VI. — Le crédit perpétuel et les prêteurs étrangers
D'ailleurs l'Empire et les divers Etats allemands n'étaient pas seuls atteints de cette cruelle maladie que Rabelais appelle « faulte de monnoie » ; les particuliers étaient dans le même cas.
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Le gouvernement s'en est tiré par l'emprunt permanent, comme nous venons de le voir : — 23 milliards, plus nos 5 milliards de 1870, soit 28 milliards en quarante années, ce qui est assez réussi. Les particuliers, eux, ont eu recours au crédit étranger, et même au crédit perpétuel.
Il faut dire qu'ils ont trouvé pendant longtemps des prêteurs particulièrement généreux et faciles. En premier lieu, et pendant quelque vingt-cinq années, les Anglais, lesquels, jusqu'en 1900, voyaient d'un œil tout à fait complaisant et favorable les progrès de l'industrie teutonne. Les Allemands étaient toujours pour eux des élèves et des disciples, non encore des rivaux. Les fils des maisons germaniques allaient faire leur apprentissage en Angleterre chez leurs correspondants, gratuitement, comme volontaires. Les braves industriels britanniques ne se doutaient pas qu'ils préparaient ainsi à leurs fils de terribles concurrents futurs.
Après 1900, la méfiance anglaise s'est subitement éveillée. Edouard VII, avec sa grande clairvoyance et son sens politique profond, y a été pour quelque chose, mais aussi la maladresse de Guillaume II et ses manifestations ultra-bruyantes, le pavillon de l'Allemagne à l'Exposition de 1900, le programme naval germanique, l'apothéose du canal de Kjel, la Ligue maritime, les discours retentissants, « l'avenir de l'Allemagne est sur mer », la politique coloniale, la propagande orientale.
Alors, il y a eu, pendant plus de dix ans, une lutle bien curieuse entre les deux nations pour la supériorité navale. Le budget maritime boche s'est enflé d'année en année, passant de 173 millions en 1902 à 596 millions en 1913. Mais les Anglais ont rendu coup pour coup, gardant toujours toute leur avance, et faisant toujours l'effort nécessaire pour rester les premiers.
L'écart des deux tonnages était de sept millions de tonnes en 1900 en faveur de l'Angleterre; cet écart avait encore augmenté à 8 millions et demi, en 1913, toujours au profit de l'actif britannique.
A ce jeu, on sentait déjà venir chez les Germains, le halètement de l'essouflement final. Si la guerre n'avait pas éclaté, (et il y a là précisément une de ses causes), ils auraient été bientôt obligés de déclarer forfait. Rien que le port de Hambourg leur coûtait déjà près d'un milliard, nous l'avons vu, et il était toujours insuffisant, et il fallait toujours y entreprendre de nouveaux travaux.
Ajoutons les dépenses pour le canal de Kiel, pour tous les autres innombrables canaux, pour les ports de Dresde, de Sttetin, d'Emden, etc., pour les transatlantiques monstres de la Deutche Amerika Linie, laquelle donnait au début des 12 et 14 0/0 de dividende, mais qui avait pris depuis longtemps l'habitude de ne plus rien distribuer (1).
( 1 i VlCTOIi BÉRA11D.
VIL — L'argent français au service de l'Allemagne
Quoi qu'il en soit, ies industriels teutons avaient perdu l'Angleterre comme banquier habituel; il leur fallait la remplacer. Ils ont fait à Parlent américain, et surtout à l'argent français l'honneur de les choisir.
Pour l'Amérique cela s'explique encore, surtout par le grand nombre de pro-germains que comptent ies Etats-Unis, mais pour la France la chose serait invraisemblable, si elle n'était trop nettement établie par toute une série de faits, toute une série de témoignages concordants et par une pratique suivie de quinze longues années.
Les Allemands s'y sont pris très adroitement au début. Comme l'argent français se promenait un peu partout dans le monde, et comme on leur refusait toujours la cotation en Bourse depuis 1870, ils n'ont pas commis la sottise de le solliciter chez lui, à Paris.
Ils ont été l'attendre et le récolter partout où il se manifestait, en Russie, en Turquie, dans le Sud-Amérique, en Italie, en Espagne, dans les Balkans. Nous avons soutenu de nos deniers pendant quinze années, sur les conseils intéressés et conscients de nos financiers les plus officiels, une extraordinaire floraison de valeurs industrielles étrangères et de fonds d'Etat divers, (plus de 45 milliards), dont une très grande partie était
allemande en réalite ou tout au moins profitait aux intérêts allemands.
Citons les innombrables valeurs russes, aux dessous plus ou moins boches, y compris les usines de guerre Poutilow. et l'histoire du chemin de fer de Bagdad, où notre ambassadeur Constans a joué un rôle si étrange (1), et les abondantes valeurs brésiliennes, et les banques italoallemandes, suisses-allemandes, les mines et les conserves hispano-allemandes, et encore bien d'autres affaires caractéristiques, sans parler de toutes les entreprises allemandes installées carrément sur notre propre territoire, telles les mines de Diélette et les usines chimiques de l'Aisne (2).
Les Germains, nos concurrents les plus directs et nos ennemis héréditaires, avaient réalisé ce tour de force de faire soutenir par l'argent français toute leur politique agressive d'hégémonie industrielle et d'expansion panmondiale. C'est avec notre argent qu'ils faisaient échec dans tous les pays à notre diplomatie ef à notre exportation.
Puis, comme cela ne leur suffisait déjà plus, ils ont osé bientôt l'emprunt direct, non plus masqué de l'honorable prétexte d'une émission industrielle neutre, mais le prêt d'argent tout cru, de la main à la main, l'avance d'espèces à
<1) Voir André Chéradame: Le Chemin de fer de Bagdad.
(2) Léon Daudet: Y Avant-Guerre.
découvert, sur simple signature de banque à banque, entre financiers des deux nations.
Chose à peine croyable, — et qui atteste dans les milieux financiers les plus hautains une inconscience stupéfiante, — il s'est trouvé des Français, et non des moindres, mais tout simplement les conseillers obligatoires de notre épargne, pour accepter de devenir secrètement les alliés fidèles et permanents de nos ennemis et leurs pourvoyeurs d'argent.
Le consortium de tous nos grands établissements de crédit, ceux que l'écrivain spécialiste Lysis a récemment stigmatisés du nom d'Oligarchie financière, a accepté de nouer des relations continues avec le syndicat des grandes banques d'outre-Rhin, Deutsche Bank, Dresdner Bank, Disconto Gelleschaft, sous la forme de prêts à intérêts, sur billets renouvelables et garantis par des titres « mis en pension » .
« Le concours de capitaux, dit Lysis, que les banques françaises donnent aux banques allemandes n'est pas occasionnel ni intermittent, il est permanent. Il résulte en effet d'une convention ou plus exactement d'une alliance conclue par les représentants de la haute finance dans les deux pays, et dont nous croyons même savoir que les termes sont écrits.
« Les conditions principales de cette alliance, qui fonctionnerait depuis 1898 (1), et qui a duré
<1) Journal financier Le Pour et le Contre.
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jusqu'à la guerre de 1914, peuvent se résumer de la manière suivante. Les banques françaises ont pris l'engagement de s'abstenir de toute activité personnelle en Allemagne. Elles avaient en Alsace-Lorraine une clientèle solide et fidèle, qu'il était de leur devoir de conserver dans un faut patriotique. Cette clientèle, elles l'ont entièrement abandonnée. D'autre part, les banques allemandes emploient en Allemagne l'argent des banques françaises et servent à ces dernières de gros intérêts (1). »
Ce trafic périodique, qui a roulé sur des mil- Is cl des milliards, a été plus particulièrement important à certaines époques critiques pour nos voisins.
<■■ En 1901, dit M. Ferrand, notre attaché commercial à Berlin, l'Allemagne fut à deux doigts de la faillite. La finance française la sauva, en lui avançant 1 .200 millions, en six coupures de 200 millions et à gros intérêts. » En 1907, même et même sauvetage. D'après le Monde Economique, journal du professeur Paul Beauregard, la Deutche Bank reçut à elle seule en 1907 1 milliard et demi à 2 milliards de capitaux français. Tous les journaux financiers de l'époque parlent de cette crise et de ces opérations.
Comme chaque crise financière d'outre-Rhin a concordé avec une phase de politique agressive et de tension diplomatique, (Agadir, Algésiras, Casa-
nt Lysis, l'Oligarchie financière.
blanca, le Congo), l'intervention, dans ces circonstances, de nos grandes banques en faveur de nos antagonistes, prend ainsi un caractère spécial, qui fleure la forfaiture et la trahison. C'est un véritable coup de poignard dans le dos de la France.
Ils savaient d'ailleurs si bien que leur conduite était inavouable, nos grands financiers, qu'ils n'ont jamais dit un mot de ces opérations à ceux dont pourtant l'argent était directement en cause, leurs actionnaires et leurs déposants.
Il serait vraiment curieux de rechercher, (et il faudra bien qu'on nous l'avoue après la paix), combien de milliards français restaient accrochés outre-Rhin, lorsque le 1er août 1914, nos grands établissements de crédit sont venus supplier le gouvernement d'instituer le moratorium des banques, s'avouant dans l'impossibilité de rembourser leurs déposants, (déclaration Ribot, à la Chambre, en décembre 1915).
Et alors nous tous, pauvres commerçants et producteurs français, nous ne comprenions rien depuis longtemps à cette avalanche de produits boches, et nous nous demandions naïvement : « Où donc prennent-ils tant d'argent? »
C'est bien simple, ils le prenaient dans nos poches, non seulement au figuré, mais littéralement, c'est-à-dire dans nos propres comptes créditeurs en banque, avec la complicité criminelle de nos banquiers.
Et si le 31 juillet 1914, jour d'échéance, ces établissements ont subitement suspendu leurs
escomptes, si le lendemain 1" août 1914, invoquant un moratcrium qu'ils venaient de faire décréter en toute hâte, ils nous ont offert généreusement un remboursement dérisoire de deux . cent cinquante francs par compte ouvert, c'est qu'au même moment notre argent était de l'autre côté du Rhin, et qu'il concourait à la mobilisation générale boche contre nous.