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II. — Le génie français et les leçons de la guerre

La guerre, personne ne peut plus en douter, a bouleversé de fond en comble toutes les idées reçues" et tous les dogmatismes, tous les classements sociaux et toutes les valeurs individuelles, tous les respects et tous les préjugés, tous les partis, toutes les mentalités et toutes les habitudes. Croit-on que celte transformation psychologique ne voudra pas se traduire en artes dans Tapies-guerre, dans tous les domaines et sur toutes les questions, et qu'elle n'exercera pas san action irrésistible sur nos institutions, ou tout au moins sur nos méthodes sociales et sur notre personnel dirigeant?

C'est ici la grande inconnue, qui doit préoccuper bien souvent nos pouvoirs publics, et à laquelle personne n'est encore en mesure de répondre avec certitude. Car ces phénomènes de néo-formation psychologique peuvent se trouver modifiés d'ici le traité de paix, (ils l'ont été déjà plusieurs fois et dans des sens en apparence différents), et tout dépendra peut-être jusqu'au dernier moment de la durée postérieure de la mobilisation et des réalités tangibles du traité de paix.

Il y aurait une étude bien intéressante à écrire sur la mentalité acquise des poilus, sur l'état actuel de leur processus intime et sur ses consê-

quenees sociales. Presque tout ce qui a été dit jusqu'ici sur ce sujet est insignifiant ou superficiel, et souvent inexact, d'autres fois encore nettement tendancieux et exagéré, soit dans le sens optimiste, soit surtout dans le sens pessimiste.

Pour bien comprendre le poilu, il n'est pas nécessaire d'être docteur en Sorbonne, mais il faut avoir vécu longtemps avec lui au front, sur pied complet d'égalité, avoir assisté à son point de départ, et avoir suivi son évolution morale, avec toutes les phases successives de son développement.

Ce n'est malheureusement ni le lieu, ni le moment, de se livrer à de telles recherches; elles pourraient être mal comprises, parce qu'incomplètes, et aller à rencontre du but poursuivi. Au surplus, elles seraient prématurées et leurs conclusions forcément incertaines. Contentons-nous d'en retenir ce qui rentre dans le cadre de notre travail.

On ne s'avance pas beaucoup, en tout cas, en constatant que toutes les catégories sociales se sont renouvelées et retrempées au contact de la grande fournaise, — nous y insistons, — qu'il en sortira un reclassement complet des valeurs comparées et des individualités, et aussi une refonte de tous nos concepts.

Personne aujourd'hui ne peut plus se contenter des idées préconçues et des jugements tout faits sur les choses et sur les gens; ils ont été tellements décevants sur tous les sujets et

pour tous les partis. Chacun désormais veut voir par lui-même, comprendre par lui-même et se faire lui-même son opinion, pièces en mains. On ne s'en rapporte plus au jugement d'autrui, ni au consensus univei'sel du philosophe, ni à l'autorité de l'Ecriture ou du théoricien. On veut tout soumettre au critérium de sa propre raison et surtout de sa propre expérience.

Gela ne va pas naturellement sans la perte de beaucoup d'illusions et de préjugés, et même d'une forte dose de notre respect pour notre ancienne armature intellectuelle, pour ses institutions et ses thuriféraires. Qu'on nous comprenne bien! Nous ne croyons pas que cette mentalité nouvelle soit politique et destructrice de nos vieux principes républicains. Nous pensons au contraire qu'elle est négative de toute politique, et qu'elle voudra en entendre parler désormais le moins possible.

Comme le personnage de Molière, notre démocratie voudra dorénavant « vivre de bonne soupe et non de beau langage » . Elle a pris en horreur les rhéteurs et les byzantins et elle les estime à leur prix. Elle saura très bien distinguer la bonne soupe de la mauvaise, soyons-en persuadés; elle ne voudra déléguer à personne, pas même à l'Etat-Providence, le soin de présider à sa préparation. L'ancien prestige des professions dites libérales, des mandarinats universitaires et des pontifes administratifs a fortement diminué. L'admiration pour l'argent, pourtant si vivàce

dans le cœur du peuple, même quand elle se manifeste par de la haine, comme chez les ouvriers, a, elle aussi, changé de caractère.

Mais si le respect pour tous les pontifes et l'admiration béate pour tous les « bourreurs de crâne », comme disent spirituellement les poilus, s'en sont allés, nous y avons gagné un sens critique, une faculté d'adaptation et une maturité de jugement, une habitude de l'observation et de la réflexion, une pratique de l'effort personnel, une force de cohésion et un instinct de la solidarité, dont les heureux cfTets se feront bien vile sentir après la paix.

Tous ces grands réalistes de la grande guerre, tous ces hommes d'action, tous ces modernes « grognards », (le mot est du général Pétain), pareils en cela à leurs ancêtres, les sans-culottc de Quatre-vingt-treize, voudront se faire chacun sa Vie, et ils n'admettront guère qu'on veuille la leur servir toute faite, même avec les meilleures intentions du inonde. Ils ne seront guère partisans de la théorie du moindre effort et du moindre résultat. Us ont pris l'habitude de l'action personnelle, et ils n'accepteront plus rien de ce qui pourrait empiéter sur le champ de leur activité cl de leur libre initiative. Ils voudront faire leur lâche eux-mêmes et la faire tout entière.

C'est là un fait qu'on ne saurait trop mettre en lumière, car son importance est capitale pour

déterminer nos destinées nouvelles et pour mesurer notre future capacité d'expansion.

Nous parlons ici bien entendu, non pas seulement des civils ou des faux militaires de l'intérieur, non plus que des officiers de métier, mais de ceux qui ont réellement vécu la guerre, comme citoyens « mobilisés et conscients », non pas en chefs, mais en poilus. Ce sont ceux-là qui sont intéressants, les poilus, puisqu'ils seront demain la grande masse agissante; ce sont ceux-là que la guerre a vraiment façonnés et transformés. Pas un qui soit resté le même qu'au départ, psychologiquement, moralement et socialement. Les uns ont grandi dans la tourmente, les autres ont déchu. Pour tous la valeur sociale s'est modifiée et, partant aussi, la place sociale devra être changée après la guerre.

Tel fils du peuple à demi illettré, (nous en avons connu personnellement), s'est révélé un entraîneur remarquable comme soldat et un véritable conducteur d'hommes comme officier; voudra-t-il redevenir simple mineur à Béthune et l'y laissera-t-on? A l'inverse tel élève de nos grandes écoles, d'ailleurs extrêmement érudit mais d'esprit chimérique et nuageux, a prouvé nettement qu'il n'était pas perfectible et qu'il ne saurait jamais se conduire tout seul dans la vie. Les livres lui cachent la réalité, au lieu de lui aider à l'apprendre. Fera-t-on un professeur et un accoucheur d'âmes de cet agrégé gélatineux?

Et même ceux, et ils sont innombrables, qui

n'ont aucune ambition, et qui, partis paysans, ne souhaitent que de redevenir paysans, croit-on que leurs opinions sur les choses et les gens, et sur les réalités objectives de l'univers, ne se sont pas singulièrement modifiées et élargies? Ce sont ceux qui parlent le moins et qui se livrent le moins. Mais ce sont aussi ceux qui pensent le plus et qui savent le mieux ce qu'ils veulent. Ils sont patients et têtus, et ils n'oublient pas. Tous ceux-là, ces nombreux millions de paysans en particulier, pourraient apporter à l'aprèsguerre une soif de réalisations pratiques, un mépris des formules creuses et des parasites sociaux, un besoin d'activité productrice, capables de faire sauter bien des résistances administratives et de redresser bien des mécanismes économiques.

Et encore ceux que nous avons aussi rencontrés souvent, et que nous étions peut-être plus aptes à pénétrer et à comprendre par communauté de profession, — ■ ces industriels, ces commerçants, ces employés, — tous ceux-là qui avaient déjà fortement tendance à se méfier de la politique et des politiciens, croit-on qu'ils ne voudront pas pouvoir faire leurs affaires le plus librement possible et développer normalement leur force de production? Croit-on qu'ils ne voudront pas eux aussi profiter de l'occasion pour se débarrasser de certaines entraves, toujours les mêmes depuis cent ans, qu'ils sauront parfaitement repérer et déterminer?

Uh — Les Femmes de la guerre

Il y a un autre élément social très important qui est entré en activité pendant la guerre, qui a joué depuis 1914 le plus grand rôle dans la production, et qui n'acceptera certainement pas de reprendre sa situation passive de l'avantguerre. C'est la femme.

La femme française est à peu près inconnue et méconnue, même de nos meilleurs amis étrangers. On voit trop volontiers en elle la ménagère ou la mondaine, suivant les castes et les milieux. On ne se doute généralement pas des qualités active* et pratiques qu'elle possède à un si haut degré et qui lui ont permis de remplacer l'homme du jour au lendemain, dans toutes les branches économqiues, même pour les travaux les plus délicats.

Aucune autre femme au monde, pas même l'anglaise ni l'américaine, n'aurait été capable de soutenir sans broncher, le labeur écrasant que supportent depuis quatre ans nos femmes et nos filles de France, sans un murmure, sans une plainte.

Par tout le territoire, à la ville comme à la campagne, aux champs comme à l'usine, au bureau comme au magasin ou à l'atelier, nos fem-

mes ont pris très simplement et très spontanément, dès la mobilisation, la place du mari ou du frère parti pour le front. Elles ont su parfaitement continuer la besogne interrompue et assurer dès le début, elles presque seules alors, la vie matérielle de la nation.

Ce spectacle des femmes travaillant à la terre •2t labourant elles-mêmes, presque sous les obus, a profondément étonné les Anglais, lorsqu'ils sont arrivés dans la Somme et dans le Nord. Ils auraient pu voir même tableau dans tout le reste du pays, et ils pourront le voir encore, aussi longtemps que la mobilisation durera.

Ce n'est pas seulement la fermière, la paysanne, qui met ainsi la main à l'ouvrage. Toutes les femmes de la bourgeoisie vivant à la campagne font de même, très simplement. Elles se livrent à tous les travaux de saison compatibles avec leurs forces physiques, jardinage, taille des vignes, fenaison, semailles, récolte du blé et du maïs.

En ville, le labeur est différent, mais le courage est égal. A côté de nos admirables infirmières bénévoles, de nos dames de la Croix- Rouge, dont on a beaucoup parlé, existent d'autres femmes dont on parle moins, mais qui sont tout aussi admirables, — celles qui ont pris en mains la direction du commerce ou de l'industrie maritale, faisant leurs dix ou douze heures de bureau ou de magasin vendant, achetant, fabriquant, négociant, voyageant avec une aisance

parfaite et une complète réussite, — comme si elles n'avaient jamais fait autre chose de toute leur vie.

Dans le peuple, même émulation. Nous avons tous remarqué les employées de tramways, du Métropolitain, les femmes d'équipe des chemins de fer. Ajoutons-y les ouvrières des usines de munitions, des poudreries, des tourneries d'obus, souvent revêtues du costume masculin et travaillant aussi bien que des hommes.

Certes les plaisanteries sont faciles sur toutes ces remplaçantes, car chez nous la raillerie et la galanterie ne perdent jamais leurs droits. Il n'en est pas moins vrai que sans la femme il n'aurait probablement pas été possible de tenir. C'est elle qui a assuré la victoire à ce point de vue, et qui a permis la durée de la guerre, presque autant que le poilu, beaucoup plus en tout cas que les embusqués et que les civils.

Tout ceci va naturellement créer pour l'aprèsguerre à la femme française une mentalité nouvelle, une capacité plus étendue et une situation prépondérante.

Elle a conquis de haute lutte, mieux qu'avec des manifestations de suffragettes, sa place sociale à côté du sexe fort et sur pied d'égalité absolue avec lui. Elle a fait ses preuves, et largement, personne ne peut plus le nier. Cette place, elle voudra la garder, ce qui est parfaitement légitime et logique. Elle voudra continuer à gagner elle-même sa vie, d'autant mieux que bien

des hommes manqueront, hélas, à l'appel et que les maris deviendront rares.

Il nous faudra savoir utiliser cette nouvelle force sociale si remarquable et donner le champ libre aux manifestations de son activité productrice. Cherchons surtout à l'aiguiller vers les professions ofi ses grandes qualités de ténacité, d'intelligence, d'adaptation et de réalisme pourront le mieux s'épanouir en esprit d'entre- X>rise.

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