I. — Trusts et Cartels
On a proposé cependant une tactique et une orientation différentes. On nous a montré, avec éloges, l'œuvre colossale des trusts américains, et surtout des cartels allemands, et on nous les a indiqués comme modèles. Nous demandons la permission de ne pas être de cet avis.
Certes, nous ne méconnaissons point la puis-
sanee et l'efficacité des cartels germaniques, mais il y a quelques petits côtés de leur fonctionnement que 'paraissent oublier leurs thuriféraires, et qui leur interdisent d'être la panacée universelle qu'on prétend.
Il faut se rappeler, en effet, quels sont l'origine et le but avoué des cartels. L'origine, c'était le manque d'argent liquide dans tout l'Empire, et la nécessité d'y suppléer par le crédit et par Je concours permanent des banques. Un consortium corporatif, sur lequel le consortium des grandes banques avait la haute main et exerçait un contrôle très minutieux, donnait évidemment d'autres garanties financières et d'autres possibilités d'émission que de petites entreprises isolées et concurrentes. Le cartel seul permettait cette danse effrénée des millions et du papier fictif que nous avons constatée.
Quant au but, c'était le Dumping System. Pour pouvoir pratiquer à l'étranger l'invasion économique, pour organiser dans toute l'exportation la concurrence au rabais, il fallait, de toute évidence, faire d'abord le bloc de la production. Il fallait que la fabrication de toutes les firmes fût contrôlée très exactement par un organisme central tout-puissant chargé de poursuivre la vente et d'en répartir les bénéfices et les primes.
Aussi avons-nous vu, au fur et à mesure de l'extension des Dumping et de la mégalomanie teutonne, au fur et à mesure aussi que montaient la surproduction et la surcapitalisation, le
mécanisme des cartels devenir de plus en plus rigide et impérieux. Les chefs d'entreprise perdaient toute personnalité et toute autonomie et finissaient, dans les dernières années, par n'être plus que de simples gérants de succursales dans la main de fer de la banque et du cartel. Il le fallait bien pour sauver le système et éviter l'écroulement tolal.
Qui oserait prétendre que la France se trouve dans les mêmes conditions et poursuit les mêmes objectifs? Elle n'a pas envie de faire du Dumping, la France. Elle ne veut qu'une chose, mais celle-là elle la veut bien, c'est qu'on la laisse désormais tranquille chez elle. Elle ne songe pas du tout à aller tracasser les autres à son tour; elle a de quoi vivre par elle-même et elle n'a pas besoin d'aller ennuyer les voisins.
Il faudrait, au reste, pour pouvoir acclimater les cartels de ce côté-ci du Rhin, au moins trois conditions préalables : 1° une grande concentration industrielle, (nous avons seulement 10.000 grandes usines et 600.000 petites); 2° une grande concentration capitaliste, (nous en avons assez souffert depuis un siècle, veut-on recommencer?); 3° la renonciation complète à notre esprit français de libre initiative et d'individualisme, pour adopter à la place l'aimable mentalité prussienne.
Et nous ne serions pas sûrs, après tout cela, de ne pas être acculés un beau jour à la faillite
générale, par surcapitalisation et par surproduction, tout comme de simples Boches.
C'est précisément là que nous constatons l'inconvénient le plus grave des cartels et même des trusts américains. 11 leur faut des efforts inouïs, quelquefois des années de négociations pour arriver à mettre debout leur groupement, et encore ne peuvent-ils jamais réduire toutes les entreprises isolées, qualifiées « sauvages ». Mais, môme s'ils y arrivent, et lorsqu'ils espèrent pouvoir jouir enfin de leur monopole, ils trouvent en face d'eux la concurrence de produits rivaux, constitués eux aussi en cartels et en trusts, aussi puissants que le leur.
En effet, pour presque tous les compartiments économiques, le consommateur a à sa disposition non pas un, mais plusieurs produits de remplacement. Pour l'éclairage on peut choisir entre le gaz, l'électricité, le pétrole, l'acétylène, la bougie. Pour la force motrice, l'énergie électrique vient doubler la houille, que triple à son tour le moteur à gaz. Pour le chauffage on a le bois et le charbon. Et ainsi de suite pour le bâtiment, (bois ou fer, pierre, brique ou ciment), et pour la plupart des spécialisations industrielles.
Aussi voyons-nous, surtout en Amérique, dresser trust contre trust, lesquels se font une guerre impitoyable, jusqu'à ce que l'un des deux groupes soit complètement anéanti par l'autre, ou encore jusqu'à ce qu'ils viennent à sombrer tous les deux. La concurrence ne disparaît pas;
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au contraire, elle devient plus acharnée. Elle a simplement changé de terrain.
Parfois aussi les entreprises sauvages se groupent à leur tour, attendant la fin de la première bataille, et viennent tomber ensuite de tout leur poids sur le dos du vainqueur. Voit-on chez nous le Creusot partir en guerre contre toutes les autres firmes métallurgiques, ou bien tous les autres se liguant contre le Creusot? Ce serait du beau travail. Notre pays a surtout besoin, pour l'après-guerre, de stabilité économique et sociale, n'est-ce pas? Ce ne sont pas les trusts ou cartels qui la lui donneront. i
s II y aurait du reste un autre empêchement à leur importation chez nous. Ils sont formellement interdits par la loi française, laquelle punit les accaparements et dissout les associations d'accapareurs, (art. 419 et 420 du Code pénal, art. 12 de la loi du 1er juillet 1901).
<L'Etat prend ainsi ses précautions contre les excès des monopoles privés, pour la défense de quelqu'un que l'on oublie trop dans cette affaire, le consommateur. Le public est en effet le premier à souffrir de cette nouvelle forme perfectionnée de la concentration capitaliste. Lorsqu'elle réussit et qu'elle a obtenu son [monopole de fait, elle s'empresse de majorer aussitôt fortement tous les prix, jusqu'à 100 0/0. Aussi voyons-nous se former en Amérique des ligues de consommateurs, qui ont quelquefois raison à eux tout seuls des trusts les plus orgueilleux.
Au surplus, même si les trusts et cartels étaient désirables, il y a un autre motif pour lequel ils ne seraient quand même pas possibles chez nous, et auquel nous avons fait allusion un peu plus haut. Ils ne s'adaptent en effet qu'aux conditions de fonctionnement de la plus grosse industrie et du plus gros machinisme, parce qu'il leur faut fabriquer en très grand, « en série », comme disent les Américains. Ils arrivent ainsi à des prix de revient extrêmement réduits. Mais ils sont inapplicables pour les produits de marques, si variés et souvent si délicats, pour l'agriculture, même pour le bâtiment.
Aussi n'avons-nous constaté chez nous des institutions similaires aux cartels, (et qui n'ont du reste pas du tout l'esprit ni les méthodes des cartels et des trusts), que dans le seul groupe de la grosse industrie métallurgique et chimique; — et encore pour des spécialités directement touchées par les Dumping germaniques, et qui devaient s'en défendre. Partout ailleurs on ne les a même pas essayés, on comprend pourquoi maintenant.
Or, (nous y insistons), l'avenir économique de la France est beaucoup plutôt dans le sens des 600.000 entreprises de produits manufacturés que dans les 10.000 grosses usines. Celles-ci ne trouveront guère leurs débouchés qu'en France et elles n'ont pas besoin de Dumping ou de cartels pour cela. Les premières seules sont suscep-
tibles d'expansion mondiale et d'accroissement indéfini.
Concentration syndicaliste ne veut pas dire du tout concentration industrielle. Elle signifie à l'inverse décentralisation industrielle. Multiplions les entreprises de produits de marques, répandons-les sur toutes les zones du territoire, rendons-les très prospères, tout le monde s'en trouvera bien, à commencer par la grande industrie, puisque c'est elle le fournisseur attitré des manufactures.