VII. — Les Limites du Syndicalisme Ouvrier
Mais alors comment les théoriciens syndicalistes envisagent-ils l'organisation de la production, à leur point de vue, lorsque après le triomphe de leur révolution sociale, ils auront à faire marcher eux-mêmes, et tout seuls, l'immense mécanisme? Quel est leur programme pratique? car enfin ce n'est pas tout que détruire, il faut reconstruire.
C'est bien simple, ils n'ont aucun plan positif, et ils n'en veulent pas. Ils le déclarent inutile. L'acte de foi suffit et cela marchera spontanément. Karl Marx condamne expressément Joute hypothèse construite par les utopistes en ce qui touche l'avenir. Et Sorel : « Il n'est pas besoin de programme d'avenir, les programmes sont déjà réalisés dans V atelier. »
Ainsi voilà des ouvriers qui ne sont pas même capables de savoir à l'heure actuelle ce que c'est exactement que leur machine ou leur fabrique particulière, — et on les déclare capables d'acquérir du jour au lendemain l'omniscience, par la seule vertu du « Grand soir », et sans aucune étude préparatoire. « Les programmes sont déjà réalisés dans l'atelier ». Rien n'est plus simple et cela suffit.
( En somme, la révolution sociale se réduirait pratiquement à transformer les usines existantes en coopératives ouvrières de production. Mais
nous connaissons cela depuis longtemps, depuis les Coopératives de Louis Blanc jusqu'à la Mine aux mineurs. Elles ont lamentablement échoué, précisément par défaut de compétence et par la suppression de l'élément essentiel, la mise en œuvre. Les cégétistês aussi les connaissent, et ils en savent les fâcheux résultats. C'est pour cela qu'ils n'aiment pas qu'on en parle, et qu'ils interdisent les projets d'avenir.
Nous avons le droit d'être plus curieux que nos interlocuteurs et d'insister sur ce point douloureux.
Donc voilà le patron et tout son état-major disparus, de l'ingénieur au contremaître, et l'usiné transformée en coopérative ouvrière de production. Que va-t-il en résulter? Les premiers temps, nous l'admettons, l'usine marchera toute .seule, en vertu de îa vitesse acquise. Mais bientôt des à-coups se produiront, des engorgements, des emballements subits de la machine économique désormais privée de son volant, puis l'arrêt. . Comment réparer et comment remettre en marche tout le mécanisme compliqué, qui va de la matière première à ses transformations successives, puis le conditionnement, puis la vente, puis les problèmes commerciaux et financiers? 1! faudra que certains des ouvriers, lesquels seront tous théoriquement égaux entre eux, (ne l'oublions pas), quittent leurs fonctions ouvrières et essaient d'apprendre ce qu'ils ne savent pas.
Nous admettons encore que puisqu'ils sont
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Français, ils se révéleront intelligents et débrouillard», et qu'ils réussiront finalement, à force de temps et d'application, et après un nombre respectable d'années et d'échecs.
Lorsqu'ils auront enfin réussi, va-f-on les renvoyer à leur occupation primitive, en vertu du dogme de l'égalité, et faire faire à tous les autres le même apprentissage par roulement? Non, n'est-eë pas, car cela a été essayé dans les premiers syndicats pour leur gestion pourtant si facile et il y a eu de si lamentables conséquence» qu'on n'a pas insisté.
Il faudra laisser bon gré mal gré ces anciens ouvriers crt possession des postes de contremaîtres, de chefs d'ateliers, ingénieurs, directeurs, préposés aux achats et à la vente, de patron, finalement. Naturellement, ils auront au bout de quinze à vingt ans situation acquise, et ils montreront bec et ongles pour la conserver. Tout recommencera alors exactement comme avant la fameuse révolution sociale. On peut en faire l'économie tout de suite.
Les théoriciens du marxisme ont été bien mal inspirés lorsqu'ils ont renié la mise en œuvre et lorsqu'ils l'ont identifiée arbitrairement au capitalisme, les englobant dans la même réprobation. Ils ne pourront jamais se passer de la mise en œuvre, pas plus que les socialistes ne peuvent se passer des fils de bourgeois pour les diriger.
Cette erreur de tactique est d'autant plus eu-
rieuse que le rapprochement était tout indiqué, à une certaine époque, entre les deux catégories, et qu'il aurait été très facile à réaliser sur un certain terrain, précisément sur le terrain d'une action commune contre les envahissements du capitalisme véritable.
La mise en œuvre, qui a une conscience autrement claire que la main-d'œuvre des intérêts corporatifs essentiels, n'est pas loin en effet d'admettre le point de vue du marxisme sur les abus et les dangers de la finance. Elle a pour cela de bonnes raisons qu'elle n'aime pas à dire, car cela risquerait de toucher au crédit de l'entreprise, chose sacrée pour tout chef d'industrie, mais qui n'en existent pas moins. Quelles histoires lamentables de vampirisme financier pourraient raconter bien des patrons que tout le monde croit millionnaires et que l'on envie!
La plupart auraient donc applaudi secrètement aux efforts des syndicalistes dans ce sens, si ceux-ci n'avaient pas mené contre eux, depuis quinze années une absurde guerre au couteau, favorisant même très volontairement le capitalisme, comme nous l'avons vu.
Maintenant il est probablement trop tard pour une collaboration amicale sur pied d'égalité, telle qu'on aurait peut-être pu la réaliser au début. La petite industrie et le petit commerce, justement grâce aux syndicats patronaux, ont passé depuis quelques dix nns le plus dur de leur
crise. Ils sont armés maintenant et bien armés pour lutter contre la concentration capitaliste et ils commencent à faire leur concentration à leur tour. Ils n'ont plus le même besoin de l'alliance avec leurs ouvriers; la neutralité leur suffit. Et pette neutralité, ils sauront très bien l'acheter assez bon prix pour satisfaire leurs salariés, comme on le verra bientôt.
En résumé, et contrairement à la classification de Marx, ce n'est pas du côté du capital que la communauté d'intérêt et de but place logiquement le patronat et son état-major, malgré le préjugé de castes, c'est en tête de la production, comme chef responsable et conscient, et coude à coude avec l'ouvrier. La mise en œuvre et la main-d'œuvre constituent à elles seules les deux rouages essentiels et complets de la production; le capital n'en est qu'un auxiliaire momentané.
De toutes ces considérations, il résulte que le rôle économique et social de l'ouvrier et sa place légitime ne sont pas, à beaucoup près, aussi démesurés et aussi exclusifs que le voulaient les doctrinaires marxistes. Il n'a pas droit à l'hégémonie et il ne l'aura pas. Il devra forcément compter avec les autres éléments sociaux et avec les autres catégories même sur son domaine de la production industrielle. Il n'est pas seul en cause, et il ne sera jamais seul en cause, pas plus au lendemain de la révolution triomphante qu'aujourd'hui.
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Les militants eégétistes exagèrent lorsqu'ils présentent le syndicalisme ouvrier comme la dernière étape déjà réalisés de révolution sociale, et comme le cadre même de la société future. . Même en admettant qu'ils puissent arriver à eil- [ glober dans leur mouvement, (par exemple par application du projet Jaurès sur le syndicat obligatoire et le contrat collectif obligatoire), la I .totalité de l'armée industrielle, dont ils représentent aujourd'hui à peine le cinquième, — même s'ils pouvaient l'aire ainsi passer leurs efs fectifs de 1 million à -4 millions et demi d'adhérents, il restera toujours en face d'eux les 8 à 14 millions de paysans et les 800.000 employés •commerciaux. Ceux-là les eégétistes savent bien qu'ils ne pourront les gagner et ils évitent le plus .possible d'en parier.
Nous touchons ici aux limites de leur action.
Mais ce que ne peut faire le syndicalisme Ouvrier à lui tout seul, il peut l'obtenir, (et sans rien abandonner de ses revendications personnelles, nous réitérons), en collaboration effective avec les syndicats patronaux et les syndicats agricoles, alliés mais distincts, eortservaht les uns et les autres leur autonomie, mais concourant vers un but commun, qui est la réorganisation complète de la production pour l'aprèsguerre.
A la Vérité les antécédents et l'incompétence trop manifestes de la maiii-d'ceuvre ne la prédis-
posent guère à assurer un rôle bien actif dans ce labeur de mise en œuvre et de coordination économique, mais elle aura tout au moins une action de présence, comme disent les chimistes, dans ce grand creuset d'où devra sortir tout armé le Syndicalisme de Production.