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VI. — L'Agriculture et l'Industrie

Voici la production passée désormais au premier plan de l'actualité avec ses deux branches, agriculture et industrie.

Jusqu'ici, il a été trop souvent de mode tout le long des siècles et dans tous les pays, de le3 opposer l'une à l'autre, et de chercher à les mettre en contradiction et en rivalité. Sully, qui fut un grand ministre, affirmait que « pâturage et labourage sont les deux mamelles de la France ». Il reprochait à son souverain Henri IV, lequel fut pourtant un plus grand ministre encore que Sully, de trop s'intéresser aux manufactures et aux corporations. Au xvne siècle, Colbert, Turgot au xvme, ne rêvaient que commerce, mais ils délaissaient l'agriculture. A la même époque les physiocrates poursuivaient les corporations de leur haine au nom des intérêts de la terre. De nos jours, Bismarck, qui était plutôt un agrarien, avait néanmoins réussi, en Prusse, à mettre

d'accord industriels et propriétaires, mais son successeur Guillaume II est venu rompre cette belle harmonie en faveur de ses usines colossales et de son pangermanisme agressif.

Chez nous, on parle alternativement de protection de l'agriculture, ou des intérêts sacrés du commerce, mais on songe bien plus rarement à l'industrie. Il y a depuis longtemps un ministère de l'Agriculture. Il y a aussi un ministère du Commerce, et des Chambres de Commerce, voire même des Conseillers du Commerce extérieur, mais l'industrie n'est nommée qu'ensuite, en sous-ordre. Quand donc aurons-nous un ministère de la Production, et surtout un programme de production, ce qui vaudra mieux encore!

Pourtant, n'en déplaise à Sully, à Colbert, aux physiocrates et à Méline, il n'y a aucun antagonisme de fond entre les deux branches de la production. Ne voyons-nous pas déjà, en pleine guerre, l'Etat obligé d'apporter aussi légitime sollicitude au ravitaillement qu'à l'approvisionnement général? Agriculture comme industrie sont aussi nécessaires économiquement et nationalement l'une que l'autre. Elles se complètent l'une l'autre et s'entr'aident mutuellement. Bien mieux, nous pensons qu'elles auront de plus en plus tendance à se rapprocher et même un jour à se confondre, l'agriculture devant fatalement s'industrialiser et l'industrie s'inspirant de son côté du terroir natal et des conditions géographiques.

L'agriculture tient au sol; l'industrie tient à l'usine, qui dépend elle-même des produits du sol ou des nécessités topographiques. Elles sont forcément l'une et l'autre terriennes et particularistes. Elles ne peuvent se désintéresser de leur substratum, quand bien même elles le aoudraient. Là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute, dit le vulgaire. Là où elles sont nées, il faut qu'elles trouvent à vivre et à durer. On ne déracine pas plus une manufacture ou une usine qu'un vignoble.

Leur prospérité et leur avenir sont intimement liés à l'avenir et à la prospérité du milieu enveloppant immédiat et, par voie de conséquence, du plus grand milieu qui s'appelle la patrie. Elles sont ainsi essentiellement nationales. Non seulement elles ne pourraient rien faire de contraire à l'intérêt général sans nuire à leur propre intérêt, mais elles doivent mettre toute leur activité et toute leur énergie au service de cet intérêt du pays, qui est le leur par définition. Ce n'est pas elles qu'il faut craindre de voir passer à l'ennemi et donner dans les fantaisies de l'internationalisme.

Elles ont aussi, l'une et l'autre, le sentiment très net de la perpétuité et de la stabilité sociale. Elles savent souvent faire céder l'appât du gain immédiat devant des considérations supérieures d'avenir ou d'intérêt général, ce qui est très rare dans les affaires.

Les deux branches de la 'production étant

l'une et l'autre, et toujours par définition, créatrices de richesse, elles n'ont pas besoin théoriquement, pour trouver leur bénéfice ou pour l'augmenter, de provoquer une différence de valeur par la spéculation ou l'agiotage; il leur suffit d'augmenter cette production, ce qui est toujours possible, même en agriculture.

L'objectif parfait serait d'arriver à un accroissement continu de la fabrication, absorbée à mesure et toujours aux mêmes prix, par une augmentation correspondante de la consommation. L'idéal serait, par conséquent, une stabilité absolue des cours et leur unification complète, d'un bout à l'autre de l'univers. Toute variation dans la loi de l'offre et de la demande est dangereuse pour la production et peut amener une crise.

Comme cette stabilité absolue est impossible, il faut chercher à se garantir contre les variations trop grandes et contre les crises par un régime de réglementation de la fabrication et de la vente, et aussi par des protections douanières. Remarquons que les intérêts des deux branches de la production, industrie et agriculture, continuent à être absolument concordants entre eux; mais qu'ils continuent à être aussi, pour l'une comme pour l'autre, en opposition absolue avec les théories de la liberté illimitée du commerce et de la concurrence aveugle, tant intérieure qu'étrangère.

Si nous- cherchons maintenant à déduire les conclusions morales et pratiques de ces consi-

dérations générales un peu rapides, nous devrons, de toute évidence, appliquer à tous ces concepts divergents et à tous ces éléments économiques si distincts le critérium de leur rapport avec l'intérêt national.

L'épreuve est décisive et la réponse très claire. Elle consacre l'hégémonie de la production dans la hiérarchie des valeurs nationales. Nous devrons lui réserver la première place dans nos préoccupations, dans nos efforts et dans notre labeur d'après-guerre, ainsi que les circonstances viennent déjà de la lui assurer pendant la guerre.

La principale force économique du pays réside dans sa richesse. Or, cette richesse n'est alimentée et augmentée que par la production. L'intérêt général vient se condenser en dernière analyse sur les intérêts de la production. Nous avons vu qu'il en était de même de la force sociale de la nation, et que celle-ci aussi était conditionnée par la fécondité économique. Il y a entre elles rapport continu et réciproque et corrélation organique de tous les éléments économiques et sociaux autour de la production, pivot central.

La prospérité de la production repose sur l'accroissement continu de cette production, l'industrie comme l'agriculture; l'une comme l'autre, tendent ainsi à provoquer une augmentation de la richesse et de la force nationale. Ceci donne lieu à toute une série de conséquences sociales et à des répercussions bienfaisantes sur toutes les

autres catégories, même les plus lointaines. L'Allemagne nous en a d'ailleurs fourni une preuve manifeste dans les quarante dernières années.

Agissons désormais en liaison les uns avec les autres. Sachons pratiquer la coordination de nos énergies corporatives et sociales et extraire toutes les conséquences utiles de ce concept de solidarité. Ce sera l'aboutissement prochain, qui déjà se précise, de notre lente évolution de trente années, non point vers les syndiealismes anciens et divergents, mais vers l'union syndicale complète et méthodique.

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