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I. — L'Etat-Providence

Il est certain, en effet, que le rôle de l'Etat et le champ de son activité se sont singulièrement élargis depuis la guerre, par la logique des

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choses et en vertu des nécessités militaires, politiques, diplomatiques, financières et économiques. Actuellement, nous sommes pratiquement en plein socialisme d'Etat. Nous avons l'Etat boulanger, boucher, industriel, producteur, importateur, marchand de vin, de blé, de charbon, de sucre, d'essence, constructeur, transporteur, répartiteur, — à la fois fabricant, vendeur, acheteur et consommateur. Il a dû mettre la main à tout et sur tout dans le pays; il lui a fallu résoudre par son intervention directe et constante tous les multiples problèmes qui se posaient chaque jour et qui se présentaient chaque fois avec une face différente, exigeant de nouvelles études et de nouvelles solutions.

Le juriste reculera épouvanté, après la paix, devant cette masse énorme et confuse, et très souvent contradictoire, de lois, décrets, réglementations, circulaires, (plus de vingt volumes Dalloz), qui ont paru et disparu, depuis août 1914, dans toutes les branches sociales, dans toutes les administrations et sur tous les sujets : il lui faudra essayer de s'en assimiler la matière, alors que leurs auteurs même n'auront pu bien souvent y parvenir. Klopstock, à qui on demandait le sens d'un passage obscur de son œuvre, répondait : « Autrefois, nous étions deux à savoir ce que cela voulait dire, — Dieu et moi. Maintenant, il n'y a plus que Dieu. »

Soyons justes, cependant, et n'insistons pas sur une raillerie facile et qui ne prouve rien; les

erreurs de détail et les contradictions étaient inévitables en présence d'une situation aussi exceptionnelle et aussi prolongée et en face de questions d'une telle gravité.

Cette tendance interventionniste de l'Etat sur toutes choses et toutes gens était probablement indispensable pendant le fait de guerre; on n'aurait pu vraisemblablement faire autrement ni mieux. Beaucoup même se plaignent, peut-être avec raison, que nous n'avons pas été assez gouvernés.

Le danger n'est pas dans le fait que cette méthode interventionniste fonctionne actuellement, mais qu'elle se perpétue après la paix, sans qu'on y songe, et en vertu de la seule force d'inertie, protectrice des institutions paresseuses. Il y a actuellement possession d'Etat, — le terme juridique est ici bien à sa place; il ne faudra aucun effort pour la laisser continuer, mais il faudra peut-être un effort très grand et très persistant pour la faire cesser. Il ne faut pas que nous risquions d'être mis en face du fait accompli par la marche doucereuse des choses, et que nous nous heurtions tout ù coup à des empiétements définitifs sur nos domaines privés, sans avoir été appelés à donner notre avis sur notre propre sort.

Dans la pratique, en effet, le mot Etat se traduit par le vocable Administration. Or, si les pouvoirs politiques, tant le Parlement que le gouvernement, se montrent le plus souvent très

sensibles, (trop sensibles même), à l'opinion publique, au progrès et à l'évolution sociale, l'administration, elle, n'est pas perfectible; elle est immuable comme le Destin, et infaillible comme le Pape. Périsse l'univers, plutôt que ses principes et ses dogmes.

Elle condamnera volontiers à mort, et d'un cœur léger, toute initiative intéressante, plutôt que de changer une virgule à une de ses circulaires. Le cas s'est vu fréquemment; il se voit encore en ce moment pour la modification urgente à apporter au statut légal de la houille blanche, cette force hydro-électrique nouvelle dont l'emploi peut avoir des conséquences incalculables pour l'après-guerre. Ajoutons, que depuis 1914, toutes les administrations, au contact prolongé de la plus routinière et de la plus rétrograde, l'administration militaire, (aucun mobilisé ne nous démentira), ces autres administrations civiles paraissent avoir encore augmenté leur immutabilité, pour se mettre au niveau de leur grande sœur.

Certains trouveront peut-être notre critiqueun peu frivole et d'une ironie déplacée. Ce sujet de la mentalité bureaucratique n'est pourtant ni insignifiant, ni indifférent. Il peut avoir une très grande influence sur Faprès-paix, à un moment où nous aurons besoin de pouvoir utiliser rapidement toutes les bonnes volontés et toutes les forces sociales, et il ne faudra pas

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qu'elles risquent d'être découragées ou enrayées par un formalisme inintelligent.

Il y a d'ailleurs une autre raison qui va concourir au maintien de l'esprit interventionniste officiel et augmentera fatalement sa tendance restrictive; c'est le problème financier.

Aussitôt après la paix, — cela commence même dès maintenant, — une foule de gens, la France presque entière, tous les poilus, tous les réfugiés, tous ceux que la guerre a touchés, (et elle a touché presque tout le monde), vont tourner leurs mains suppliantes vers l'Etat-Providence, et lui demander, avec les arguments les plus irréfutables, réparation pleine et entière des préjudices causés. Impossible moralement et légalement de refuser, l'Etat étant responsable du risque social, et la guerre est risque social au premier chef.

En outre, l'Etat se trouve déjà en présence d'une dette de guerre considérable. Il faudra d'abord la consolider, l'unifier, puis songer à l'amortir et, entre temps, payer d'énormes intérêts annuels. Où trouver tout cet argent? Même en admettant qu'on puisse arriver à faire suer effectivement à l'Allemagne un nombre respectable de milliards, il n'en restera pas moins à couvrir un solde très important. On ne voit guère alors que deux solutions, des impôts ou des monopoles. Nous aurons du reste probablement les uns et les autres à la fois.

Mais comment se fera l'application? C'est là

le point délicat. Il faudrait éviter tout ce qui pourrait porter atteinte à notre capacité de production, au moment où l'initiative individuelle aura le moins besoin d'être dérangée dans son labeur de reconstruction. Il est à craindre que les pouvoirs publics ne veuillent appliquer la méthode des demi-mesures et des petits paquets, pour laquelle l'administration a toujours eu un faible, et qu'ils continuent à tout toucher et retoucher, prenant quelques millions ici, d'autres millions un peu plus loin, bref exerçant leur manie interventionniste sur toutes les catégories sociales.

C'est surtout cela qui serait nocif, et qui influerait immédiatement sur notre situation économique. Souhaitons que soit étudiée et décidée une politique fiscale très audacieuse et très complète, et que l'application en soit large, suffisante et rapide; qu'elle porte enfin sur le minimum de compartiments, sauf à en supprimer radicalement un ou deux, remplacés par des monopoles vraiment fructueux, par exemple l'alcool et les assurances, dont on parle beaucoup depuis quelque temps.

Il vaut mieux, n'est-ce pas, s'amputer carrément d'un bras ou d'une jambe, puisque cela va devenir nécessaire, que de commencer par se faire inutilement taillader toutes les chairs, et d'être obligés de recommencer un peu plus tard, pour insuffisance opératoire primitive.

Mais ces dangers de l'Etat-Providence et des

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monopoles d'Etat, ce n'est pas à des industriels et à des commerçants qu'il est nécessaire de les signaler davantage. Us les connaissent de longue date, et ils sont même bien payés pour les connaître, comme on dit vulgairement.

C'est eux cependant, ce sont les producteurs, tous leurs groupements et tous leurs syndicats, réunis pour une action commune et méthodique, qui pourront le mieux faire obstacle aux abus de l'étatisme, et éviter les fautes lourdes et les pertes de substances définitives.

Ils n'obtiendront pourtant des résultats pratiques, qu'à condition de savoir faire à leur tour les sacrifices nécessaires et de proposer des solutions efficaces.

Ce sera peut-être moins difficile qu'on ne pourrait croire, car bien des mentalités se trouveront radicalement transformées par la guerre et par ses enseignements brutaux. Les réalistes, — ou plus exactement encore les réalisateurs, — trouveront des auxiliaires inattendus dans quelques eatégories sociales qui sauront se montrer particulièrement énergiques et averties.

11 faudra en effet compter à la paix, l'Etal- Providence aussi bien que tous les autres organismes sociaux, avec un nouveau facteur, lequel sera singulièrement influent et même prépondérant, et qui pourrait changer bien des routines administratives et bien des ankyloses politiciennes.

Ce nouveau facteur encore mystérieux et muet, ce sera tout simplement le poilu.

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