observa la comtesse de Grommelain, on n'est guère engagé par les romans qui se publient à présent!... J'en ai lu un, l'autre jour : il y avait des scènes d'une crudité!... Comment les gens qui écrivent ces choses-là ne songentils pas qu'elles peuvent tomber sous les yeux d'une femme du monde?... J'aurais été gênée d'être surprise avec ce volume entre les mains.
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Ma parole I acheva-t-elle sans hésiter, comme si elle avait inconsciemment assimilé ce cas d'inconvenance à tant d'autres plus caractérisés, dont elle savait, de longue date, combien elle aurât moins encore été flattée d'être vue dans ce qu'elle y faisait.
— Est-ce que ça ne s'appelait pas Tmre3Vi' gnonnene?3 demanda d'un air alléché la princesse Nagear, qui ne connaissait que ce titre d'ouvrage pour lui avoir été fortement recommandé dans des termes d'appréciation à peu près semblables.
Marie-Blanche fît le geste de ne pas se souvenir, en disant :
c Non... je ne crois pas... Peut-être bien?.,. C'est une couverture jaune...
— Moi, professa Olivier Bréhand, de temps en temps je ne déteste pas deUre un roman comme on en écrivait autrefois, un roman où il se passe quelque chose à chaque page, qui est amusant, coulant, et qui vous décrit des histoires, des personnages comme on n'en voit pas d'habitude... Mais avec leur manie maintenant de réalisme et d'analyse, les auteurs nous campent des gens qui n'ont rien d'exceptionnel... Et puis alors ils ne nous font plus grâce d'un détail sur la vie de ces individus-là I... Qu'est-ce que ça me feit à moi d'apprendre par le menu tout ce qui peut se passer dans la tête des hommes et des. femmes?...
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Qu'est-ce qu'on peut accorder à cela de si intéressant?... D
Tarsul rapprochait, en silence, ce dédain exprimé pour la psychologie humaine, de la conviction méticuleuse avec laquelle Olivier s'était étendu, tout à l'heure, sur la psychologie du cerfl Lui non plus n'avait fait grâce d'aucun détail sur les moeurs de ce fauve. Il en avait conté, par le menu, les ruses et les faiblesses, toutes les particularités animales, avec l'orgueil savant d'un narrateur pour qui l'âme d'un cerf n'aurait presque pas de secret. Certes Olivier ne se doutait pas qu'alors il avait accompli un travail comparable, dans sa petite mesure, à celui des gens de lettres qu'il honnissait. Seulement, au lieu de tâcher, autant qu'on puisse, à vouloir approfondir l'intelligence des êtres, il s'était contenté de ne s'élever que juste au-dessus de l'instinct des bêtes.
Et c'est grâce à cette limitation — songeait encore Tarsul dans la suite de la soirée, où la question de la chasse à courre revint maintes fois sur le tapis — que les causeurs de l'espèce d'Olivier Bréhand se sentent toujours bien forts de leur pensée et bien maîtres de leur sujet.
Sur le coup de quatre heures et demie du matin, celui-ci était tout prêt à se mettre en route, dans l'ombre qui ne commençait pas encore à devenir grise. Il s'était déjà abouché, à voix basse,
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sur le perron du château, avec le premier valet de limier, par lequel il était attendu. Ensuite il s'était rendu dans la salie à manger, où, d'après ses ordres de la veille, une collation froide, à prendre debout, l'attendait sur une tablette de buffet.
A peine venait-il d'y toucher, que la porte d'entrée par le vesdbule s'ouvrit. Et la princesse Nagear apparut, en tenue d'excursion. Le flambeau à deux branches sous lequel elle avait trouvé son chemin dans l'obscurité des corridors et de l'escalier, était tenu par elle à bout de bras, d'une main délicate, volontaire et nue. L'auréole qu'elle en recevait semblait n'être encore qu'un oreiller blanc et chaud, dont s'encadrait le désordre ensommeillé de sa chevelure rousse. Pâle d'être si matinale, elle avait cette expression énervée et troublante, cette étrangère des yeux où brille l'anomalie des levers dans la nuit.
Olivier retint un cri. Il était ébloui et furieux, séduit et révolté par tant de belle audace.
« Quoi! chuchota-il, vous voilà?... Comment pouvez-vous croire possible que nous nous en allions, comme cela, tous les deux?
— Ah! fit-elle avec une effronterie parfaite, quand j'ai vraiment envie de quelque chose, je ne me le refuse jamais...
— Mais qu'est-ce que l'on va dire de nous?
— Eh donci on ne le saura pas... Rien ne vous
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l8é L'ARIèATURE
et un jeu complet de ses chemises d'apparat, ne voyageant jamais- sans être préparée à peu près à tout.
c Dites donc, reprit-elle avec un sourire qui lui fit comme un joli museau d'où pointaient ses dents nacrées... jecroquerais bien quelque chose, aussi, moi! y>
Dans sa perplexité, Olivier avait négligé de rien lui offrir. D'ailleurs, elle n'accepta point d'assiette ni de fourchette. Elle saisit, du bout dies doigts, une tranche de filet qu'elle grignota vite. Et, au moment de se verser quelques gouttes de fix)ntignan, elle épargna l'emploi d'un second, verre, où serait restée la trace d'une partie à deux.
« Hein! je bois dans le vôtre?... Entre chasr seurs! » fit-elle en ayant une manière coquettement comique de se désarticuler le cou pour avancer ses lèvres, balafrées d'un rouge vit, à la rencontre du breuvage qu'elle y portait.
Exagérant l'effort qu'il lui fallait pour protéger son plastron bombé contre une tache du vin doré, elle riait dans son verre plus qu'elle n'y buvait, avec la pose gaillarde d'avoir planté la main qu'elle, avait de libre dans une poche de son pantaloA court. Elle se complaisait, par une insistance malicieuse, à cet artifice de plus, qui la montrait à la. fois si bon garçon et si belle fille.
Bientôt après, avec le petit jour, Olivier sa vit
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dehors, en compagnie d'elle, avant de s'être ressaisi et d'avoir seulement reconnu où il en était. Néanmoins, en s'éloignant du château pour atteindre les allées de la forêt, il regarda en arrière plusieurs fois. Cela lui permit de s'assurer que tous les volets de lafaçade — et notamment ceux de la chambre de sa femme — étaient restés hermétiquement clos. Il avait reconquis, de là, pour quelques moments, unefaculté de respirei^ plus largement. Et ce fut presque une allégresse d'évasion qu'il éprouvait à faire le fringant auprès de la princesse, quand ils se furent enfin engagés sous bois. Le valet et son chien précédaient le couple à distance. C'était une occasion toute nouvelle pour Olivier, depuis ses années de mariage, de marcher ainsi côte à côte avec la tentation. Son tempérament sanguin n'avait encore été remis à aucune épreuve aussi chaude de proximité que celle par laquelle il se sentait alors coudoyé, frôlé et probablement convié à mieux. Le sens du plai* sir, jusque-là terrorisé en lui à l'égard de toute aventure, s'insurgeait, tendait à la longue vers autre chose que le devoir disgracieux et l'exercice d'allure hypocondriaque dans lesquels il s'abolissait.
A diverses reprises, Olivier avait dû prêter son assistance à la princesse pour lui faire franchir un fossé ou escalader un tertre. Il s'était chaque fois attardé, un peu plus longtemps que son aide n'y
k pro-
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c Voyez*vous, si par malheur elle me prenait en faute, elle deviendrait pire qu'une tigressel... Il faudrait s'attendre atout de sa part... Elle m'en a d'ailleurs averti... Aucune considération ne l'arrêterait! Elle ne reculerait devant rien, rieni répéta-t-il en exhalant une rancune d'étalon râblé et enfermé avec une exaspérante rigueur dans le box de son mariage.
— Quoi! se récria la princesse prise pour ellemême d'une alarme passagère, voulez-vous dire qu'elle serait capable de vitrioler?
— Non! répondit gravement Olivier. C'est une femme capable d'intenter un procès en séparation, sans hésiter une minute, sans indulgence, sans pitié!... 9
Et pendant un certain temps ses ardeurs à l'égard de la princesse furent toutes calmées. La perspective du flagrant délit, même avec elle, lui faisait l'impression de la douche la plus froide.
Maintenant le jour commençait à régner sous l'épaisseur de la forêt. La jeune femme, qui avait le maniement des hommes, s'employa elle-même à donner un change aux idées de son compagnon. Elle affecta d'être très intéressée par le travail de vénerie dont elle était témoin, et qui pour lors était entré en bonne voie. D'ailleurs, la vivacité d'une brise d'automne, en ce lever du soleil, colorait d'un frais éclat de sang son teint ordinairement doré d'Orientale; et cette pouf-
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pour Ten faire $orrir avant son heure. Elle banit des mains, dans un amour irraisonné de capture, — et dans une raison de confiance en plus pour ses propres desseins, — à s'entendre démontrer qu'un cerf que Ton s'était désigné à prendre était un cerf bientôt pris. Son imagination allait au delà de cet animal, aux apparences autrement imprenables que celles d'un homme, qui pourtant ne serait pas non plus préservé, tout à l'heure, par le secret presque impénétrable des grands bois où il en était encore à ruminer si librement. A se le représenter prudent et fugace, elle le voyait cependant captif de ses goûts et de ses lois physiques, entouré, par ses instincts connus, d'une espèce de rets. Et, selon une association de pensées, elle enveloppa Olivier d'un réseau de regards où ses yeux verts jetaient leur lueur ensorcelante comme des pierreries de magicienne.
La rentrée au château s'effectua sans encombre, vers le coup de six heures et demie, mais avec les plus furtives précautions.
La princesse se sépara de son compagnon, en lui disant au revoir à la sourdine, sur la première marche de l'escalier :
ce Merci du joli rêve que vous m'avez permis de réaliser... Je souhaite qu'au moins il ne vous revienne pas en cauchemar!... »
Enhardi par l'ombre intérieure du vestibule
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Ces messieurs — dont la présence touchait leur hô te à r endroit le plus reconnaissant et dé voué, au meilleur de son cœur — étaient venus sans leurs femmes, et, jusqu'à un certain point, en délégation des autres voisins proches. Ils étaient là pour regarder quelle place on pourrait faire, quelque part, aux Bréhand, dans un coin, sur un bas-côté de ses relations de campagne. Ces vieux habitués des laisser-Gourre d'Ozerpie avaient bien été, du reste, les premiers à reconnaître la meute de Fancien maître d'équipage. Et il fallait être Olivier pourne point discerner, à leur œil, qu'ils se retrouvaient avec les chiens bien davantage qu'ils ne se trouvaient avec lui, sur ce territoire dont un des leurs encore était aujourd'hui dépossédé. Mais le nouveau possesseur en était à jouir de ce que l'aristocratique provenance de ses bêtes lui représentait, en toute naïveté, d'anoblissant pour luimême. Dans l'acquisition qu'il avait faite naguère des poulains et pouliches du baron de Foncedrecq, son argent s'était déjà distingué par une affinité particulière avec ce qui était d'occasion armoriée, de défaite patricienne. A l'instar de ceux qui, ayant acheté une terre, s'en approprient la couronne, Olivier, en attendant un titre définitivement personnel, se sentait baron d'un peu de pur sang, baron de son haras. Et, pour la circonstance actuelle, sa mine d'importance engageait presque k saluer en lui un marquis de ses chiens.
M"* Brëhand était arrivée avec le prince Sopater, danslephaéton qu'elle conduisait. En amazone, ainsi que les autres femmes, elle portait audessus de ses joues bouffies un tricorne destiné à lui compléter les apparences de chasseresse. Mais il était sous-entendu avec son mari que l'on ferait manquer, au dernier moment, l'unique monture dont soi-disant elle aurait voulu. Et alors elle n'aurait plus qu'à suivre la chasse, par les allées carrossables, en voiture.
Dans le break, la princesse Nagear et la comtesse de Grommelain occupaient la banquette du fond. Tarsul était venu à reculons, auprès de Lucierre. Et c'était Marie-Blanche qui avait fait grimper Lionel de Forléans à côté du cocher, ainsi que cette place du siège était bien tout ce qui* convenait pour un petit amant aussi jeune, dont elle n'avait cessé, avec la mèche de sa cravache, pendant la route, de chatouiller le cou.
Au rendez-vous, on n'eut guère qu'un quart d'heure de retard, à y attendre la voiture de poste dans laquelle Saffre amenait, de Paris, le ménage d'Exireuil. Le baron mit lestement pied à terre, . s' excusant de façon légère, et surtout empressé à aider M°*^ d'Exireuil, que gênait la longueur de l'amazone, à enjamber le marchepied.
Cette arrivée répandit un peu de solennité dans Tassistance. Du moins, on y marqua la déférence à laquelle est habituée cette espèce de souverai-
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ii se pavaner maintenant, le front haut, le rire bruyant, avec la belle humeur de son incorrigible imprévoyance, c'ëcait encore lui qui, dans la série des semaines précédentes, avait continué à se faire l'aide irresponsable du bourreau de sa femme, le complice inconscient du baron!... Alt! celui-ci, quel jeu félin, quel art savant il avait eus pour ramener Giselle à composition, s'amuser lubriquement d'elle, et presque l'assouplir enfin dans la passivité! Car ses nouveaux essais de reprise sur la jeune femme avaient promptement usé sa clémence. Il lui avait su un très mauvais gré de s'être rendue plus inviolable qu'au premier jour, puisque la rfeîstance qu'il retrouvait, au lieu de n'être faite que de vertu, désormais était faite de dégoût, de mépris, de haine et de souvenir. Mais, puisque Tamour conjugal de Giselle était le seul moyen qu'il eût découvert à exploiter contre elle, il s'était ingénié à remettre ce tendre cœur saignant entre les coins de l'angoisse ordinaire et extraordinaire.
Tout d'abord, par ses bienfaits envers Jacques, il avait bien prétendu racheter son crime auprès de la femme, à laquelle il garantissait ainsi la présence assidue et la vie sauve d'un mari bienaimé. Et ensuite, de jour en jour, en affectant des airs désappointés ou mécontents, il avait davantage alarmé ce mari à ses gages. Il avait paru en menacer discrètement la sécurité renaissame, l'a-
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venir précaire. Ces façons d'aguicher avaient, du reste, été pour Saffre une vraie sarisfaction cruelle. D'autant que la sorte de méchanceté naturelle à ses voluptueux penchants, surexcitée par la nouvelle danse de ses capitaux au bord du gouffre, atteignait à présent,. en lui, jusqu'au vertige. Il s'était réjoui de l'action dissolvante qui allait être. exercée sur la femme par le mari même, quand, il l'avait renvoyé à celle-ci, tout désorienté, effaré; de ^e croire insuffisant à sa tâche, rongé d'incertitude, usé d'espoir. Souvent même Jacques, ne croyant plus à la durée de son indispensable emploi, était rentré chez lui en reparlant du plus sinistre des recours. Et, son moral pétri et glacé par le baron, il n'avait su que tomber alors dans les bras que sa femme lui ouvrait avec égarement, avec la fièvre aussi de vouloir s'oublier elle-même!... Inévitablement, l'heure avait du venir où Giselle d'Exireuil avait accepté la loi définitive d'un vainqueur. Ce fut une immolation, où elle prit la place de l'éclopé triste et hagard qu'elle ne pouvait dissuader de poursuivre une lutte si affreusement inégale, ni supporter de voir, chaque jour, en revenir plus maltraité, plus dégradé, plus lamentable. Et alors s'était établie — avec toutes ses mensongères apparences, ses drames latents, ses dessous ignorés et infiniment variables — la paix des ménages à trois.
... Sur le terrain de chasse, on s'était mis en selle. Les chiens étaient découplés et travaillaient déjà au lancer. Les cavaliers et les amazones, sous la conduite d'Olivier, s'étaient espacés au pas, en plusieurs pelotons.
Tarsul chevauchait à l'arrière, côte à côte avec le grand baron. Il voulut éveiller dans Tesprit de son compagnon une plaisante idée de circonstance, dont celui-ci, par sa sombre mine, en cet instant, paraissait être loin.
c Et Grommelain? demanda-t-il... Comment est-ce qu'il envisage cette aflfkire de chasse à courre dont la direction lui a passé sous le nez? »
La figure de Saffre s'illumina d'un rayon.
c Vous le voyez bien : il n'est pas là!
— Oh ! cela ne prouverait rien, puisqu'il n'était pas libre de son temps... Il est en Anjou, n'est-ce pas?... auprès de son vieux parent qui file un très mauvais coton... Il va faire un gros héritage par là, hein ?
— Peuh! il y a quelques centaines de mille francs à revenir... Par exemple, ce que je vous recommande, quand vous le reverrez, ce sera de lui certifier que la première chasse a été un succès, une merveille, un triomphe!... Sa femme lui racontera peut-être le contraire... Mais ça ne fait rien, il ne saura pas au juste à quelle opinion s'en tenir, il en aura de la bile...
LA PRINCESSE NAGEAR 30I
— Non, c^est trop admirable d'entendre à quel point vous le détestez!
— Mon bon, je me flatte d'avoir le cuir dur.. Et je n'ai pourtant pu éviter aucune des égratignures que ce garçon-là s'est plu à me faire! Sans moi, sans la dot que je lui ai donnée, avec Marie-Blanche, qu'allait-il devenir? Sa fortune était mangée. Son titre et son nom, qu'il ne trouvait pas à placer, n'étaient plus qu'une charge gênante. Il allait être réduit à se terrer dans un trou de province, et à y subsister de petites carottes tirées au parent qu'il est en train de faire administrer... D'ailleurs, je ne dis pas cela pour récriminer sur ce qu'il a reçu de moi. Je ne le lui reproche pas. Je ne compte point avec lui... Je ne compte jamais! » observa-t-il avec un geste de largeur dans lequel il s'interrompit un instant.
Toujours il faisait le beau quand il parlait des billets de banque qu'il avait sacrifiés, des files que, de sa caisse, il en envoyait à leur perte. Dans ces cas-là, il avait une majesté généreuse de roi guerrier, à qui ne coûtent guère tant de contingents prélevés sur un peuple.
a Ce que je ne saurais pardonner à monsieui mon gendre, reprit-il, c'est, dès le premier jour, cette attitude qu'il a eue de recevoir mes bienfaits non pas même en homme qui m'obligeait... car alors j'aurais au moins pu vertement l'en relever... mais en gentilhomme qui daignait avoir
^asF^' *î"
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f>as... Ah! Ton pouvait avoir fait rendre gorge <aLux privilégiés, nivelé les droits et les biens, proclamé l'égalité universelle! La question n'était pas encore finie avec ceux auxquels on n'arrivait pas à arracher, du fond de leur conscience, qu'ils avaient tout de même une supériorité native sur les autres... Que voulez-vous qu'on devienne auprès de personnes dont on sait que, dès leur oaissance et par leur naissance, ils seront toujours sûrs d'être plus que vous? Tout ce qu'ils peuvent concéder là-dessus, c'est de taire cette convictian devant ceux qu'ils ravalent ainsi; mais jamais on ne les en fera déguerpir... Alors, dans ce temps commode d'autrefois, on aura reconnu qu'il n'y avait point de remède contre une prétention encore plus exaspérante lorsqu'on la sent muette, cachée, indiscutable!... Rien à faire, rien à dire contre elle... rien, rien... qu'à lui couper le cou!...
— Ma foi, oui! » conclut Saffre avec un petit regret en faveur d'une époque qui lui aurait si bien convenu pour son gendre.de Grommelain, et à laquelle il le renvoyait délibérément, sans être lui-même p^'^ssé d'y aller voir, de sa personne.
... Cependant la chasse, rapidement engagée, en était k suivre son cours. Le cerf, attaqué de meute à mort, avait d'abord pris son parti vers le Réduit de Champagne, sauté au Carrefour xle
Ravine. Puis, faisant un retour à la Chambre des Moineaux, il avait gagné les Roches-Bons-Pères, où il s'était hardé, mettant ainsi les chiens, pendant un certain temps, en défaut.
Jusque-là, Olivier Bréhand, suivant de près le piqueux, s'était remarquablement comporté. Bien qu'il travaillât la pratique du cheval depuis son mariage, on devait compter du moins, à sa décharge, qu'il ne s'était excercé, dès l'enfance, que dans les allures du piéton plus ou moins pressé.
Toutefois, la vaillance du maître d'équipage commença de se ralentir, après que la bête de chasse, ayant été séparée, s'en fut allée, par delà le Bocage-Cerbère, passer au Parquet de TAne- Fou. Déjà il avait été distancé par Lucierre. Mais il fut un peu consolé que ce fût par celui-là, du moment qu'il devait céder le pas à quelqu'un.
De grands éclats de rire parvinrent à ses oreilles. Et, au bout d'une allée, il vit passer au galop un couple qui, apparemment, se désintéressait de la chasse. C'était sa belle-sœur de Grommelain jouant au brigand et au gendarme avec Lionel de Forléans, dont elle avait volé la coiffure, et qui, nu-tête, la poursuivait gaiement. Une des qualités que l'on pouvait, du reste, attribuer à Marie-Blanche, c'était de savoir spontanément varier le libertinage de ses manières selon le caractère et l'âge de ses amants en titre. Au
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temps de Roger d'Iancey, elle s'était essayée dans les airs de petite femme d'ojfîîcier gentille; de même que pour les périodes des Fompagne, Bourbebaux et autres clubmen transitoires, on avait pu la voir difficile sur les mets, compassée en toute chose, et au courant chaque jour de ce que contenait la moyenne des journaux. Et cette disposition active à se dénaturer n'avait fait que croître en elle et gagner tous les ressorts de sa personne, par la morphinomanie.
Olivier avait poussé vers Pierre-Pendule, par où la chasse avait probablement monté. Et, tout d'un coup, au rond-point des Fougères, son cheval faillie se heurter contre celui de la princesse Nagear, seule aussi, égarée aussi, mais qui ne cherchait rien d'autre que celui dont elle avait réussi, en cet instant, à barrer le chemin
« Par où devons-nous prendre? demanda-t-elle dans un essoufflement où les grâces de son corsage n'en étaient que mieux en haleine.
— Par là... tant pis! » lui répondit Olivier en piquant des deux, au hasard d'une destination inconnue.
Il avait tout d'abord obéi à la pensée, tant qu'un tiers ne se serait pas adjoint à eux ou qu'ils n'auraient pas rejoint la chasse, d'éviter les voies par où pouvait rouler le phaéton de sa femme.
Tous deux s'enfoncèrent sous bois, atteignant aux allées où il fallait se serrer l'un contre l'autre,
la
ao6 l'armature
après celles oii déjà Ton ^vait été beancoup rapproché. De temps en cemps, ils sospendaîent leur course, pour cacher de saisir un aboiement ou un appel de cor... Mais quand un son expirant parvenait jusqu'à eux, ils n'étaient jamais d'accord sur la direction de son origine, et n'en tiratenc qu'un prétexte à se perdre davantage... Au sortir de la Gorge du Bœuf, ils côtoyèrent à fond de train la Mare-Mathieu, franchirent le Quartier des Bruyères, les Quinze-Arpents-Brulés... Et réloignement de tout être, le sentiment de l'absolue solitude, de plus en plus, les enveloppaient d'une silencieuse excitation à ne plus se rien connaître d'interdit.
€ Oh I murmura la princesse à la longue, je suis rompue... Faisons souffler les chevaux, et laissez-moi me reposer un peu... i»
Grisé par le grand air et les ardeurs de cette trotte enragée, Olivier se sentit profondément suggéré dans les désirs et transporté d'aise par cette prière. Et comme la princesse faisait mine de vouloir bien descendre de sa monture, il mit hâtivement pied à terre pour l'aider et la reçut dans ses bras. Tout de suite elle eut occasion à vivement se défendre, et ne le fit qu'avec une étourdissante mollesse.
a Mon Dieul dit- elle, que c'est adorable ici!... ]>
Ils étaient ou Vivrér-Bleu, où jm très petit
LA PRINCESSE NAGEAR 207
étang de clarté pure, au cœur du bois très dense, recevait un rond d'azur, rendait un miroitement de cieL.. La princesse, feignant de s'échapper un peu, fut en quelques pas sur la rive, d'où elle se pencha pour se voir. La courbe de sa souple attitude fut si téméraire qu'Olivier dut se ruer à la tenir, à la retenir, à la soutenir... Hors de lui par ce qu'il avait là. commencé de faire, il eut un eni* vrement nouveau à soudain apercevoir comment^ en cet étroit enlacement, il était réfléchi par Teau. Dans son travestissement de chasseur, en toque de velours, avec un poignard suspendu au flanc par un baudrier, il s'apparut à lui-même en héros d'aventure. Sa belle barbe blonde se reflétait, couvrant de frissonnements légers la gorge de la princesse; et, par la vue en même temps que par le toucher, c'était doublement qu'il sentait son bras en détenir la taille... Comment ne pas succomber à une telle épreuve, quand on était sans amour ailleurs, et sans aucune délicatesse de conscience?... L'instinct seul était appelé à se prononcer, dans cette comparaison entre le plaisir et le devoir, à laquelle était finalement autorisé ce jeune homme en pleine sève... Ah! quelle différence avec les grossières formes, d'usage familièrement légitime, dont sa valeur ne s'était pourtant jamais rebutée d'avoir la trop libre disposition !... Non, ce n'étaient plus les fades facilités de la femme que contenaient ces vêtements:
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d'amazone, propices à la bataille, provocateurs, et sournois en leur défensive!... Enfin, dans cette retraite des bois où flottait le perpétuel arôme des ruts sauvages, c'étaient le lieu possible pour une grande prise heureuse et l'heure coupable des plus intenses voluptés...
Olivier augmenta son étreinte, en doubla le lien, noua et renoua la ceinture frémissante que ses biceps gaillards faisaient à sa compagne. Celle-ci, sous cette oppression, se renversa lentement, comme défaillante, dans un abandon où sa bouche vint à tomber sous les lèvres du conquérant auquel elle s'en remettait. Olivier se confondit en gratitude, dans un baiser ému, inaugural, qu'honorait une participation princière...
Mais subitement, dans cette même minute, s'arrêtant net avant de s'être compromis davantage, devenu tout farouche de rancune contre celle qui avait failli l'entraîner à une action peut-être fatale, il se recula de la tentatrice, la repoussa presque... Ainsi qu'un spectre de déroute, il avait vu passer dans ^on imagination un Olivier Bréhand dénoncé, surpris, inexorablement traîné en justice, et de là dépouillé, sommé de rendre son couteau de chasse, banni, cherchant le gîte du séparé de corps, traînant sa besace de séparé de biens!... Sa figure empourprée se décomposa. Le bourdonnement du sauve-qui-peut cogna ses tempes gonflées, harcela ses oreilles rabattues;
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et, dans la fuite de son âme, ses yeux ne furent plus que pour son cheval.
ce II faut que je reparte! proféra-t-il d'une voix nuque... Reposez-vous encore... Moi, je suis maître d'équipage!... »
Et, sans attendre de réponse, il avait déjà enfourché sa monture. La jeune femme — qui cependant était au fait de bien des choses, depuis le temps où elle avait été assez grande pour sortir sans sa gouvernante — restait abasourdie, décontenancée. Elle suivit d'un regard ébaubi le geste par lequel il lui désignait de l'index un talus dont elle pourrait s'aider afin de se remettre en selle; et elle balbutia un remerciement interloqué pour l'avis que le fuyard lui jetait, dans sa hâte de n'être plus avec elle, ni ainsi affiché en faute, ni du tout rattrapé, si elle y prétendait encore:
ce Vous n'aurez qu'à suivre en ligne droite jusqu'à ce que vous rencontriez un obélisque... Et ensuite, toujours à gauche, pour vous retrouver aux Quatre Croix... »
La mine qu'Olivier Bréhand avait alors, sous le vernis craqué de ses airs d'habitude, trahissait le sentiment de défi mauvais et bourru avec lequel un homme, sans éducation première, prend son parti d'être l'auteur d'une incongruité. Le cou renfoncé dans les épaules, il arrondissait le dos; et sa lèvre supérieure s'était maintenant es-
ta.
aïO L*AKIiATURE
carpée un peu, dans une expression de goujaterie inexpugnable. Il disparut au galop, pour rentrer dans la chasse que^ d'ailleurs, il ne retrouva que tard, après le retour même de la princesse Nagear, et quand, pour être au complet, seul désonnais y manquait le cerf, qui, lui aussi, s'était arrogé le droit déconcertant de s'en aller.
let
Après avoir décliné ses nom ec qualités, il Hc connaître sa résolution d'entreprendre contre sa femme un procès en séparation de corps. L'avoué s'enquic d'abord si aucun de ses collègues n'avait jamais encore occupé pour le client qui se prélentait. Là eût été le seul point délicat : la question des ménagements confraternels. Mais, une fois délivré de cette restriction, l'officier ministériel fut tout acquis à la vengeance du comte de Grommelain, qu'd voyait pour la première fois. Il était prêt, dès lors, à en adopter affectueusement, inébranlablement les projets, afin de faire de la comtesse de Grommelain, qu'il n'avait jamais vue, une adversaire traquée, abattue, pantelante, et condamnée à tous les dépens.
« Voulez- vous me dire, je vous prie, la nature de vos griefs contre M™* la comtesse? »
Le mari répondit avec simplicité :
a L'adultère.
— Oh! monsieur le comte, voilà une bien grave accusation!... Comprenez-moi d'être plus que circonspect, dans le cas qui vous concerne. C'est mon principe pour toutes les instances de ce genre, où sont mises en cause des personnes de la haute société parisienne... Les apparences ont besoin de tant de confirmations!... Selon vous, de quand dateraient les faits délictueux?
— Ils ont dû commencer, je suppose, il y a cinq ou six ans...
— Et VOUS venez seulement d'en être informé?
— Je viens de prendre mon parti.
— Le... pardonnez-moi le mot!... le complice de M™* la comtesse est, sans doute, de votre monde?... de vos relations aussi à vous?... Ceci est très important au point de vue des attributions de droits sur les enfants : suivant que ceux-ci ont pu avoir, ou non, de mauvais exemples sous les yeux, on apprécie différemment la faute, son degré de démoralisation... Bref, avons-nous affaire comme d'habitude, et je le souhaite vivement, à un familier de la maison, à un intime du foyer, à un de vos amis de tous les jours?...
— Je ne sais pas.
— Vous n'avez donc que des soupçons encore?
Mais pourtant sur quelqu'un?
— Non, je ne saurais particulièrement désigner personne, en ce moment...
— Alors, sur quoi établissez-vous votre reproche?... Comment voulez-vous que nous marchions?...
— Monsieur, je n'ai pas besoin de connaître un amant à ma femme pour savoir qu'elle en a un. Il me suffit que, elle, je la connaisse!... Je vous charge de vouloir bien me procurer son flagrant délit, en faisant exercer la surveillance efficace par les gens spéciaux dont vous vous servez, je présume, en pareille circonstance?..,
— En effet! reconnut l'avoué.
— De sorte que, lors de la constatation régulière, ce sera temps d'être fixé sur le compte de l'individu qui aura été découvert ainsi... Du reste, je n'en suis pas à une semaine près!... En me confiant à vous pour effectuer le nécessaire, je vous préviens que si je suis pressé, je ne le suis que raisonnablement. »
Avant de se retirer, Grommelain fournit quelques indications sur les us et coutumes de la comtesse, sur les jours et heures que, plus pardculiè* rement, elle affectait à sortir, à faire des absences un peu prolongées, à vivre dans les mystères du dehors.
Ceci réglé, il n'avait plus qu'à regagner le domicile conjugal pour l'instant exact du déjeuner, où il s'assit délibérément dans sa place de père et d'époux. Il avait son fils aîné à sa droite, son fils cadet à sa gauche, et, en face, la mère de ses enfants, selon le titre d'immunité dont, tout récemment encore, avec un magnanimesoupir, il l'avait lui-même revêtue aux yeux de leur belle-sœur Catherine.
Marie-Blanche fit part à son mari de deux invitations à dîner qui venaient de leur être adressées, pour le même soir, par la générale de Clefcy- Borcq et par les MeuU.
a J'hésite beaucoup, dit-elle, à opter entre les deux... Chez Jeanne, c'est toujours plus folichon, mais elle a quelquefois des gens, d'une espèçede
LE COMTE. DE GROMMELAIN '2If
monde artiste... Tandis que, chez la générale, c'a beau être, neuf fois sur dix, abrutissant, on a une chance d'être d'un grand tra4a-la, et de tomber sur un membre de la famille de Guyenne!... Ces invitations sur des cartons, je les déteste. Pas le moindre indice pour en apprendre avec qui Ton vous aura misl... Les maîtres de maison ont du mal à admettre que, la plupart du temps, on va dîner non pas chez eux mais plutôt avec leurs invités... A votre idée, où serait-il préférable d'accepter?
— Pour quand est-ce?
— Oh! pour de demain en trois semaines!...
J'ai envie de ne répondre que dans quelques Jours, après avoir, de-ci ou de-là, cherché quelque donnée?...
-T- Non! répliqua fermement Grommelain:
avant tout, il faut être correct. Décidez-vous dans le sens qu'il vous plaira, mais écrivez tout de suite... Moi, à si longue échéance, ça m'est égal... Et came restera, je le sens, complètement égal!... »
En effet, après une douzaine de jours à peine écoulée, il fut convoqué en l'étude qui avait mandat d'instruire pour lui.
c Monsieur le comte, lui déclara l'avoué, je crois que vous avez lieu d'être satisfait. J'ai les renseignements : Us sont à souhait. Nous allons pouvoir procéder, vi&4-vis de M'^ la comtesse, à
ai6 l'armature
la formalité qui nous servira de base pour agit avec sûreté. Seulement... vous connaissez le proverbe?... Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois... Mon Dieu, ouil vous êtes appelé à faire un choix...
— Un choix? murmura Grommelain en pinçant sa moustache avec un redressement hautain.
— Parfaitement!... Les observations portent que Madame se rend alternativement à deux endroits de rendez-vous... Et à chaque endroit c'est pour une personne différente... »
L'avoué avait extrait de ses papiers une suite de notes auxquelles ses dires se référaient.
Si blasé que Grommelain fut en ce sujet, cette nouvelle lui imprima néanmoins une pedte secousse intérieure. La sensation dont il était molesté se résumait chez lui en ces termes tacites : a Charmant, ma parolel vraiment charmant!... n C'était dans cette mesure qu'il eût pensé tout haut, s'il avait échangé le dialogue actuel avec quelque parent, un proche ou un égal; et ses facultés d'ironie n'étaient point capables de sécréter davantage. Mais, auprès d'un interlocuteur qu'il regardait comme un subalterne, il dédaigna de se prononcer. Sa physionomie s'en tint à laisser impertinemment entendre que la comtesse de Grommelain savait ce qu'elle avait à faire, et que, si l'existence de celle-ci comportait deux amants à la fois, alors c'était évidemment qu'elle
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d'une installation... Et puis, par là, ce n'est peutêtre qu'une amourette?... »
L'oiBcier ministériel remuait les doigts, dessinant les spirales de la fumée imaginaire dans laquelle devaient, selon lui, s'évaporer si l^nèrement les caprices de ces grandes dames!...
Entre les deux personnages qui lui étaient désignés, le mari n'hésita pas. Du côté d'Iancey, il avait motif sur motif pour ne rien entreprendre. Ce n'était pas tout uniment parce que la vexation méditée pouvait, par un conflit avec un militaire brillant, entraîner une sotte complication de duel. Une raison que Grommelain se plaisait à envisager comme plus déterminante, c'était la correction mondaine de ses rapports déjà vieux avec Roger. Enfin, il s'agissait là d'un homihe non seulement marié, mais entré de plus, en vertu de son alliance, dans une famille dont il n'eût pas été comme il faut de troubler, par un scandâde, le dévouement de tous les instants à la bonne cause. Cela aurait risqué d'être très défavorablement apprécié, par exemple, chez les Gisors. Et, au surplus, Grommelain était en assez grand cousinage avec ce groupe des Laterrencoux, des Vau- <iemont, e te, «etc.. Au contraire, Lionel de Forléans n'était qu'un chérif nouveau venu dans la société parisienne. Sa mère avait un salon insi- ^ifiant. Ses proches parents n'étaient que des hobereaux de la Saintonge. Certes, à la rigueur, il
y avait bien aussi un petit cousinage entre les Forléans et les Grommelain. Car, si les aristocraties sont les premières à dénier que tous les hommes soient frères, on peut du moins observer que, par un sctitiment plus formaliste des distances, tout le monde chez elles est cousin. Mais, dans le cas présent, le lien ne se rattachait que par une Forléans sans consistance à un Grommelain nécessiteux, qui était considéré comme sorti de la £unille depuis le jour où, continuant à servir le gouvernement, il avait accepté une recette des finances au lieu de rester, au moins, louvetier.
Uavoué n'eut plus qu'à spécifier, par quelques derniers détails, les conditions dans lesquelles on pourrait infailliblement surprendre celui des deux délinquants dont Grommelain se jugeait le moins tenu à ménager la quiétude. Et il envoya son client au commissaire de police compétent, qui se tint prêt à verbaliser dès qu'on lui aurait signalé un état de choses propre à faire intervenir un magistrat.
Si bien que, le surlendemain à la chute du jour, les coupables virent subitement la justice entrer, sans tapage, dans leur refuge, grâce aux doubles clefs du garçon d'hôtel requis pour la circonstance...
Sur l'invitation légale qui lui en fut faite, le comte de Grommelain n'eut pas de peine à reconnaître qu'il n'y avait point méprise, et qyeies
330 l'aKMATURE
assistants se trouvaient bien, effectivement, en présence de la mère de ses enfants. Et procès-verbal fut aussitôt dressé, à la clarté d'un rayonnant feu de bûches qui — au travers de rideaux mal réunis ensemble par des doigts tremblants — éclairait aussi les corps du délit.
Quand le départ des visiteurs eut remis la chambre à la disposition de ses locataires, lepre^ mier mouvement de Marie-Blanche fut de se débarrasser de Lionel, qu'elle voyait tout piteux, incapable d'une réflexion importante, et par trop inférieur à un événement entre grandes personnes. Elle le congédia brusquement, lestement, ouste! tandis qu'elle ne parlait tout haut qu'avec elle-même... Et le petit s'enfuît vite, avec une dernière secousse, peut-être plus ébouriffante que les précédentes, d'avoir entendu sa compagne articuler des mots tels qu'il les croyait pour une femme impossibles à dire et même à connaître. Il n'emportait plus qu'un peureux souvenir de cette jolie bouche, naguère si sucrée de gentillesse, désormais inoubliablement déformée sous l'abomination des choses qu'elle exhalait contre son mari, et qui sortaient d'elle comme un nid de vipères, comme une lie de ruisseau.
L'absence de symptômes préparatoires, l'imprévu de la calamité en avaient aggravé pour Marie-Blanche les effets de stupeur. Mais, cher
une créature aussi déréglée de cervelle, aussi détraquée par des surmenages physiques, aussi frénétiquement accoutumée à suivre toutes ses impulsions, le sentiment qui se réveilla d'abord fut un délire de haine. Au lieu de présumer que l'initiative résolue de Grommelain fût le prélude d'une action suivie, elle s'attardait à ne rêver que projets de furibonde vengeance. Une conception, par-dessus toutes les autres, se cognait contre les parois de sa mince tête, où le désordre de ses cheveux châtains se rebellait sous le chapeau qu'elle y tâchait d'épingler fiévreusement : c'était l'idée qu'il existait indubitablement quelque moyen juridique, quelque représaille écrasante à exercer contre un mari qui avait la criminalité de prendre sa femme en flagrant délit. Parbleu ! c'était inadmissible que la loi n'eût pas édicté quelque chose, ni rien prévu pour un besoin moral de revanche aussi naturelle, aussi nécessaire I
Une fois hors de la maison meublée, sous la piqûre du froid de la rue, Marie-Blanche reprit plus de connaissance de sa situation. Elle aperçut l'ignominie, l'impossibilité de s'en retourner chez elle, où elle se représentait Grommelain tranquillement rentré et la faisant peut-être jeter à la porte de cet hôtel qu'elle lui avait apporté dans sa dotl... Au fait, le commissaire de police sans doute se tenait aussi là-bas en permanence? Pour-
qiioi pas, en effet? N'ërait-ce pas à présent quelqu'un de la plus stricte intimité pour un maii qui Tenait de lui montrer sa femme en haut et bas déshabillé?...
Alors une pensée lui apparut, et l'exalta comme une trouvaille de génie. C'était d'aller au galop chez son père, d'en réclamer l'aide, de recourir à cette vaste intelligence, à la vigoureuse antipathie qu'elle y savait contre le comte de Gn)mmelain. Ahf mais oui! c'était un homme qu'il fallait opposer — et un homme de la taille du baron Saffre! — à ce mari qui n'avait pas eu honte de se liguer avec un commissaire, contre une femme et presque un enfant!...
Les poings serrés, la gorg^ sèche, ses yeux mauves aveuglés par leurs propres éclairs de rage, elle ne s'avisait même pas que des voitures passaient à vide, dans lesquelles pour soulager sa hâte elle n'aurait eu qu'à sauter... Comprimant les battements de son cœur, elle courait et marchait tour à tour avec une rapidité vertigineuse. Elle atteignit bientôt l'avenue du Corrège, sonna, resonna et carillonna en moins de trois secondes, etne respira que dansle vestibule de l'hôtel SafFre, quand on lui eut assuré que son père était chez lui.
Toutefois, elle survenait là mal à propos. Le baron n'était guère en humeur de faire des sacrifices de son temps en faveur de personne. Il de*
vait partir, le lendemain matin, dès la première heure, pour une course à Londres ; et jusque Jà, il avait du travail à ne pas dormir. En ces heures de méditation et d'études forcenées, tous ses sentiments appartenaient aux masses de chifires ali« gnés dans sa tête. Les files immenses de ses pro- \ fonds calculs s'étageaient, puis s'escaladaient les unes les autres, en rencontraient de sens inverse. Et parfois, avec des heurts terribles pour le cerveau, tout cela se culbutait, dans un grimoire mental et un fourmillement de signes noirs«
Aussi, àl'entrée de sa fille, leurs deux regards, en se croisant, eurent semblablement l'air d'arriver d'on ne savait où, de sortir de l'incroyable.
Marie-Blanche s'avança avec agitation dans le sévère cabinet du baron, à cheminée monumentale. Avec des oscillations serpentines, elle dressait sa fine tête hors de son collet d'astrakan ragrafé de travers; et elle brandissait au bout d'un de ses bras son petit manchon, comme un gant boursouflé et menaçant de boxeur. %
a Mon père, dit-elle, je viens en appeler à vous... Protégez-moi, je vous en supplie... Délivrez-moi de mon mari. Vous savez comment il est! Moi, je ne peux plus rester avec lui!
— Que s'est-il donc passé? interrogea Saffre avec distraction.
— Oh! des bêtises!... Mais ce n'est plus supportable!.,. Jusqu'à présent, insinua-t-elle avec
un hypocrite fléchissement de voix, je n'avais pas voulu vous ennuyer de plaintes sur l'exiscence qui m'était faite... Pourtant la résignation a des limites. Je suis à bout. Je veux sortir de mon esclavage. Etje n'ai d'espoir que dans tout votre appui et toute votre bonté 1 »
Saflre persistait à ne pouvoir penser qu'à ses propres aflfaires, et n'entendait que confusément les doléances de sa fille.
€ Pour quoi faire ? dit-il.
— Pour demander mon divorce.
— Ahl ça, non! Jamais je ne te soutiendrai dans la plus insigne des maladresses. »
Marie-Blanche se mordit la lèvre de colère.
Elle savait qu'il était à peu près impossible de faire se déjuger son père; et elle le détestait déjà de s'être si vite prononcé.
« Que vais-je devenir, (ît-elledans un aigre murmure, si c'est vous le premier à m'abandonner?»
Son père haussa les épaules, en objectant:
ce Quel moyen de procès aurais-tu contre ton mari?
— N'importent lesquels!... Son caractère!...
Ma femme de chambre est là pour en témoigner... D'abord, mon mari m'a délaissée depuis plusieurs années. C'est une injure, ça?... Et s'il se mêle, lui, de répondre quelque chose, il n'y aura certainement qu'un cri contre lui! C'est le pire des malappris/ »
li* 2i ii* '^ S* il u* At> ^ «^
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de vieille arîscocrade française I... Il y a mcuTellemenc exception pour elle aux principes les plus sacrés... Et puis, un divorce prononcé en Angleterre I... C'est un cas séLe«*r, blanchi à Londres... Maisy tu sais, si elle n'était pas restée à k tête de deux millions de rentes... oui, si elle restait avec un petit train de maison, il faudrait encore voir quels ménagements on lui accorderait?... Je te le répète : il n'y a qu'un rôle pour la femme, c'est de rester en mariage. Là dedans, elle peut tout commettre, passer du mal au pire, à condidon non pas même qu'elle s'en, cache, mais qu'elle fasse semblant de s'en cacher. On sait bien que personne n'échappe aux communes infirmités de nature. On feint, voilà tout, de ne pas remarquer les allées et venues du prochain, s'il veut bien y épargner l'ostentation... L' unique préoccuparion de la société est de ne se faire responsable qu'en sous-ordre des femmes qu'elle reçoit. Elle les cautionne toutes, pourvu qu'elles aient d'abord un mari comme principal engagé. A celuici on ne demande rien de plus que de bien supporter ce qu'on voit lui arriver, d'endurer ce que l'on ignore, et de ne jamais troubler par des criailleries enfanrines l'harmonie délicate, le cercle réservé de la bonne compagnie.... »
Marie-Blanche avait des tressaillements d'impatience. Elle ne prêtait l'oreille qu'avec des tics n«rveux aux démonstrations prolixes dans les-
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pour accueillir la baronne RifFeniliier et M°^ de Lizure, qui cependant sont invitées partout? Et M™^ de Byrax, dont on sait que le couturier fait toucher les notes de fourniture chez Icheuldorff?... Et M°** de MulleviUe?... Et M™^ Seygre- Ronne? Et cette gourgandine de marquise de Ringemont, avec qui nous dînions, chez toi, avant-hier, et qui, ostensiblement, tâchait d'enlever à la petite Wien le premier amant auquel celle-ci ait encore eu Faîr de tenir un peu!... Et M°*« Jildriny?... Et M™* de Caystrun?...
— Et M™* d'Exireuil? répliqua Marie-Blanche, cédant à une blême impatience.
— Mais, riposta le baron avec haîiteur, il n'y a rien, que je sache, à dire contre celle-là. »
Marie-Blanche, silencieusement, fît une mauvaise tête basse, de combat. Ainsi provoqué, Saffre n'eut plus qu'une façon tranchante.
« Tu m'as compris, j'espère. Je te mets en demeure de renoncer à un projet tout à fait rididule... Et sbis bien convaincue que, pour ma part, je ne t'y soutiendrais nullement... Au contraire !
— Oh! s'écria Marie-Blanche hors d'elle, je ne peux pas croire que vous me rejetteriez ainsi ?...
Et de ses longs doigts glacés elle voulut saisir les mains de son père... Mais elle l'avait blessé... Il se leva, se recula, se gara d'elle, en déclarant :
« Que ce soit fini!... Laisse-moi tranquille. J'ai
à réfléchir sur une question qui, je te prie, me réclame davantage que tes ennuyeuses excentricités... Si, par hasard, tu les gardes en tête, tu en seras quitte pour revenir te faire chapitrer ici, une autre fois, plus tard... dans six mois. Je te préviens que mon opinion n'aura pas varié. »
Il avait, dans le ton et les attitudes, de quoi diriger l'esprit de sa fille vers le chemin de la porte. Mais ce n'est pas commode d'inspirer l'idée de partir à quelqu'un qui, de là, ne sait pas où aller.
A ce moment, la baronne Saflfre entra dans le cabinet de son mari. Elle s'était préoccupée — dans le sentiment de la ponctualité, qui était un des plus vifs chez elle — du retard du baron, ce soir-là, à la prévenir qu'il était à sa disposition pour le dîner. Elle dit bonjour à sa fille, en s'épargnant d'exprimer sa surprise de la trouver là. Avec la prudence légère qui lui servait à toujours s'effacer, elle rendit presque tout de suite imperceptible que sa personne était maintenant en plus dans la pièce.
Marie-Blanche, à travers le désordre de son esprit, ne se leurra pas de l'idée que la baronne pût lui apporter le moindre appui matériel ni un refuge moral. Mais elle fut immédiatement remontée par le sentiment de n'être plus seule avec son père, et d'avoir auprès d'elle, sinon une assistance de mère, du moins une présence de femme...
3')o l'armature
Depuis un instant aussi, des lueurs de pensée avaient commencé à lui faire entrevoir le mobile auquel le comte de Grommelain avait obéi en lui déclarant si nettement la guerre— Elle vit enfin l'évidence que, s'il était entré dans la voie judiciaire, ce ne pouvait être que pour y aller loin, et sans doute jusqu'aux extrêmes de la légalité...
Alors, acculée à la nécessité de se dévoiler ud peu, elle affronta résolument les reproches de son père, en lui disant :
c Et si je n'avais d'autre but, en voulant faire un procès à mon mari, que de lui retirer l'avantage d'être le premier à en entamer un contre moi?... Oui donc, en ce cas-là, me laisseriez-vous encore me dépêtrer toute seule?... »
Saffre fronça les sourcils. Il avait pris contaa avec la vérité, et répondit rudement :
a Marie-Blanche, ne mens plus!... Avoue que tu as commis quelque action dont ton mari s'est armé contre toi?... »
La jeune femme détourna la tête sans la baisser.
« Soit! reprit Saffre, je n'ai rien à changer de ce qui est déjà dit. Tu n'as qu'une ressource, c'est d'obtenir ton pardon, quand bien même, au nom de vos enfants, il te faudrait l'implorer à genoux!...
— Jamais ! cria-t-elle.
ap l'armature
c Tu pensais, gronda Saffre, n'avoir qu'à revenir ici pour que je me chargeasse d'arranger ces sottises I... Non pas... Je suis, à l'heure qu'il esc, convaincu que eu as cous les torts, puisque tu n'as pas réclamé, quand je t'en attribuais... Par conséquent, tu dépends de ton mari. Je n'ai rien à redire contre l'exercice de ses droits I... Et, au surplus, il ne saurait me convenir de m'humilier devant cet individu, en sollicitant la grâce d'une coupable!...
— Je ne m'attendais pas, repartit sournoisement Marie-Blanche, à vous voir si rigoriste! s
Et, d'un regard, elle alla chercher sur le visage de sa mère l'expression, même muette, d'intelligence qu'elle estimait en avoir méritée, au moins un peu, par la perfidie de son intonation. Mais la baronne Safire était impassible, anéantissant sa physionomie en une pâleur douce.
Dans un bourdonnement de l'âme, il semblait à Marie-Blanche que les événements s'agitaient autour d'elle, ainsi que des grands gestes de bras par lesquels elle aurait été renvoyée de toutes parts. Et elle n'éprouvait plus qu'un bizarre instinct de nuire, cet instinct de conservation d'une guêpe chassée qui fonce sur le péril et pique dans le hasard. Elle reprit âprement :
« Puisque ce n'est pas un titre envers vous que d'être votre fille, et votre fille en peine, ce serait en tout cas équitable que vous ayez une in*
dulgence exceptionnelle pour les faiblesses de n'importe qui!...
— Plaît-il?
— Je veux dire que personne n'est parfait!... que ceux qui observent les autres, sont observés aussi!... et que vous auriez été plus juste, en étant moins sévère!... »
Saffre se campa devant Marie-Blanche, lui opposant la menace de son large front :
a Ah! pas d'apologues!... Exprime-toi complètement, si tu es capable de franchise? »
Les vibrations d'une colère contenue secouaient ce colosse d'orgueil et de tyrannie. Il ignorait encore ce que c'était que d'être bravé en face... Mais il n'aurait pas dû défier Marie- Blanche de le faire!... Pouvait-il cependant deviner quelle dose de frénésie, au cours de tous les dévergondages de la vie, s'était artificiellement ajoutée, dans les veines de sa fille, à cette passion de l'aléa, au sang d'insoumission qu'il lui avait transmis?...
Celle-ci ne broncha point, ne fléchit pas.
a Vous voulez que je vous nomme, par leurs noms, les femmes que, du jour où j'ai été en âge de comprendre leur rôle, vous m'avez successivement présentées en exemples, dans cette maison même, par les hommages que vous leur décerniez... et par le tribut que vous leur payiez!.., acheva-t-elle en ricanant.
3)4 L ARMATURB
-— Ohl Marie-Blanchel murmura la baronne Saflfre, mon enfant!... Tu oublies que je suis là!... »
La comtesse de Grommelain tourna vers sa mère un visage égaré. Celle-ci lui adressait des signes de maladive timidité, pour qu'il en fût fini avec ces lamentables débats, d'où se dégageaient tant d'insalubres tristesses, c Ah! semblait dire l'attitude de la baronne SafFre, ne vois-tu donc pas comment j'ai compris mes devoirs d'épouse? N'ai-je point, moi, principale intéressée, constamment fermé les yeux sur les agissements de ton père?... Et que sont toutes ces misères, auprès de la question de se bien ou mal porter?... 9
Le baron SafFre, frémissant d'indignation, déchaîné par l'offense, s'était avancé vers sa fiUe,. qu'il saisit violemment aux épaules. Leurs deux regards se choquèrent, ivres de rage absolue peutêtre plus encore que de l'hostilité qui avait éclaté dans leurs rapports relatifs. C'était comme si tous leurs tourments au monde, comme si tout ce qu'en outre ils avaient accumulé contre autrui et contre l'existence, se fût ainsi débouché par là, simultanément. L'échange qui se fit alors entre les yeux du père et les yeux de la fille contenait une essence étrange. Il y avait la démence latente d'âmes qu'avaient empoisonnées, chez /'une, la drogue inavouée dont elle colorait les monotonies spasmodiques de ses débauches, chez Tautre,
&• -*îitÉii*i- -1.
dus courtisans! Finies, ces fêtes d'élégance, de joie et de gloriole, dont, en un instant, par un accès de mémoire, elle revit les cartons étages au long d'une glace de son cabinet de toilette!... Alors, quoi? Fallait-il se décommander tout de suite de tout cela? ou bien y manquer au dernier moment? Problème!... Et des larmes, chaudes et vives, ruisselèrent sur ses joues, à la pensée de la chère belle robe en satin abricot qu'elle avait justement essayée, quelques heures auparavant... C'était bien la peine de s'être tant remuée afin d'avoir cette toilette à temps pour le diner de la générale de Clefcy-Borcq, dont on savait maintenant qu'il était ofFert en l'honneur d'une infante!...
Mais, la minute d'après, les pleurs de Marieblanche furent séchés par l'âpre violence d'un subit sentiment qui la secoua. La plupart de ces femmes, aux turpitudes desquelles le baron SafFre venait de faire allusion... elles seraient là, à cette réception, entourant la princesse royale de leurs compliments heureux, de leur coquetterie triomphante, de leur odieuse sécurité!... Ainsi rien n'aurait donc été modifié à l' encontre de toutes ces autres qui, certes, valaient moins qu'elle, cent fois moins, peut-être mille fois, mais qui avaient la chance imméritée de ne pas connaître encore cette honteuse surprise, cette misère dénudée du flagrant délit!...
Non, non! ça n'était pas possible, ça n'était pas Dieu permis que ces dames continuassent à être tranquillement rieuses avec de grands airs, tandis que, seule au monde, errante sous le froid .. du soir dans un boulevard solitaire, il n'y aurait que Marie-Blanche, la pauvre et pauvre Marie- Blanche, à se lamenter, et à se savoir, jusqu'au fond du cœur, désespérée, déshonorée et désinvitée!...
La lanterne d'un bureau de poste, à quelques pas de là, tendait sa lueur d'appel, sourde, traîtresse. Marie-Blanche y alla tout droit de façon automatique, comme une machine lancée, qui déraille destructivement. Elle demanda des cartestélégrammes, des a petits bleus », dit-elle, pour la somme de monnaie qui, de sa bourse retournée, tomba dans sa main. Cela lui en procura cinq.
Alors, avec ce large tracé de majuscules dont elle était experte à employer l'anonymat, elle fit savoir à celui-ci que si l'on ne voyait plus de diamants à sa femme, c'était que le ténor Aquilini, disait-on, les lui avait coûtés; elle écrivit à celui-là que sa femme devrait profiter d'un reste de jeunesse pour remplacer enfin le crétin de vicomte qu'elle avait fini de ruiner; elle indiqua à un autre le numéro de la a petite garçonnière » de la rue de Balzac, où on le trompait à la journée. Cela, Marie-Blanche le savait bien, puisque c'était l'intéressée elle-même qui lui en avait fait
la confidence. A un autre encore, elle nommaquel père tout le monde désignait pour la detnière fillette dont il venait d'être gratifié...
Elle avait rédigé et fermé tout cela, au furet à mesure, sans reprendre haleine, obéissant aux transports de Tinspiration...
Il restait un c bleu ».
A qui écrire encore?... Ce n'était certes pas que les histoires à conter, en ce genre, fussent épuisées I... Rien que SafTre, tout à l'heure, avait signalé, à cet égard, bien d'autres personnes I Qui ça donc, au fait?... Qui choisir, de toute préférence, puisqu'une seule carte restait à utiÛser... Oui, à qui en vouloir, immédiatement, le plus?...
Et sans prévoir encore à quel destinataire ce message allait être réservé, elle commença ainsi:
c Comme cocu, vous êtes la risée de Pans... »
L'affirmation de ce sentiment public pouvait, en effet, s'appliquer également au cas de qui que ce fut, au plus digne des hommes comme au plus indigne.
<L C'est de l'amant de votre femme, continuat*elle, que vous avez fait votre meilleur ami... 9
A nouveau, c'était demeurer là dans la plus universelle des généralités... Marie-Blanche, ne sortant point d'incertitude, s'attardait à ornementer les jambages de ses lettres. La phrase suivante, tracée au hasard, aboutit d'une Êiçon un peu plus catégorique:
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240 l'aruature
sa main de le saisir... Elle se vit soudain au seuil de son hôtel, elle sonna, elle encra sans encombre et gagna ses appartements, uniquement guidée dans les ténèbres de sa conduite par Tétoile imaginaire de ce paradis mortel.
C'était l'intoxication de la morphine qui, substituée à tout en elle, y exerçait la puissance maritale, l'autorité paternelle et le rôle de propre conscience. C'était sous l'empire de ce sortilège qu'elle venait, en moins de deux heures, de se pâmer comme une bacchante et d'écumer comme une furie, d'être tour à tour la perte d'elle-même et la perte des autres... peut-être même, par surcroît indirectement parricide!... Elle n'y pensait pas, mais pourtant le sort, quoi qu'il dût advenir, en était jeté!... C'était toujours cette magie inoculée en sa chair charmante de possédée, qui la faisait haleter et geindre, tandis qu'elle tâtonnait encore dans ses tiroirs désordonnés et sur son corps impatient... Et, enfin, c'était cela qui la faisait à présent se détendre, lui fardait les joues d'un bien-être rose et, pour quelques instants, posait sur sa bouche impure un sourire de petite enfant!...
Peu de temps après le retour de Marie-Blanche, sa mère survenait dans la demeure et demandait à être introduite auprès du comte de Grommelain. Après délibération, le baron SafFre avait ef-
liMi
que pour en appeler à la générosité de vos sentiments...
— Ma foil si votre fille prend le sage parti de ne pas se défendre, je vous promets de la ménager autant que possible. Je n'alléguerai contre elle que le strict nécessaire. Je ne saurais perdre de vue qu'elle est la naère de mes deux fils. Mais si elle résiste, si elle se permet la moindre imputadon envers moi, je la traînerai dans la boue... Je ne reculerai devant rien pour m'assurerlegaîn de mon procès...
— Votre procès ! gémit la baronne... Ah ! mon ami, il n'est pas possible que vous vouliez pousser les choses à cette extrémité?...
— Madame, voici peut-être six ans que ma femme me trompe à peu près sans interruption. En tout cas, il y a cinq ans que j'en suis sûr, que je le sais pertinemment, et que j'assiste, sans mot dire, à cela... »
La baronne Saffre ne vit dans cette attestation que ce qui pouvait y militer en faveur du rétablissement de la paix conjugale :
oc Eh bien, puisque vous avez eu le courage, pendant des années déjà, de supporter cette cQsgrâce, le plus fi^rt est fait... En cela comme en tout, est-ce que ce ne sont pas les commencements qui doivent être toujours les plus durs? »
Grommelain jugea inutile de s'expliquer sur cette question* II se souvenait bien d'avoir con-
~* « -^■•JK-V.i-'.
stamment ressenti une égale horreur d'être trompé. Pour tolérer une pareille situation, il lui avait fallu se dire sans cesse et se redire que son état de fortune ne lui permettait pas des'en fâcher. Aujourd'hui qu'il avait une honnête aisance, aucun motif ne lui semblait valable pour ne pas répudier la femme qui le trahissait. Ses scrupules lui dictaient d'en rendre la dot, et de montrer ainsi que l'on ne tient pas un homme d'honneur avec de l'ai^gent, du moment qu'il n'en a plus besoin.
La baronne SafTre était navrée du mutisme dans lequel son gendre affectait de se retrancher. Ellemême manquait de ces ressorts de dévouement et d'entrain qu'il faut pour plaider une cause, pour insister, presser et supplier même un contradicteur de sortir de son opinion.
c Çavafaireun scandale épouvantable I » murmu ra-t-elle.
Gronmielain riposta inflexiblement :
c II ne sera point arrivé par ma faute!... »
Sa belle-mère, pendant quelques minutes, se tut à son tour, prise d'un genre de suffocations qui, de sa part, n'était pas un spectacle pénible ni gênant, ni même indiscret à donner en ville. Cela gardait une modération et une délicatesse de soupirs. Grommelain s'associa à cette crise, dont il pouvait se considérer comme l'auteur, selon l'exacte mesure qui convenait. Son
regard, pour surveiller le retour de la respiration chez la baronne, avait la sollicitude courtoise avec laquelle il aurait suivi un cigare offert par luimême à autrui et qui aurait eu Tair de s'arrêter de tirer.
Enfin celle<i, ayant réussi à se raffermir un peu, essaya un dernier effort.
c Je sais bien, reprit-elle, que certaines considérations sont forcément reléguées au second plan, dans ces moments où les fatales questions du cœur en sont à entraîner la désunion des époux!.. . Mais avez-vous suffisamment réfléchi aux conséquences, mon cher ami, de votre rup ture avec Marie-Blanche? Songez que c'est rompre aussi avec ce que la famille du baron Saffre représente, pour vous, d'importance, dès aujourd'hui... et surtout dans le futur?... »
Et elle toussa d'un air mourant, comme pour donner déjà toutes les couleurs du présent à ce qui ne se serait encore ébauché qu'en lointaine perspective.
« Je ne vous comprends pas, madame, répondit noblement Grommelain... Je ne me doute pas des choses que vous m'inviteriez à voir dans ce que vous me faites l'honneur de me dire.
— Eh mais ! la question que je soulève mérite de reprendre le pas sur la plupart des autres, vers les âges que vous et Marie-Blanche vous aurez atteints bientôt!... Au lieu de céder à de frivoles
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tout naïve, les c espérances » successorales de Marie-Blanche.
c Ohl dit-il, si je m'en reposais sur l'héritage du baron SafTre pour être dédommagé de mes déboires, ce serait mince!... »
La baronne fit une moue qui signifiait : « Mazettel vous êtes difficile! 9
Grommelain s'était jusque4à retenu d'aborder un point sur lequel il était instruit. Décidé à ne plus rien avoir de commun avec les intérêts de son beau-pere, il avait voulu éviter rincorrecrion de paraître y toucher encore quelque part, ne fut-ce qu'en paroles. D'autant que, sachant celuici en train de sombrer, il désirait ne pas s'attirer une comparaison malsonnante et possible entre sa tactique et celle des rats qui désertent le vaisseau... Mais la nouvelle physionomie de sa bellemère l'avait poussé à bout. Il prit son parti d'asséner une révéladon mauvaise sur la haute estime qu'elle avait, dans la cervelle, pour l'infaillibilité administrative de son mari.
c Madame, déclara-t-il, à l'heure présente, la fortune du baron Saffre est irrémédiablement compromise. »
Mue comme par une galvanisation, elle répliqua, cette fois, avec une autorité naissante :
c Quelle est cette plaisanterie?
— Non, madame, je vous annonce une chose très sérieuse!... Du train où vont ses opérations,
„-= ■B-n-T.HÎE'S^B.
pas? de catastrophes aussi gigantesques!... En ce moment, madame, votre mari est aux prises avec la spéculation, sur tous les marchés du monde, depuis New-York jusqu'à Berlin. De ceux qui s'étaient associés à sa chance, il n'en est plus un seul debout aujourd'hui. Le baron SafFre doit à ses moyens extraordinaires de tenir encore; mais il va tomber, c'est son tour!... 3
Un véritable miracle, une cure merveilleuse s'opérait dans tout l'être de la baronne. C'étaient un éclat du regard, une animation des traits, un rétablissement de couleur aux pommettes.
« Êtes-vous bien certain, demanda-t-elle avec force, de l'exactitude de vos renseignements?...
— Absolument! »
Mais pour insister sur cette matière elle avait de la vigueur de reste. Elle ne tenait pas en place; elle pensait en une seconde, et questionnait en un temps moindre :
c Pouvez-vous me dire comment vous avez été ainsi informé ?
— Par quelqu'un de très sûr.
— Pensez-vous que cela se soit ébruité déjà dans le public?
— Je ne le crois pas... La personne qui m'a prévenu, et qui était en situation de bien savoir, n'est nullement indiscrète; elle a jugé seulement avoir vis-à-vis de moi à s'acquitter d'un devoir de bonne compagnie...
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afO L ARMATURE
-^Ohl pas souvencl... je me serais méfiée!
répliqua-c-elle très doucement.
— Eh bien, dépêchez-vous I... Il est peut-être temps encore de sauver pas mal de choses... un gros morceau même, qui sait?
— Demain matin, mon mari s'absente pour quarante-huit heures... A son retour, mes dispositions seront déjà prises, je n'aurai rien négligé, et j'aurai agil... »
Elle s'était levée, souple, prompte, et prête à tout. Elle saisit les deux mains de Grommelain et les serra afFectueusement. Elle prenait congé sans que l'ombre même du nom de Marie^Blanche fut revenue entre eux; elle s'en allait, murmurant des remerciements, électrisée par l'émoi, guérie par la saine stimulation qu'elle venait de recevoir. Tandis qu'en silence elle était reconduite par son gendre jusqu'au perron, son sentiment d'un devoir social à remplir vis-à-vis d'elle-même lui prêtait presque des grandes allures de résurrection. Une idée enfin la transfigurait : c'était d'avoir à conserver cette vieille opulence qu'inconsciemment elle avait toujours dû aimer vaste autour d'elle et chaude d'épaisseur, pour que sa propre existence, sans besoins apparents, y pût jouir d'une petite retraite... toute petite... au centre.
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3fi L^ARMATURé
Fichette Lanlaire. Car depuis bien longtemps déjà M°^* d'Exireuil s'efforçait à toutes les combinaisons imaginables pour restreindre le nombre des soirées à passer seule à seul avec son mari. Autrefois, elle rusait, au contraire, afin de soustraire au monde le plus d'heures possible et les réserver aux épanouissantes tendresses de l'intimité et des bavardages à deux. Mais cette chère tradition était morte aujourd'hui, étouffée au fond même de son cœur.
En ce soir de tête-à-tête, Giselle s'était réfugiée dans la lecture. Une lampe, hissée sur une longue tige, l'inondait d'une lumière toute fine, à tomber de si haut, que captait sans rudesse un vaste abat-jour blanc. La jeune femme fuyait ainsi la conversation conjugale, qui était devenue pour elle un supplice. Sa verve y avait été changée en silence; et elle subissait la nécessité de cette loi par laquelle des êtres sentent qu'ils n'ont rien à se dire, du moment qu'ils ne se disent pas tout.
Jacques d'Exireuil aussi n'avait envie que de se taire, et se perdait en songeries sur une cause grave, dont il n'était nullement pressé de faire partager le souci à sa femme... Il avait été à même, depuis peu, de s'apercevoir qu'un formidable écroulement menaçait la fortune de Saffre. Obéissant au scrupule des compagnonnages de naissance, il avait cru, par égard mondain, que le premier de ses devoirs était de prévenir le comte
~^',wj'^:-z"
c Qu'est-ce que c'est? 9 demanda Giselle, détachée pour un instant de sa lecture.
Jacques, en lisant le contenu du pli, n'avait eu d'autre expression que d'écarquiller les yeux.
c Rien! répondit-il... Une stupidité!
— Une stupidité pressée, en tout cas, puisqu'on vous la télégraphie!... 9
Du papier bleu il avait fait une boulette. L'urgent était de détruire cela, pour n'avoir pas même à en refuser la communication. Jacques, dans les bûches flambantes, jeta la dépêche, qui rebondie sur le tapis. Il la rattrapa vite avec des pincettes et l'enfonça, l'ensevelit au fond du feu.
c Mais êtes-vous drôle! observa Giselle qui avait suivi ce manège... Que signifient ces cachotteries?... »
Elle affectait de rire. Mais tout ce qui pouvait se produire autour d'elle d'un peu inusité, son hyperesthésie inquiète Térigeait aussitôt en mystère.
ce Chut! répliqua Jacques... Il y avait là dedans une ordure. Je l'ai brûlée!... »
Giselle n'insista plus. Elle eut un mouvement de lectrice fervente qui lui fit réinstaller ses épaules contre le dossier de son siège, tandis que ses mains se joignaient pour porter le poids de son livre. Et ses yeux parurent se fixer attentivement sur l'intérêt du texte... Mais, à travers un brouillard de distraction, elle ne percevait m
nrarï"::',
af6 l'armature
était peut-être d'avoir voulu lui faire accroire qu'il fut cla risée de Paris »... Rien que pour préciser les rôles sur ce point, Jacques regrettait de n'avoir point été vu, quelques heures plus tôt, par l'auteur de cette calomnie non signée. Oui, pendant le temps où, avant de rentrer dîner, il avait été flâner un peu au club. A ce moment-là on n'aurait eu qu'à considérer comment il était choyé, questionné, et soigneusement écouté, sur les choses de la politique ou de la Bourse, par Ringemont, Arcole, le marquis de Fé... un tas d'autres encore!... Pas moyen de chicaner làdessus!... Jacques avait le sentiment bien acquis d'être de plus en plus consulté comme un oracle depuis que son intelligence avait la réputation d'être cotée si haut par le baron SafTrei...
Puis, quel c ami intime » avait-on eu le projet de lui dénoncer?... Et qui donc aurait-il eu le moindre motif d'accuser? Parmi les amis de la maison, aucun n'avait exactement la qualité d'intime... Certes, Jacques et Giselle comptaient un certain nombre de relations excellentes; mais toutes étaient sur un rang à peu près égal. Et de part et d'autre, à cette distance, on conservait une façon relative de cérémonie. Au nombre des plus familiers, MuUeville, Caystrun, Bréhand étaient tous trois mariés. A vrai dire, Tarsul, Chalacet et Renève ne l'étaient point. Mais enfin aucun de tous ces gens-là n'était reçu dans le mé-
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2f8 l'armature
sion de ce message anonyme? Car, il n'y avait plus de douce à avoir, la source de toute supposition malveillante avait dû partir de l'attitude du baron, de son insouciance du qu'en dira-t-on, des grosses manières outrecuidantes qu'il avait d'être obligeant sans précaution!... D'abord son obligé, avant toute personne, n'avait-il pas été stupéfait, presque décontenancé, quand Saf&e lui avait institué en ses conseils une sorte de prébende, qui ne s'était faite acceptable qu'en étant une place d'honneur autant que de bénéfice?... A coup sûr, Jacques d'Exireuil s'accordait à luimême d'avoir, par le concours de ses capacités, largement justifié la confiance du baron Saffre. Ce dernier, dans le choix de son auxiliaire, avait eu la main heureuse I... Mais Jacques se souvenait parfaitement du petit froissement de tact qu'au premier abord il avait éprouvé à être ainsi estimé — même si à son avantage — rien que sur la mine, pour ainsi dire.
Soudain, une pensée nette et simple, une clarté d'instinct naturel se logea dans la cervelle de Jacques, et dissipa toutes les idées légères et fallacieuses qui venaient d'y obscurément danser.
Oh! c'était encore loin d'une suspicion contre Giselle!... Mais c'était une aube de clairvoyance, dans laquelle il commençait, au fond de lui, à discerner des formes confuses de vérité, et où ses sentiments à l'égard de Saffre accusaient pio-
JACQUES D EXIREUIL If^
gressivement des aspects d'antipathie, de méfiance, puis de colère...
Ah çà! se disait-il, si ma femme me trompait, est-ce que je ne me sentirais pas tout pareil à ce que je suis en ce moment?... Parbleu! la supposition est absurde; mais enfin, je suppose... Eh bien, quoi? Je croirais ne pasl'êcre, de même que je crois que je ne le suis pas!... Par ma confiance je ressemble, en somme, à tous les maris dont je me suis moi-même moqué!... Je suis persuadé que je diffère d'eux en réalité. Mais qu'est-ce qui me le prouve? Oh vois-je cela? Comment le savoir?... Ma ressemblance avec les naïfs me saute aux yeux ; la différence, si elle existe, est fi^rcément invisible, et je n'en trouve pas un témoirgnage en dehors de ma crédulité...
Par surcroît, voilà qu'on me prévient, on me met en garde... On ne me démontre rien, à vrai dire; mais enfin on prend la peine de m'écrire sur un sujet qui vaut au moins que j'y regarde d'un peu près... Et depuis une demi-heure, je reste là, bien calme, à ne pas me remuer, à laisser cette question somnoler!...
A présent, Jacques d'Exireuil avait un besoin hâtif d'être tiré du nouvel état de conscience dans lequel il venait de s'engager. Contre tous les tonnerres du ciel, il ne se serait pas résigné à être trompé!... Mais du reste, pensait-il, on n'est pas trompé, — et si on l'a été, on ne l'est plus.
a6o l'akmaturi
-^ dès l'instant que l'on soupçonne... Et ce fut en obéissant à cette idée de soulagement cruel que, bravement» il s'infligea dès lors les pires soupçons.
Il contempla sa femme, joliment allongée, absente d'expression, sous la lumière qu'alentour elle renvoyait toute blonde, par l'effet de sa chevelure et de sa carnation.
A cet instant, il s'avisa qu'elle avait marqué une bien étrange indifférence, tout à l'heure, en ne tâchant pas de se faire renseigner davantage sur la signification du télégramme survenu... Elle ordinairement si pressée et si pressante dans ses curiosités, qu'est-ce qui avait pu retenir ses interrogations?...
Il lui dit :
c J'espère que vous ne m'en voulez pas? »
Giselle secoua la tête, négativement, sans quitter son livre du regard. Jacques remarqua qu'elle n'avait eu, pour répondre si sommairement, aucun air étonné... Comment se faisait-il qu'elle ne lui eût pas tout d'abord demandé pourquoi elle lui en aurait voulu?... Alors elle continuait donc d'avoir l'esprit présentement arrêté sur le petit incident en dehors duquel il l'avait tenue?...
a J'ai peut-être eu tort, reprit-il... Qui sait si vous n*avez pas conclu que j'aurais, moi, quelque
chose à vous cacher? »
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encore, si elle était dans le perpétuel péril du parjure, cela ne devait-il pas suffire pour lui faire voir une révélation toujours prête à sortir de toutes les circonstances?... Oh! comment découvrir si quelque chose était ou non caché au fond, tout au fond de cette tête adorable, et peur-être exécrable mortellement?... Oui, comment distinguer, dans les ombres impénétrables, inabordables, de la pensée d'autrui, entre un secret bien dissimulé et ce qui n'y serait que le pur néant de tout mensonge?...
Tout d'un coup, Jacques interpella sa femme, d'une voix dont elle perçut l'altération.
c Gisellel... » cria-t-il, sans plus...
En levant vers lui son visage absorbé, elle y avait mis, cette fois, une expression de surprise. Mais elle perdit tout de suite contenance, en apercevant l'attention persistante et bizarre qu'il dardait sur elle... Elle n'eut pourtant pas une contraction ni un tressaillement des traits. Son émoi fut plus grand, presque grandiose. En cette seconde, dont tant d'affinités sentimentales et sensuelles entre ces deux êtres leur faisaient réciproquement concevoir tout le tragique, le plus idéal des phénomènes physiques s'accomplit sur la jeune femme. Ce fut^ à fleur de peau, cette rouge apparition de la conscience humaine.
Giselle rougit d'une rougeur qui, croissante et ardente, lui venait comme d'un enfer. Elle se vit
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264 l'akmature
Gîselie ne desserra pas les dents. Elle détourna c la céte, pour échapper au souffle de fureur divinatoire dont il lui brûlait la figure.
c Ainsi, c'est vrai?... 1
Elle ne protestait toujours pas. Un râle sortait de sa bouche. Elle fermait les yeux, et secouait convulsivement tout son être. Ses bras se tordaient sous une telle meurtrissure que, sans savoir ce qu'elle faisait, elle était nerveusement contrainte, par la torture physique, de se battre...
c Mais répondez donc quelque chose!... Parlez un peu... ou tâchez au moins de crier! 9 fit-il férocement, en la secouant pour la mettre debout.
L'élan fut si brutal qu'elle en retomba devant lui sur les genoux, et que le parquet en résonna lugubrement à travers le tapis.
« Je n'ai qu'une chose à te répondre, proférat-elle avec des sanglots... C'est que je respire enfin, puisque je ne te mens plus!
— Vous savez ce que mérite une femme comme vous?...
— Oui, tu peux me tuer... Maintenant je suis délivrée, J3 suis heureuse... je t'aime!
— Taisez-vous!...
— Je t'aime!... je t'aime! » répéta-t-elle avec exaltation.
fclle retrouva des forces pour rapprocher ses lèvres des mains dans lesquelles son mari l'étreignaiiLai horriblement. Et faisant voler sa bouche
<Ng ■I.Wt.Mt «Vil Nm*
l'aisatcke
— • Jr-s! rrcTC 3c nraies!... Après avoir été, i-*?-T-\^i. TÎcIenrêc, n'avez-vous plus jamais jr-. î cf rM^iii- oâ oo non?
— Je S II r^-^ocis exécré, repoussé, accablé
— z'T'l s'csr sarîftait de cela?
— Ci! ^?^ Die::! g^éaiîr-clle en sa prostra- 6:cL =:^:î I>.eïî.-. Ai-je été assez abjecte!... î:^.tï, l»cq-esî Après le j-^ur oè il m'a eu r-T-^-^e. ca •'a ras é^ toat..- j'ai connu à nouveau ie rM.-^:il5 «c^js de perdition.,. Ah! pitié! ne rz'îmrr-e pas tccr de suite! Attends que j'acr-*nî.^ Oiî, ses ordres sont bientôt revenus me crercrer. xce forcer, djuis la honte où il me semtliir cze j'étais morte! Et j'ai reconnu que j>iii$ r^u'CKus là poor soufl&îr, pour agoniser encore, et, î:r!e Sms de plus, expirer d'infamie! 3
Jicq'jcs la licfaa par on transpoit de fureur, ferma::; ses pcângs et les brandissant dans le v:.ie
c Toi! dir-iL.. Cet honame!... Tn as été à lui, com^se a moi! Il t'a eue, comme je t'avais, comme je t'ai eue!-. Lui!... lui!... Comme moi! comme moi! a répétait-il avec des trépignements d'êaergumène.
Et, des mains, il se pressa les jeux, ainsi que pour y écraser la vision de ce que c'était que d'avoir Gîselle.
Elle gisait lamentable et magnifique, secouée
JACQUES d'eXIREUIL 267
par des sanglots, sa figure voilée aussi, l'enfouissant dans les replis de ses bras sous elle.
Jacques revint sur ce corps. Il saisit la torsade blonde qui, au-dessus de la nuque de sa femme, s'oflfrait en prise à un geste de sauvagerie. Et il lui souleva la tête, lui faisant ainsi une face effarée de bête qu'on porte à bout de bras, par la peau du cou. ce Pourquoi avez- vous fait cela?... Comment avez-vous pu le faire?... »
L'indigne manière avec laquelle Giselle était tenue lui fabriquait la plus misérable des expressions. Sa physionomie en était étriquée et toute ramenée en arrière. Le tiraillement des cheveux sur les tempes lui faisait des paupières mi-closes; et cependant elle répondit, d'une faible bouche, que la tension crispait sardoniquement :
oc Je ne mérite pas de grâce... Tout ce que l'on m'a enseigné dans la vie, tout ce que j'y ai compris me prouve qu'il n'y a pas d'action plus impardonnable, d'offense plus atroce que celles dont tu me demandes compte... Et cependant, quelque chose proteste en moi contre ton jugement et le jugement de tous, oui, quelque chose qui se révolte et qui voudrait crier pour ma défense!... 1^
Jacques s'interrompit de la martyriser physiqiiement; il lui rendit la libené en lui disant :
« A présent, des explications! 11 m'en faut!... Et pas de phrases! »
a68 l'armature
Restant à genoux devant lui, elle redressa son buste.
< Permets-moi, supplia-t-elle, de te parler longueiiient. Accorde-moi cinq grandes minutes!... Ne te fâche pas si je ne sais te dire que ce que je saisi... Comment cela est-il arrivé?... Âhl comment?... Mais, toi aussi, il faut que tu te rappelles!... Tu étais à la veille de pardr pour le bout du monde. Tu venais de m'expliquer que nous nous quitterions pendant un an, ou deux, ou trois ! Quant à moi, c'était le même effet que si tu m'avais dit qu'on allait se séparer pour toujours... Toi, en effet, tu acceptais cette idée que l'on pût continuer à vivre sans être ensemble!... Pourtant, tu m'aimais bien, n'est-ce pas?... »
Elle s'arrêta, osant à ce moment le regarder. Comme un sang de son âme, ses blanches larmes ruisselaient sur ses joues empourprées, perlaient aux fourrures de son col, ou tombaient en larges gouttes sur sa gorge frémissante.
« Si! poursuivit-elle en joignant les mains^ si! tu m'aimais bien!... Est-ce que je ne vois pas même que, malgré toi, tu m'aimes toujours?... Ah! ne dis pas non : tu m'aimes toujours! Et, pour moi, c'est là le pire!... Va, tu ne saurais rien trouver d'aussi affreux à me faire que de me répéter que tu m'aimes encore... Quel supplice de plus, si tu me le murmurais... oh! comme autrefois, bien doucement, à l'oreille!... »
's'—«;'ï'-jr--S'-:®"
dégoût... Non! la seule impossibilité pour moi, c'était de ne pas te garder, de ne plus t'avoir là constamment, près de moi, à moi, quoiqu'il ne me restât plus qu'à frissonner de remords et d'indignité, quand tu me parlais, quand tu t'approchais de moi, et que... que... tu m'embrassais!... Alors, n'apercevant plus au mondequ'unechance, qu'un hideux moyen de ne pas te perdre... je ne me suis que lâchement défendue!... Mais, dans ce moment même où nous sommes, ne devinestu pas quel effroyable bonheur c'est encore pour moi que tu sois ici... à me mépriser, à me haïr, à me piétiner si tu veux..." et à ne pouvoir cependant empêcher que toute mon âme ne se traîne à tes pieds, et n'en baise la trace?... »
Giselle rampait, en effet, dans la pièce, cognant son front par terre et s'évertuant, envers Jacques qui reculait devant elle, à lui prodiguer les effusions ardentes de la plus humble des douleurs.
Quand il n'eut plus le moyen de se retirer davantage, de se dérober au delà, quand le mur arrêta sa retraite, sa femme le pressait toujours, le harcelait encore dans une ivresse d'avilissement sauvage. Effondrée de désespoir, prosternée, s'accrochant comme aux genoux d'une idole, sous les pleurs qui la noyaient, elle semblait implorer que son mari la tuât sans retard s'il ne voulait pas l'emporter avec lui du naufrage...
JACQUES D EXIREUIL IJl
Alors, — à ce spectacle de celle qui, depuis des années, le jour, le soir... la nuit!... était la belle moitié de son orgueil, la compagne qu'il caressait de ses respects les plus tendres, — Jacques d'Exireuil ne put se retenir d'un mouvement de pitié.
Il la releva... Elle eut la sensation, dans cette promptitude qui pour le moindre indice fait renaîtra un moribond à la pensée de vivre, qu'elle était sauvée...
Mais il ne prononça pas un mot : son gosier se tordit convulsivement, et il fondit en larmes.
a Ah! s'écria-t-elle, voilà ce que j'ai mérité... C'était le seul châtiment qui pouvait vraiment m'atteindre et me trouver sans courage!... »
Anéantie, elle retomba sur le siège vers lequel son mari l'avait doucement repoussée.
De nouvelles questions, aiguës et lancinantes, la rappelèrent bientôt à la réalité.
Jacques avait séché ses yeux et repris une apparence de calme. Il interrogeait froidement, avec patience et sans méchanceté, exigeant de tout savoir, en détail... tout! D'un ton ferme et posé, comme un juge qui, pour un procès de mort, constitue son dossier, il s'informait des conditions pratiques, des moyens de pression morale, des dates, du comment et du pourquoi des choses, du secret de ces attentats jusqu'au fond de leur indicible... Et tant est suggestive
cette possession par laquelle on entre dans toute la vérité d'une âme, que le mari, à chaque aveu de plus, se sentait presque reprendre un peu de sa propre femme. Et si ce n'était pas abolir chez elle le passage de l'autre, c'était du moins s'y réinstaller en maître définitif, y fouler les impressions subies, y dégrader, sous les perquisitions les plus oppressives, les empreintes gravées par autrui.
L'émotion, entre eux, ne régnait plus avec violence. Il y avait plutôt une sorte de gêne étouffante à certaines demandes. Et souvent les réponses ne se faisaient que dans une défaillance de voix, ou par des silences de honte consternés...
Une soif intolérable consumait Giselle. Elle finit par s'en plaindre timidement, comme si elle avait douté que cela lui fût permis. Son mari lui prépara de quoi boire... Puis il vint lui soutenir le verre entre les dents, parce qu'elle grelottait d'angoisse et de froid.
L'heure avait beaucoup marché, et le feu s'était éteint dans l'âtre. La couverture de la jeune femme se trouvait prête, avoir été préparée d'avance, à cause de l'indisposition qui, toute la journée, l'avait déjà tenue au coin de son feu. Jacques lui commanda de se coucher, de ne pas s'exposer à prendre plus de mal, à tousser davantage... Tandis qu'elle lui obéissait docilement, ïl se détourna, voulant ne rien apercevoir
JACQUES D EXIREUIL 27^
de la beauté de sa femme, obsédé par la sngmatisante vision de Fusage qui en avait été fait.
Une fois étendue dans son lit, Giselle éprouva un infini sentiment de mieux. De ce que, tout à l'heure, elle avait été, par lui-même, aidée à se désaltérer, le breuvage avait pris la divine vertu de s'infiltrer, goutte à goutte, en son cœur brûlant... Elle restait inerte, déchirée, brisée, mais par une délivrance. C'était à un monstre que sa conscience venait de donner le jour; mais elle n'en portait plus dans son être les immondes tressaillements.
Jacques, attendant que la nuit achevât de s'écouler, s'assit sur une chaise, au pied du lit de sa femme... Oh! qu'elle eut de bien à le voir demeurer là, près d'elle!... Lui n'avait pas songé à regagner sa chambre. Il avait pris instinctivement une place qui, sans aucune hésitation, lui était apparue comme la sienne : à distance, et à petite distance.
Aucun d'eux n'était près de dormir. Ils ne se parlaient plus. Quelquefois leurs regards se croisaient, et s'en allaient aussitôt l'un de l'autre.
Résolu et pensif, Jacques fronçait ses sourcils noirs, tordait ses brunes moustaches, et discernait sa parc entière de responsabilités. C'était lui qui avait ruiné le ménage; c'était sa faute inconsciente qui avait mis en prostitution non pas seulement la vertu de sa femme, mais un
dieu des foyers plus rare encore : la passion même donc elle resplendissait pour lui... Et ne pouvant envisager ses remords face à face, il les repoussa pour se réfugier dans les conceptions plus fertiles de k vengeance.
Bien avant l'arrivée du matin, la lampe ayant vacillé, ils se firent connaître, par de rapides échanges de coups d'œil, leur commune appréhension de l'obscurité... Ensuite toute clarté s'éteignit. Il ne leur resta plus qu'à s'entendre parfois respirer dans les ténèbres, quand l'oppression de leurs sentiments devenait par trop lourde. Et, la toux de Giselle résonnant de temps en temps, elle l'étouiFait comme importune, dans la solennité du silence.
Âhl si Jacques avait pu ressentir et suivre l'inspiradon d'apposer ses mains sur le beau front, ardent et invisible, appesanti alors dans la dentelle des oreillers!... De quelle grâce royale ne disposait-il pas, pour guérir soudain les plaies dont, si près de lui, une tête adorable saignait idéalement!...
Mais c'était même plus qu'une puissance de souverain qui lui appartenait, envers le pieux repentir de cette créature. L'époux bien-aimé était grandi à la hauteur d'un maître de miséricorde infinie. Un miracle était inespéré de Giselle, et pourtant attendu avec humilité; elle n'imaginait qu'une sorte de pardon possible,
JACQUES D EXIREUIL TJ^
qu'an seul croyable et vrai... Ce pardon ineffable l'aurait trouvée dans un pur recueillement de béatitude, et l'aurait laissée purifiée et chaste, comme d'une Visitation.
... Quand la pendule sonna sept heures du matin, Jacques se mit debout subitement. Il alla ouvrir les rideaux d'une fenêtre, et, à la lumière encore basse du jour, il aperçut dans une glace sa figure décomposée par l'insomnie, son teint livide, sa physionomie ravagée, son air de malfaiteur.
Sans tarder davantage, il se dirigea vers une issue de la pièce.
Giselle s'était dressée dans son lit.
c Où vas-tu? demanda-t-elle... Oh! ne m'abandonne pas! Garde-moi!... t^
Et, comme il ne Técoutait point, elle se leva, le poursuivit, et voulut le retenir en lui faisant un collier violent de ses bras nus.
Jacques se dégagea énergiquement. Avec une voix menaçante et une mauvaise expression qui fit tressauter sa femme, il lui donna cet avis :
« Ne vous mêlez point de ce qui ne vous regarde pas I
— Que vas-tu faire? murmura-t-elle en pâlissant.
— Voir le baron Saflre... »
Elle se tordit les mains et balbutia :
< Jacques I... quel projet as-tu donc? »
L AftmATCS>E
rrès simplement, comme poir Txs ôû£« q-e Toa sait bien, qm est inévi-
mctsect est vena :
Cn' crc De Ta pis chez loi!... C'est un
. centre lequd tu ne pourras à £ûre retomber le malheur sur
la consiiéra avec une erpressioo de T-rCrcté sirrr-Tiarnc, en icplîquant:
< Qi.ari co a dans le coeur tout ce que j'ai po:ir ae sc<c;ecir, en est toujours le plus fort! > cr^itMh: la tête devant rimpétuosité :iî:=:ent des hommes, auquel, une fois de p'~:s, cle cctnprenait ne tien pouvoir. C'étaient e^ccce ks acreccs de Thonneur que, dans le trans- |>^rT de son mari, elle entendait gronder au- C£5s=s des exî^nces craintives et des protestatîcns de Tamour.
c Au moins, supplia-t-elle encore, vas-y armé ! f
Jacq:^es lui enserra le visage avec ses doigts
crispés, lui en fit brusquement sentir les griffes.
Er. les narines frémissantes, mordant à la fois ses
lèvres et ses paroles, il dit:
c Je vais lui sauter à la gorge, lui arracher la langue, lui crever les yeux, lui écraser la tête sous mes talons!... »
Au long des joues de la jeune femme, le froid de U chair de poule avait couru, dans les sillons
S*-3'|Hg>g:^^œvi»: I»'.-
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278 L*ARIfATURE
LA BARONNE SAFFRE
'absence du baronSaffre avaitduréprès d'une semaine, au lieu des deux jours que, en partant, il comptait y affecter.
Tout d'abord, il avait éprouvé un échec complet dans sa démarche finale et ses tentatives acharnées auprès des banques anglaises. En dernier recours, — et retardant l'heure de ne rapporter chez lui que la certitude du désastre inévitable, — il était allé, par un brusque circuit, frapper à la porte du marché allemand. Mais ce suprême et fort n'avait pas été moins stérile; et il n'obtint que de laisser, là encore, dans le monde de la finance étrangère, une impression étonnée de ses allures bizarres.
l'aamatc&e
iDcobéfcoce, dans une odeur de roussi qu'il ne sectair pas.
Dcpuîs un temps assez long, il n'avait point bo::gê de cette attitude; et il ne s'af>ercevait pas que il baronne Safire était, à présent, auprès de ki.
Celle<i fut obligée de lui réveiller l'attention par des bonjours réitérés.
SiiTre tourna enfin la tête vers la direction de la voix fluerte. Il était si loin de songer à sa femme que son regard — au lieu de se fondre vers elle en insignifiance, à force d'être conjugalement intime — eut une nuance d'expression comme à revoir quelqu'un que l'on sait bien connaître, que, pardieu! l'on reconnaît bien.
c Avez-vous Eût bon voyage? demanda la baronne.
— Non!
— Vous paraissez extrêmement fatigué?... »
n ne répondit pas.
c Ah! reprit-elle, vous vous êtes trop moqué de mes petites manies d'hygiène. Vous auriez mieux fait de les observer aussi... En ces dernières années, vous vous êtes dépensé... de toutes les manières!... Vous avez horriblement abusé de vos forces!... Vous avez été déraisonnable... très déraisonnable! » acheva- t-elle d'un ton déterminé que ne lui avait jamais connu Saffre et dont il fut singulièrement secoué dans sa torpeur.
LA BARONNE SAFFR& 381
Il redressa son buste de si imposante carrure; il frotta, des deux mains, son large visage, ainsi que pour en détirer les plis sombres, la grimaçante contraction.
a Je vais bien! murmura-t-il... Parfaitement bien. Je n'ai de mal nulle part! ]>
Il ne se comprenait pas lui-même d'avoir eu souci d'un propos de sa femme ni d'avoir voulu faire pour elle les frais d'une autre mine que celle qu'il avait naturellement.
Cependant la baronne ne s'était introduite chez son mari que parce qu'elle était pressée de s'y expliquer.
a Pour ma part, continua-t-elle, j'aurais été d'une légèreté impardonnable si je ne m'étais pas émue de ce qui avait pu survenir de grave dans votre état... Et maintenant, moi, je le sais! »
Elle prononça cette assurance avec une intonation aiguë et nette qui, au fond de l'esprit de SafFre, ayant traversé des épaisseurs d'engourdissement, y piqua comme un poinçon.
c Qu'est-ce que vous savez, vous? » grognat-il.
Son froncement de sourcils, en tout autre temps, aurait suffi pour ramener sa femme à se taire, en faisant l'innocente. Mais ces âges-là étaient passés.
c S'il vous plait, poursuivit-elle, causons en toute sincérité... Du reste, je ne suis pas ici pour
38l L*ARMATURE
VOUS soumettre mes reproches contre vous; ce sont les vôtres contre moi que je viens prévenir. i>
Saffre s'était levé, subjugué encore par ce que Faudace inusitée de la baronne lui imposait de mystérieux. Et ce qui lui restait d'imagination étant accroché à un seul sujet, il rêva que cette intervention s'y rapportait providentiellement et ne pouvait avoir pour but que de le sauver.
c Que vpulez^vous dire? inteixogea-t-il avec empressement.
— Il s'agit de vos affaires. On m'a appris qu'elles allaient au plus mal... 2>
Par un phénomène de l'habitude, sans le concours d'une volonté ni d'une raison en train de s'annihiler, la figure du baron se rasséréna. Il se retrouva, avec un sourire aux lèvres, sur le terrain familier des hâbleries. Il répliqua à sa femme, comme s'il eût traité avec Happarsheim ou négocié quoi que ce fur dans ses bureaux :
« Jamais ma position, sur tous les points, n'a été meilleure qu'en ce moment!... 9
La baronne fit un petit signe de dénégation absolue.
« Non, dic-elle, vous êtes à bout!... Dès que l'on m'a eu mise sur m^s gardes^ j'ai fait diligence, j'ai consulté des personnes sérieuses et de toute honorabilité... Une prompte enquête a été menée adroitement... Et les preuves les plus douloureuses m'ont été fournies en abcMuiance... b
LA BARONNE SAFFRE 28)
SafFre avait, de nouveau, changé de physionomie. Il roulait les yeux incertains d'un fauve provoqué; et, férocement, il guettait qui ou quoi dévorer, chose ou personne, parmi ce que sa femme lui exposait.
« Je suis mère de famille, objecta celle-ci... Dans cette situation, pouvais-je rester les bras croisés?... »
A travers son égarement, le baron vit poindre le coup de grâce, il devina qu'un écrasant péril de plus s'apprêtait à charger sur lui et sur les débris qui le défendaient encore... Ajournant de nier la vérité, de recommencer à mentir impudemment, il courut faire face au plus pressé :
« Ne vous ingérez pas en tout celai... Si vous voulez que nous restions bons amis, veillez à ne plus remuer, à ne vous risquer dans rien!... »
La baronne avait hâte de placer entre elle et lui la grosse idée de cet entretien, d'y employer le grand mot, afin, pour la suite, de se retrancher derrière. Elle dit avec rapidité :
c J'ai pourtant à obtenir ma séparation de biens... s>
L'expression de SafFre devint formidable,
« Oh! fit-il... Vous n'oseriez pas commettre cette infamie? »
Mais sa femme, sans protester, s'en tint à pâlir encore sous sa pâleur.
Lui perdît d'abord concenimce... Bientôt, saiM
être capable de guère réfléchir, mais instinctivement, avec des gestes de démonstration machinaux, comme s'il eût toujours paré un même coup, il se précipita dans les phrases :
c Malheureuse!... La séparation de biens, voilà ce qui serait l'acte le plus funeste!... Mais pensez donc!... Quel est le financier dont la fortune résisterait à une pareille déconsidération, à un si brutal arrêt dans ses opéradons ?... Non, non ! vous ne commettrez pas contre moi un crime qui ne serait pas moins néfaste vis-à-vis de vous-même... Vous ne sauriez prendre non plus cette responsabilité à l'égard de nos enfants, dont vous auriez détruit l'avenir, sous prétexte de l'assurer!... »
Elle riposta fermement :
c En fait d'avenir, nous n'en avons plus d'autre que ce que je pourrai personnellement réaliser dans ce qui vous reste encore.
— Ah! s'écria SafTre, je ne vous laisserai pas m'égorger de la sorte!... Et puis, c'est trop bête! Ah çà! qu'est-ce que vous compteriez recirer delà?...
— Les trois millions cinq cent mille francs que vous avez reçus de moi en nous mariant, et les onze autres que mes héritages m'ont successivement constitués...
— Et ce sont ces misères-là que vous chiffrez, quand il s'agît, entre nous deux, d'une communauté de quatre cents millions peut-être!...
«'■i!$<lki»«--||
> j fl : Atsvi
2S6 l'armature
demeurait inébranlable comme une borne. Elle s^abscenait de contredire son mari, attendant avec dëféreiiCe le moment de lui faire part ellemême de la chose décisive qu'il avait maintenant à savoir d'elle. Elle se taisait, dtins la dignité mélancolique de vouloir satisfaire jusqu'au bout aux convenances conjugales, persuadée qu'elle avait fait, en ces remuantes épreuves, le sacrifice de sa santé, et que, devant l'intérêt supérieur, elle s'y était, hélasl désistée de sa patiente, de sa soigneuse candidature à la longévité.
SafFre, avec une agitation prolixe, prétendait initier sa femme à toutes les magnificences présentes et futures de l'entreprise sous l'écroulement de laquelle il ne se sentait plus englouti. Il interprétait le ferme silence de la baronne comme une approbation de chacun de ses déraisonnements. Il exultait de triomphe. Il s'égarait en exposés interminables, se reprenait, s'embrouillait et se débrouillait dans les locutions qui, du cerveau, lui tombaient pêle-mêle sur la langue... Et brusquement, au détour d'une divagation, il s'arrêta, les yeux stupides, ne sachant plus quoi dire,-
La baronne saisit cet instant pour en terminer.
« Je dois vous prévenir, fit-elle, que ma demande est déjà formée... »
Saffre la considéra d'abord avec hébétude.^
:M.i^~.-.iMM^r^
-^ige'igi'î* *'*■'
LA BARONNE SAFFRE 289
moi... Ils vont me mordre... me déchiqueter!... Ne les entendez-vous pas hurler que je suis un voleur?... Et on va leur donner raison! L'accaparement, il y a des lois contre ça! il y a des lois contre tous ceux qui sont à terre!... Alors, il me faudra donc aller en prison?... »
Sur ce mot qui lui fit agrandir encore ses yeux écarquillés, il éclata de rire. Pour une seconde, sa physionomie eut de convulsifs rictus dont elle parut extraordinairement gaie.
a Ha! ha! ha! cria-t-il... Le baron Saffre en prison!... Elle est bien bonne!... Le coup est réussi!... Vous ne vous en doutiez pas, hein?... »
Instantanément, ayant recouvré un masque immobile, il reprit :
a Mais pourquoi avoir fait cela sans me consulter?... Plaît-il?... Quoi?... Ah çà! me le dirastu un peu, ma canaille?... d
Et comme d'un pas doux, le regard plein d'une surnaturelle rêverie et les lèvres pincées, il s'approchait de sa femme, avec un air terriblement désireux de la faire répondre à ce qu'il lui demandait, elle murmura, en gagnant du terrain :
ce J'avais trop peur de vous, je n'aurais plus osé agir si je vous avais vu, à l'avance, être ce que vous êtes en ce moment!... »
Et là-dessus, elle s'enfuit; elle courut se claquemurer chez elle, par le double tour des clefs et tous les verrous des portes.
La baronne se vit soudain à la veille d'une invasion de la police... Oh! l'insupportable vision que ce cortège forçant le seuil de son hôtel et venant s'y livrer, peut-être en plein jour, à une arrestation... comme chez des pauvres I...
« Dites à Joseph, cria-t-elle à travers la cloison, de laisser son maître tranquille... de ne pas l'agacer davantage par une surveillance... de ne le contrarier en rienl... »
A présent, elle ne songeait plus à retrouver du repos. Elle avait la terreur de tout événement qui pût, un jour ou l'autre, mettre un terme à cette situation, et, en même temps, une vague crainte que cela tardât à en finir, une envie inavouée, impatiente, que pourtant il en fut immédiatement fini...
Mais, peu d'instants après, la femme de chambre revint avec effarement cogner à la porte et renouveler ses instances.
ce Que M™« la baronne écoute! gémit-elle.,.
C'est affreux!... Monsieur est en train de tout ravager!...
Sur cette interpellation, la baronne Saffre, d'un bond, quitta sa couche. Elle entre-bâilla craintivement le battant derrière lequel sa prudence savait n'avoir à trouver qu'une femme de toute confiance. Et, delà, elle tendit l'oreille... Une rumeur de cris, un retendssement de masses brisées emplissaient les espaces de Thôtel...
394 l'armatuke
Elle mit en barricade, à chacime des entrées de sa chambre, des meubles plus hauts et plus lourds qu'elle. Mais, pour les faire évoluer, elle disposait de cette grâce miraculeuse, de ces ressources inépuisables qui jémanent de la ferveur pour soimême, et qui, en cet instant, grandissaient son aspect jusqu'à celui d'une zélatrice de soxipiopce bienl...
La baronne SafFre, en se décidant à s'adresser k la justice sur le conseil très documenté du notaire, n'avait pas préalablement communiqué ses intentions à ses filles ni à son fils. En l'absence de leur père, elle avait jugé irrégulier de les instruire avant lui de ce qui le concernait tout le premier, et de les convier ainsi à se mêler d'une décision où mieux valait que leur piété filiale n'eût pas à se prononcer.
Mais,, dès la première heure au lendemain des scènes dont l'hôtel Saffre avait été le théâtre, elle manda ses enfants, en leur écrivant dans les termes les mieux ménagés.
Ce fut Arthur Saffre qui se rendit le premier à l'appel maternel. Il possédait la plupart des qualités de ce qu'on appelle un bon fils, c'esttà-dîre que, étant garçon, il n'avait jamais fait de dettes, et qu'il s'était marié par convenance, selon le parti que lui avait choisi l'inclinadon de ses parents.
père, c'était encore que cette perspective de sa carrière académique était Tunique chose, en lui, qui refusât de se laisser oublier. Dans la boufEssure accidentelle de sa vanité, les mauvaises nou* velles avaient égaré une grande partie de leur virulence. Enfin, pour éprouver tout à fait le sentiment d'un malheur, il faut en avoir tout à fait le loisir, être à son heure d'y songer à l'aise. Tandis qu'Arthur Saffre, autant qu'il était navré, se sentait aussi pressé, et par ailleurs inquiet. En' prenant congé de sa mère, il demanda soudain :
oc Les ordres, n'est-ce pas? sont donnés pour empêcher de répandre dans le public ce qui s'est passé ici?... »
Maintenant, il appréhendait un coup supplémentaire de la fatalité, le souffle hostile au dehors de quelque tempête suscitée par les troubles de sa famille, un invraisemblable changement d'ordre du jour dans les immortelles gravitations de l'Institut.
... Lors du passage des Bréhand, qui se produisit plus tard, l'attitude d'Olivier fut beaucoup moins stoïque. Depuis le hasard qui lui avait fait réaliser son mirifique mariage, il s'était attaché à l'avenir de sa richesse avec une sorte de passion d'inventeur. Il n'avait cessé de regarder venir le jour où il hériterait du baron SafFre comme celui qui lui constituerait la gloire d'avoir mené au comble du perfectionnement la recette de$
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millions. Cela devait être la récompense méritée pour les nombreuses années où il avait voué ses plus constantes pensées à chercher les applications dont serait susceptible sa trouvaille de tant d'argent... Et voilà que, subitement, il voyait se dérober devant lui toute Fétendue d'un Pérou qu'en ses navigations de Parisien il avait découvert et dont il était peut-être à la veille, par son droit de conquistador, de se créer duc ou marquis!...
Au spectacle de la mine atterrée qu'il avait, la baronne Saffre voulut le rappeler à des sentiments de consolation. Elle lui montra M™* Bréhand effondrée d'affliction dans sa graisse^ et dont on n'aurait point toutefois pu dire si le chagrin, qui s'échappait en un susurrement monotone d'entre ses joues rebondies, lui était inspiré par les maux de son père ou par l'air mécontent de son mari.
c Au moins, soupira la baronne par une comparaison avec son autre gendre, vous avez, vous, un ménage heureux!... Allez, mon cher Olivier, votre lot ici-bas est le bon!... Il vous restera toujours une compagne qui vous aime!... 9
Bréhand était en train d'envisager que la rente annuelle de cent mille francs à lui servie jusquelà par son beau-père, en dehors de tout contrat, ne serait pas non plus payée désormais. Et, sur l'exhortation de sa belle-mère, ayant eu les yeux
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tirés vers l'associée présente et future de tous les instants de sa vie, les monstruosités lui en apparurent, dans leur plénitude, pour la première fois. Dame I à la longue, il s'était si complètement assimilé l'usage de la dot de sa femme que cela s'était confondu, en son âme, avec le sens des droits de son propre individu et l'emploi de ses facultés naturelles. Sous l'effet de son émoi, ne considérant plus la propriété de leur hôtel et les deux millions jadis reçus que comme des biens de naissance,-— qui lui eussent été personnellement, de tout temps, acquis, — il était près de crier qu'avec une pareille entrée de jeu un aussi beau garçon que lui avait été exploité. Toute sa conscience protestait, de bonne foi, contre le fait de lui avoir jeté sur les bras une jeune personne destinée à être ainsi déshéritée... et de ce calibreJàl
... La visite que la baronne Saffre souhaitait le plus anxieusement de recevoir était celle du comte de Grommelain. Elle l'avait relancé par une lettre très pressante à l'avenue Kléber, où il continuait d'être domicilié, tout en y observant à l'yard de sa femme les mesures d'isolement les plus strictes.
Grommelain avait déféré à cette prière. Quant à la ruine de Saifre, il n'eut que de la froideur à se l'entendre confirmer, puisqu'il n'avait pas conservé plus de prétentions que d'illusions sur ce sujet. Mais le triste état dans lequel était physi-
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quement tombé le baron parut le toucher. Il eut les expressions de condoléance d'un homme à principes, qui n'aimait pas à voir les désordres de la nature se produire dans les familles, qui n'y admettait que l'uniforme rectitude des procédés pour les cas ordinaires et les moyens de la légalité pour les circonstances exceptionnelles.
La baronne Saffre avait hâte d'utiliser cette espèce de détente chez son interlocuteur pour amener une réconciliation entre les époux de Gromnaelain. Son plus cher désir maternel était d'obtenir que son gendre reprît Marie-Blanche, dont elle craignait, autrement, d'avoir peut-être à s'encombrer.
a Et maintenant, dit-elle, laissez-moi, dans ces moments si cruels où nous sommes, vous conjurer d'être indulgent... de renoncer, pendant qu'il en est temps encore, à votre projet de rupture définitive avec ma fille... »
Grommelain fit courtoisement le geste de vouloir l'arrêter net.
a Ecoutez! reprit-elle... Une raison majeure, à laquelle vous n'avez sans doute pas réfléchi, doit vous dicter votre conduite : c'est l'intérêt de vos enfants!
— Madame, mes entants n'ont rien à perdre à ne pas être élevés par leur mère.
— - Et ce qu'ils ont à en revenir?... A l'heure actuelle, l'héritage de tout ce que votre femme
possède leur est garanti par votre régime dotal... Qu'en adviendra-t-il, si le mariage entre vous est détruit?
— La séparation de corps, que je demande, ne modifie pas le principe d'inaliénabilité...
— Soit! Mais dans trois ans, qu'est-ce qui empêchera Marie-Blanche de réclamer et probablement d'obtenir le divorce?... Alors elle recouvrerait la libre disposition de ses biens... Prévoyez-vous qu'elle en ferait un usage très raisonnable?... 9
La baronne s'exprimait presque avec l'aisance, la perspicacité en ces matières, des jurisconsultes avec lesquels elle venait de frayer étroitement depuis six jours, et dont elle avait peut-être appris sa leçon. Au reste, n'avaît-elle pas employé à méditer sur toutes choses les trente-cinq années environ, d'apparente annihilation en ménage, qu'elle avait passées dans le silence, la rêverie et les airs distraits de ses prunelles pourtant si claires?
Grommelain était devenu pensif.
ce Vous en serez quitte, opina-t-il, pour faire donner un conseil judiciaire à votre fille...
— Ah! mon ami, devine-t-on jamais l'instant où il serait opportun d'agir?... Regardez, icimême, à quel degré de chute nous sommes arrivés sans nous en être doutés à temps!... Non, non! n'entre-bâillez point au hasard, à l'incertain, à l'in-
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femme, hors de la vie de Paris, se reposer quelque temps dans un air sain, à l'abri de toute occasion d'égarement?
— Avec ça, s'exclama-t-îl, qu'elle se supporterait une seule journée, dans ces conditions-là, à la campagne!
^ Je la sais, au contraire, très disposée à cette décision... Elle ne peut avoir envie que de s'effacer, de se retirer un peu de la grande vie élégante, à la suite de tout ce qui vient de l'assaillir... comme femme... comme fille... Sa situation mondaine est devenue très embarrassante, au moins momentanément... S'en aller de la sorte lui paraîtra très comme il faut. Elle s'y soumettra comme à une période de deuil qui lui sied, elle le comprend bien, de porter... ^d
Grommelain ne répondait ni oui ni non. Évidemment, c'était aussi une solution correcte de son conflit que d'enlever sa femme à l'existence parisienne, et de l'installer aux champs dans un isolement relatif. Le monde des salons serait plus favorable à cette mesure qu'à celle des débats judiciaires, parce que, d'abord, elle épargnerait le scandale et que les liens du mariage seraient, par cette voie, préservés d'une atteinte publique en leur principe de sainteté essentielle... Et même si, le diable s'en mêlant, la comtesse de Grommelain devait trouver encore le moyen de tromper son mari jusqu'au fond de leur retraite, celui-ci
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se disait que cette disgrâce à la campagne n'avait jamais une solennité aussi désobligeante qu'à Paris, auf si officielle. Il verrait à traiter cela à sa guise, au lieu d'avoir à se régler, dans le monde, comme il l'avait fait pendant des années, sur l'attitude fixe des autres camarades du même régiment.
L'insistance de la baronne Saffre s'exprima plus précisément encore :
ce Vous n'avez qu'à vous installer, avec ma fille, à Ozerpie...
— A Ozerpie? fit Grommelain d'un ton aussi étonné que vindicatif... Mais les Bréhand se considèrent là comme chez eux, tant que ce ne sera pas vendu!...
— Non pasi... Je reprends directement ce domaine. Il parait qu'il a été acheté en mon nom, avec les fonds mêmes qui, l'an passé, me sont revenus de la succession de ma sœur... :ù
Ahl c'était bien tentant, pour l'aîné des deux gendres, de lui offrir la revanche du passe-droit que le cadet lui avait fait éprouver. Grommelain sentit se raviver la blessure profonde qui, naguère, avait été infligée à son cœur de gentilhomme par la méconnaissance de ses titres à la préséance cynégétique et de sa propension née à l'amour terrien. Dans ses arguments, la baronne Saffre avait eu l'art d'employer les influences, selon l'ordre où le génie de la langue les a classées, en faisant appel, après les sentiments, aux ressentiments.
Celle-ci, poussée par rexcrême envie d'assurer le succès de ses efforts, ne pouvait cependant s'empêcher de soupeser les onéreuses conséquences de la proposition qu'elle allait aventurer.
c Je vous offre, dit-elle enfin avec hésitation... pour vous et votre femme... la jouissance... complète... de cette... de toute cette terre!... i
Avec l'air d'élévation qu'avait pris son visage, l'ftme de saint Martin semblait manifestement l'inspirer, mais sans qu'elle s'en fût approprié plus qu'à demi le vrai souffle... Avec ses façons gênées et ses tâtonnements de paroles, elle paraissait avoir passé, du premier coup, au second mouvement de la générosité; et sa mine, un peu piteuse, n'évoquait que l'idée du moment où son bienfaisant modèle dut voir à s'ajuster avec la partie de manteau qui lui restait.
Grommelain avait eu un geste de grande manière pour indiquer que la considération qui pouvait le faire fléchir ne se joindrait que de haut à celle-là. Il répliqua:
« Ce que vous m'avez signalé à l'égard de mes enfants mérite que je l'examine... En effet, je n'ai le droit de causer aucun tort à ces pauvres gamins!... Je réfléchirai...
— Ah ! mon ami, puisque votre rigueur a commencé de s'adoucir, n'ajournez pas votre décision!... Soyez tout de suite conciliant jusqu'au bout... Votre femme est ici, à côté... Concédez-
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moi de vous Tamener ; et faites qu'au moins, parmi les infortunes qui me frappent, j'aie la vue réconfortante d'une paix rétablie entre vous deux!... »
Elle ne laissa même pas le temps à Grommelain immobile d'adopter un avis; elle lui imposa le sien en courant chercher Marie-Blanche. Et, l'instant d'après, ce fut encore la baronne Saffre qui obligea les époux à reprendre contact, par une apposition du bout des doigts contre le bout des doigts.
Tous deux alors, dans cet attouchement comme sacramentel, renouvelaient leur pacte de mariage. Ils acceptaient d'y rentrer, avec le souvenir bien chaud d'avoir réciproquement perpétré ce que deux époux peuvent se faire de pire, mais aussi après constatation que, pour leurs intérêts respectifs, ils n'avaient non plus rien de mieux à faire que de continuer. Pleins de déception, de rancune et de fiel lun contre l'autre, l'expérience les mettait pourtant plus près de s'entendre désormais qu'au temps jadis où, devant les autels, ^ ils avaient à la légère échangé le serment de s'aimer. Car le principal, en ménage, n'est-il pas de se connaître?... Et ils se connaissaient.
Néanmoins, la baronne ne voulut pas faire durer trop longtemps cette première entrevue de remariage. Elle congédia maternellement Marie- Blanche et retint son gendre pour délibérer avec lui sur tant de difficiles questions qu'imposaient,
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d'urgence, le krach financier et le krach mental de Saffre.
De la personne même de celui-ci, confusément traitée comme détruite, nul des Brâiand ni des Gronmielain ne s'était inquiété. Tous s'étaient abstenus de poser une interrogation sur ce qui pouvait lui être encore réservé, sinon moralement, du moins matériellement. Et il semblait qu'aucune pensée ne s'occupât plus de l'individualité de l'ancien maître, en cet hôtel que, naguère, il emplissait si formidablement et presque de majesté...
Mais pourtant sil... Quelqu'un, depuis quelques instants, avait trouvé le moyen de s'introduire dans la place et, sans rien savoir des événements de la veille, ne pensait qu'au baron Saffre, en rêvait les yeux ouverts, et rongeait passionnément sa dure impatience de parvenir auprès de lui : c'était Jacques d'ExireuiL
... Il y avait six jours et six nuits que cet hôte attendait fiévreusement son tour, auquel maintenant il estimait être presque arrivé.
Le matin où Exireuil avait, durant ce délai, tenté sa première démarche, le baron venait, une heure auparavant, de partir pour un voyage, disait-on, de deux jours. Au bout de ce temps, on avait encore opposé au visiteur bien exactement revenu l'absence de Saf&e qui, en effet, se pro-
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longeait au delà des prévisions. Exîreuil avait interprété cela comme une mesure de précaution à son égard. Il avait cru que celui à qui il avait affaire, ayant été prévenu aussi, se tenait sur ses gardes. Et, dès lors, il s'était posté, en vain, sur les chemins habituels d'un adversaire qui, en sa forteresse, semblait du moins s'être fait inabordable.
Mais, avec le retard imposé à la vengeance, rien n'avait affaibli la furieuse tension de cet esprit simple, né pour être dupe avec enthousiasme et se déchaîner avec imprévoyance. Point de discussion à son foyer, pas une minute de déviation dans l'entente taciturne et grave qui reliait le mari et la femme. Tous deux, et pour n'importe quel sort, ils se sentaient étroitement réunis par la complicité du projet en une seule fois expriipé. Quelque chose d'exécrablement fort consolidait leurs rapports de tous les instants, et les rendait inséparables. Ce n'était pas, comme on dit, un cadavre qui existait entre eux, mais pis : un vivant, dont l'idée qu'il respirait toujours les hantait également dans leur accord et leur hérissait la chair.
Aua$i, en recevant le télégramme par lequel Saffre, au cours de ses pérégrinations, lui assignait rendez-vous à son retour, Jacques d'Exireuil exprima toute son âme à sa femme dans cet unique mot : c Demain I... 9 Et toute l'âme de
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Giselle, comme un profond écho, le lendemain, en laissant son mari la quitter, exhalait la résignation à ce qu'il en fût fait d'elle, ainsi que de lui, selon leur destin.
... Quand il s'était présenté, vers les trois heures, à la porte de l'hôtel SafFre, Exireuil avait eu néanmoins la surprise de s'entendre répondre que M. le baron, quoique revenu effectivement, ne recevait pas. Il avait eu beau arguer de la dépêche qui le convoquait personnellement; la consigne paraissait bien infranchissable. Décidé à toute ruse pour passer outre, Exireuil s'avisa de demander à voir la baronne. Le portier, n'ayant pas, sur ce point, d'instructions contraires, accorda l'entrée à un personnage qu'il connaissait, depuis quelque temps, comme un familier de la maison.
A ce moment-là, tout juste, la baronne venait d'entrer en conférence avec Grommelain sur le chapitre des diverses mesures qu'elle avait à prendre, administratives, litigieuses et mondaines. Informée de la visite d' Exireuil, elle le fît prier de vouloir bien patienter jusqu'à ce qu'elle en eût fini de l'occupation qui la réclamait.
Exireuil avait été conduit dans le salon des glaces. Sous les rayons du jour, cette pièce resplendissait de clarté. Le jeu des reflets et les dorures éclataient en étincelles devant un blanc soleil d'hiver. Mais ce milieu de luxe extraordi-
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enseignées, à cous les scrupules de son exist^ice; Déjà rien que par la petite matérialité de cet acte, il sentait avoir transgressé les principes les plus impérieux du monde, ec désormais être évadé de la convention...
Mais qu'importait cela dans l'impulsion de primitif insrinct qui, à travers les siècles, reparlait par-dessus tout en cet être!... Lui, maintenant^ en rasant ces murailles enrichies de tous les ors, au long de leurs trumeaux peints et de leurs cimaises sculptées, avait retrouvé le chemin de nature, il suivait la sente féroce par où les jusdciers des premiers kges allaient semblablement s'assouvir.
Toute l'immensité des salons était déserte.
Leurs volets clos n'y laissaient filtrer que de minces filets de lumière. La traversée du sinistre passant ne troublait pas l'étendue de ce silence. Dans l'atmosphère ténébreuse, des housses blanches couvraient les meubles d'autant de suaires indistincts. Et la fade odeur du renfermé régnait là comme celle du cimetière où eussent été ensevelis les splendeurs irradiées de la soirée dernière, les restes de tant d'élégances, de rivalités, de caprices passés, de murmures éteints et de bravos expirés.
Au bout des pièces d'apparat, Exireuil avait pénétré dans un coquet réduit qui n'était destiné à contenir qu'un petit escalier en serpentin...
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roic-on pas fourni chez le portier un motif aussi valable de la consigne?... Du reste, c'était fa^ cile de vérifier la chose, puisque la chambre de Saflfre était là, tout de suite là, et qu'il n'y avait qu'à s'y introduire — encore et toujours comme chez soi.
Exireuil pénétra promptement à côté. Il constata tout de suite que le baron n'était pas au lit... Tant mieux!... Des paravents paraissant installés contre le froid, par leur alignement au milieu, coupaient toute la largeur de la vaste pièce, somptueuse et sévère avec ses boiseries.
De là derrière, un interne, sorti au bruit des pas, crut avoir affaire à un parent proche et autorisé, en voyant que le nouveau venu se présentait, le chapeau sur la tête, par une entrée intime.
Il salua et demanda :
a Est-ce que Monsieur compte rester un peu auprès du baron ? i>
Exireuil, trop surexcité maintenant pour définir quel caractère avait la présence de ce jeune homme, se méprenant aussi et l'envisageant comme un nouveau petit secrétaire peut-être, répliqua du ton de quelqu'un qui veut avoir son temps :
a Oui!... autant qu'il le faudra... Pourquoi cela?
— Parce que j'ai à écrire ; et je profiterais, pour y aller, de ce que vous occuperiez la place...
— Bien! Faites donc! » lui dit Exireuil, pressé
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surtout de l'écarter, d'être en tête-à-tête avec SafFre et d'aboutir.
Le tiers gênant était parti... Séparés encore par la rangée de paravents qui les cachait l'un à l'autre, ils n'étaient plus que deux — un et un — à respiter dans la chambre...
Exireuil se porta en avant, écarta l'obstacle, prêt, du même élan, à foncer au delà et à étouffer de ses dix doigts le premier appel qu'il devait à la fois faire naître et mourir.
Mais à ce qu'il vit aussitôt, ce fut lui qui recula et qui cria!...
Saffre, le long d'un grand dossier de fauteuil, était ligotté. Dans les manches d'une camisole de force, ses mains et ses bras disparus livraient son buste sans défense, comme un tronc inerte. Son indomptable tête des anciens jours se penchait, en avant d'une encolure désarticulée; seule, sa crinière hérissée rappelait encore le lion qu'il avait été. Et sur son visage écarlate ses yeux injectés ne se marquaient que par la lueur, encore plus rouge, de leurs deux taches sanglantes.
Dans l'ouragan des émotions qui ballottaient Exireuil, il eut une recrudescence de rage à concevoir que sa revanche personnelle lui échappait. Le coup vengeur dont il constatait que Saffre était frappé, c'était comme si ce condamné fût resté indemne, au regard de l'exécuteur survenu trop
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tard pour faire là son propre ouvrage ec lui-même s'y rassasier les mains.
€ Ohl fie Exireuil approché de tout près... Misérable!... »
Ec les contractions de sa figure hurlaient les mots qu'il ne proférait qu'à voix basse.
c Devines-tu pourquoi je suis là?... Sens-tu ma haine et mon besoin de te tordre le cou?... 9
Mais SafTre, après douze heures de manie aiguë, de délire fiirieux, de convulsions épileptiques, abruti, anéanti, couvait un retour d'attaque, dans une absolue stupidité. La démence le bourrait et le rembourrait d'insensibilité, d'indifférence noire...
c M'entends-tu, au moins?... Gueux! scélérat!... Comprends-tu ?... comprends-tu que je sais tout?... ]» interrogeait Exireuil en écrasant ses poings l'un contre l'autre, dans la détresse de ne pouvoir valablement s'en servir.
Saffre ne donnait aucun signe de connaissance... L'autre cherchait à lui découvrir des rayons visuels et, pour le provoquer en ligne directe, passait fébrilement de place en place, à deux doigts de le toucher... Mais les prunelles flamboyantes demeurèrent fixes, sans une vibration, sans un clignement, même sous le geste d'énergumène qui les menaça de s'y enfoncer...
« Rienl... dit Exireuil... Je n'obtiendrai rien!..; Pas une expression, pas un atome de sentiment à
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lui arracher!... Ah! bandit!... puisque je suis assez bête, assez lâche, en te voyant ficelé comme un saucisson, pour me retenir de t'arracher la peau, de te casser les os et les dents... Voyons, remue un peu... appelle... aie peur... éprouve... Tâche au moins de sentir, au fond de ta carcasse, tout le mal que je te veux pour celui que tu m'as fait!... Vieux gâteux! vieux maudit!... t>
Et dans le paroxysme de l'emportement, dans l'impuissance éperdue à se payer de toute autre satisfaction, il souilla d'un crachat cette face inconsciente, où l'outrage se confondit avec les baves qui en ruisselaient.
Désormais, Exireuil n'avait qu'à se retirer de son assaut, à renoncer à des suites toutes impossibles, à s'affranchir de cette vue exaspérante, hideuse et vaine.
Il s'orienta vers la sortie. La direction la plus courte, la plus naturelle, était de prendre la porte communiquant tout droit, par le corridor, avec le grand palier de l'escalier central. Mais cependant, par une impulsion encore irraisonnée, sans réflexion, il se rengagea dans la voie détournée qu'il avait suivie pour venir... De seconde en seconde^rêtre d'habitude, détrônant l'être de spontanéité, se restaurait en lui... Dans le retour à travers les salles par lesquelles, tout à l'heure, était allée sa marche d'assassin, il glissait à présent
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d'un pas presque furcif, candis que ses instincts normaux se rétablissaient, avec un souci revenu de ce-qui-$e-doit et du qu'en-dira-t-on... C'était ainsi se rapprocher du seuil des usages institués, recouvrer machinalement sa place de politesse et ses fonctions d'apparences dans les hypocrisies du monde... Et, quand il eut regagné le salon des glaces, — tout le tragique de son évasion ne se résumant plus qu'en une escapade secrète, — il s'y vit définitivement réintégré en son poste d'indiscutable correction dans la société.
A peine était-il rentré là, que la baronne Saffre se présenta. Elle s'excusa d'avoir, bien longtemps sans doute, laissé se morfondre son visiteur. Elle approuva qu'il eût demandé à la voir, au lieu de son mari devenu invisible; et, là-dessus, elle lui confia la vérité des événements.
L'air sombre et glacé d'Exireuil fournissait une attitude suflfîsante pour qu'il n'eût pas à feindre la stupéfaction, en écoutant le récit de ce grand drame dans un cerveau humain, dont lui-même, de ses propres yeux, venait inoubliablement de voir la conclusion.
Au sujet de l'état des finances de SafFre, la baronne remercia Exireuil avec cordialité de l'avertissement que, depuis quelques minutes, elle savait lui avoir dû, indirectement.
Il protesta :
« Grommelain a eu tort de me citer en ceci...
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J'ai cru dernièrement, par suite de nos vieilles relations de famille, avoir, en effet, à lui donner un avis important... Mais c'était une confidence, de lui à moi, d'où il n'avait pas à me faire apparaître.
— Ne lui en veuillez pas... S'il a prononcé votre nom dans l'entretien que je termine, à l'instant, d'avoir avec lui, c'était parce qu'il vous désignait comme étant placé mieux que personne pour con. tinuer à nous rendre, à moi et aux miens si cruellement éprouvés, un très grand service...
— Moi, madame?... fit Exireuil en dressant la tête avec étonnement... Comment cela? »
Au fond des regards que croisèrent le mari de la maîtresse et la femme de l'amant, il y avait un même point mystérieux, allumé chez celle-ci par une vive curiosité, et chez celui-là par un intense besoin d'être éclairé dans une des pires méfiances... Peu leur importait dorénavant, à l'un et à l'autre, le rôle et le souvenir du baron Saffre, sa personnalité tombée, corps et âme, en loques, et les restes piteux qu'à l'étage au-dessus on en tenait encore attachés et assis!... Mais, lors des jours récents où celui de là-haut était un rude entrepreneur de choses, il avait créé un indicible rapport entre les deux interlocuteurs qui, demeurés pleinement dans l'action et la vie, se trouvaient en ce moment face à face... Les yeux noirs d'Exireuil cherchaient à lire au plus profond de
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la conscience de la baronne si elle savait ?... Et lui, savait'il? C'était ce qu'elle aurait aimé à découvrir, sous la blafarde projection de ses discrètes prunelles...
La baronne SafFre reprit :
c Monsieur d'Exireuil, vous avez été inidé par mon mari même à nombre de ses affaires... Un concours aussi clairvoyant, aussi sûr, aussi renseigné que le vôtre, nous est indispensable... Ma santé est trop précaire pour que je supporte à moi seule les difficultés dont j'aurais lieu d'être accablée, dès maintenant... Avec les procès qui vont surgir et la part importante de communauté que je pourrai peut-être sauver encore, enfin avec les lourdes charges d'administration qui m'incomberaient dans la suite, c'est pour des années, c'est pour toujours que je voudrais avoir l'amicale assistance d'un homme de votre valeur, l'ayant entendu tant de fois vanter... Je ne puis me reposer de rien sur mon fils qui déteste les comptes, ni sur mes gendres : l'un va s'installer à la campagne, l'autre est très accaparé par sa femme... Ai- je besoin d'ajouter que vous fixeriez vous-même vos droits à notre vive gratitude?»
Exireuil n'eut qu'un mouvement : celui du refus... Sa seule pensée fut la volonté d'avoir à jamais rompu toute attache d'argent avec ce qui touchait au nom de Saffre.
La baronne le persécuta encore :
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OC Ce n'est pas uniquement en mon nom que je vous adresse cet appel. Je vous prie aussi de la part de mon gendre de Grommelain, qui a pour vous la plus sincère sympathie... Vous ne pouvez pas vous dérober devant ces instances de votre ami... »
En effet, la baronne avait été stimulée par les recommandations du comte, qui était désireux de ne pas voir subitement retomber sur le pavé quelqu'un que, selon son expression, il connaissait de famille. Chez celui-ci Grommelain considérait un homme né, comme lui; il aimait un mari, encore comme lui : bien trompé. Et, en vertu de la solidarité d'après laquelle il avait été prévenu par Exireuil des dernières menées du baron Saffre, il saisissait l'occasion d'acquitter sa dette morale envers lui, galamment, noblement, aux ifrais de sa belle-mère.
Pendant les insistances de la baronne, Exireuil songeait bien qu'au delà de quelques bénéfices récemment réalisés, et devenus en outre bien répugnants à manger, il n'avait pas de ressource en perspective. Il se représentait aussi que cette fortune d'autrui, dans les détails de laquelle on le réinvitait à s'immiscer, ne devait plus conserver rien de celle que son immonde ennemi, le gigantesque Saffre, avait accumulée, pétrie, puis dispersée par blocs, aux quatre vents. Mais le plus élémentaire respect de lui-même, l'énergie du
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plus inexprimable dégoût récanaient de toute idée de faiblir. Il s'excusa, se retrancha derrière des obligadons auxquelles il allait avoir à se consacrer. Il allégua des projets de voyage prochain, l'éventualité probable d'une expatriation.
c Prenez le temps de réfléchir, conclut la baronne... Je ne tiens pas, aujourd'hui, votre réponse pour définidve... Revenez quand vous aurez consulté M™^ d'Exireuil et apprécié ensemble le meilleur de vos convenances... »
Ce dernier mot de la baronne, Exireuil, en prenant congé d'elle, l'entendit aussitôt trotter superficiellement dans sa tête.
Les convenances? Au fait, oui! Comment ne pas examiner ce qu'elles allaient peut-être commander? Et cela ne soulevait-il pas des considérations primordiales, pour un homme du monde rentré totalement en sa peau artificielle?
Mais, avant tout, c'était auprès de sa femme que le mari sentait le devoir d'être au plus vite retourné. A la pensée de l'état de martyre où il avait imposé à Giselle de râler dans l'incertitude et l'attente, il devint confus envers elle. Il s'attendrit d'humilité, en se rappelant le néant del'efFort sous prétexte duquel il l'avait laissée pour proie à toutes les angoisses, et en envisageant la disproportion entre ce qu'elle éprouvait encore d'immense et ce que lui n'éprouvait plus que de
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médiocre... De sorte qu'au moment de faire rouvrir la porte massive de Thôtel, il ne lui restait — de tout le volcan qu'était son âme quand, là contre, il avait antérieurement surgi, pour s'y faire son passage — que la fumeuse idée de trouver un fiacre.
Toutefois, les premiers pas qu'il fit dans la rue le mirent nez à nez avec Tarsul. Celui-ci venait aux nouvelles, curieux d'ausculter l'esprit de la baronne, et omettant, en sa gaieté du grabuge, l'inconvénient d'avoir sans doute à se procurer maintenant ailleurs les bénéfices qu'on lui attribuait dans la maison. Il avait été mis au fait des choses par Arthur SafTre qui avait recouru tout droit au conseilleur attitré de sa famille, dans ses perplexités d'un pareil jour.
Les deux passants s'abordèrent en personnes dont la réserve trahissait qu'elles n'auraient eu à se dire que ce qu'elles ne se disaient pas.
a Eh bien? fit Tarsul avec la grimace de mauvais diable qu'il appliquait à rajuster son monocle.
— Eh bien? » répondit Exireuil.
Ils se regardèrent avec circonspection... Mais la physionomie défaite d' Exireuil le livrait tactc que Tarsul, du fond de son calme, voulut se découvrir un peu en paroles, pour rétablir ua équilibre dans les conditions de la rencontra. Il lança :
< Tout de même, on voit arriver des histoires bien extraordinaires!... »
Exireuil répliqua simplement :
c On en apprend tous les jours... »
Un nouveau temps de silence se produisit. Et Tarsul reprit :
< Pour ma part, j'ai pris froidement le parti de ne m*étonner de rien.
— C'est peut-être ce que l'on aurait toujours de mieux à faire I ]> observa Exireuil d'une voix sourde et d'un air grave.
Cela fit s'aviser Tarsul du coup personnel qui avait dû renverser les moyens d'existence de son interlocuteur, dans l'énorme bagarre. Et, faisant le bon apôtre :
« J'espère bien que vous n'êtes nullement touché par les choses de là? » dit-il en désignant l'hôtel SaflTre, avec le geste familièrement indifférent d'un pouce en biais, au-dessus de l'épaule.
Sous la cordialité de l'interrogation, Exireuil avait vu toute une longue attaque s'insinuer, et poindre une tête de serpent. Il se cabra dans son attitude et riposta :
€ Moi?... Comment seraîs-je atteint? Expliquez-vous!
— Je ne sais pas précisément... je croyais... j'avais ouï dire que SafFre et vous... enfin, que vous aviez pris une part de ses opérations... »
Dans l'intention d'esprit qui avait échappé à
LA BARONNE SAFFRE P)
Tarsul, Jacques d'Exireuil entendit parvenir jusqu'à lui comme un écho de toute la voix du monde, comme un son étouffé du cri d'accusation qu'il allait y avoir unanimement, sur sort compte de mari, à l'occasion de l'événement Saffre. Il en eut une secousse; et retroussant sa moustache dans une façon agressive de souligner les explications qu'il invitait à colporter sur sa conduite :
« Mon cher, fit-il par une soudaine résolution,. je ne me suis mêlé aux affaires du baron que pour y défendre les intérêts de la baronne. A cela, je n'ai consenti... vous m'écoutez bien?... que sur la prière qui m'en avait été renouvelée par elle et par mon vieil ami de Grommelain... On m'a fait intervenir trop tard pour empêcher la débâcle. Mais il reste à sauver les épaves, et ma tâche continue... La baronne, à tort ou à raison, persuadée de ma compétence, vient encore de me supplier de ne pas l'abandonner... N'ayant jamais représenté qu'elle, mon affectueux dévouement la représentera jusqu'au bout I... ]>
Une fois pour toutes, c'était comme en un porte-voix qu'il avait jeté à Tarsul cette réponse décente, acceptable, commode même à propager, parmi les salons, pour ceux qui cherchent quoi dire à leur tour ou ne savent pas quoi contredire.
Là-dessus, Exireuil, d'un pas décidé, s'en alla
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reprendre le cours de son existence, qu'une explosion de nature n'avait fait que déranger. Et il avait l'assurance de ne devoir qu'à un scrupule de respect humain, des plus légitimes, ses perspectives nouvelles d'un avenir immédiat.
Tarsul, sans être dupe, n'en demeura pas moins abasourdi, un moment, à la nouvelle que le côté Saffre et le côté Exireuil persistaient à tenir ensemble de quelque part encore et par quelque chose... Puis, en conséquence de son système favori, il se plut à constater la durable, la merveilleuse, l'unique solidité du lien d'argent dans les rapports sociaux, les relations mondaines et les attachements intimes.
Ainsi, un cataclysme avait englouti de pyramidales richesses I Sous l'incendie de la démence, s'était effondré un cerveau colossalement construit!... Et le premier objet que l'on voyait ressortir, net, intact, inaltérable, de dessous ces écrasants décombres, quel était-il?... Tarsul s'écouta se répondre, avec le meilleur sourire de sa mine satanique : c'était la petite armature d'une dernière liaison de plaisir, ouvragée par le baron Saffre, ex-grand maître argentier.
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