II. — La Camelote Boche et le Goût Français
Il nous faut cependant mettre nos producteurs et nos consommateurs en garde contre une habitude fâcheuse que nous avions tous contractée depuis vingt ans au contact des produits boches, la tendance à la camelote.
La qualité technique et même artistique des produits avait beaucoup décliné dans tous les compartiments depuis la mort des corporations. Mais cette décadence s'est considérablement aggravée depuis le triomphe industriel de l'Empire germanique.
Les Allemands, avec leur amour du colossal, nous avaient vraiment intoxiqués. Y a-t-il rien de plus laid que certains immeubles boches des nouveaux quartiers ide Paris, ou encore certaines manifestations récentes des modes féminines? Les Teutons ne savent en effet rien inventer par eux-mêmes, surtout dans le domaine
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artistique. Us ne peuvent que copier maladroitement, remplaçant la grandeur véritable par le démesuré et le goût discret par le voyant.
Cela tient à un défaut essentiel de leur nature, dont il nous faudra faire notre profit. Ils sont comme tous les vendeurs médiocres : ils ne savent se défendre que par le prix. Le bon marché, la différence de coût en faveur de leur article sur l'article concurrent, c'est partout et toujours leur seul argument pour décider l'acheteur. De la qualité réelle du produit, de sa solidité, de son cachet, des services qu'il peut rendre par sa durée ou son emploi, jamais un mot et pour cause. De la camelote, et rien que de la camelote.
Et pourtant le prix n'est pas tout en affaires. Il n'est même pas l'essentiel. On se souvient longtemps d'un bon produit; on ne songe qu'après au prix qu'il a coûté. Rien n'est plus cher parfois que le trop bon marché. On n'en a jamais que pour son argent, comme dit la sagesse populaire. L'article camelote dure ce que durent les roses, et comme on est obligé d'en acheter deux dans le même temps, on a 40 0/0 de perte au lieu des 10 0/0 que l'on comptait économiser.
Les fabricants germaniques n'ont du reste fait ainsi que parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement. A somme égale, on aurait toujours préféré notre produit au leur; il leur fallait offrir au consommateur un avantage de revient. Ils ont
fait converger leur système industriel et bancaire tout entier vers cette considération primordiale, précisément par l'application de leurs fameux cartels.
Mais nous, nous n'avons pas plus besoin d'appliquer le Dumping de la qualité que le Dumping des prix. De tous temps l'article français a été sans rival pour sa valeur réelle, sa grâce, son « fini », sa présentation parfaite. Nous n'avons qu'à reprendre ces excellentes traditions partout où elles s'étaient un peu ralenties, et la clientèle nous en aura bientôt récompensés.
, Cela ne veut pas dire qu'il nous faut dédaigner complètement la question de coût, et donner dans les hyperboles des produits de luxe et des industries du luxe, comme nous le faisions un peu trop depuis vingt ans, par une autre exagération en sens inverse. Ce n'est pas là non plus que se trouve notre future expansion économique et notre meilleure clientèle, car elles seraient trop limitées.
L'avenir économique français n'est pas plus dans l'article de luxe que dans la camelote; il est dans l'article demi-fin, de consommation courante et de pratique indéfinie. Pour celui-là il y aura toujours une consommation grandissante. Nous pouvons marcher carrément dans cette voie. Les débouchés nouveaux se créeront d'euxmêmes et nous n'aurons jamais à craindre la surproduction ou la mévente.
Au surplus cette question du prix de revient,
nous allons avoir maintenant d'autres moyens de la résoudre que par des trusts et des cartels. Aussitôt après la paix, nous verrons surgir partout des usines hydro-électriques, cette houille blanche dont l'emploi est si pratique comme force motrice et d'un coût bien inférieur au charbon, 60 0/0 d'économie d'après un ingénieur, mais nous ne faisons ici qu'effleurer ce sujet, car nous le retrouverons bientôt tout entier.
En outre, la concentration et surtout l'organisation syndicale nous donneront un excellent moyen de comprimer automatiquement nos revients, par la mise en commun des frais d'étude, des frais d'installation et d'outillage, des achats de matières premières, des dépenses de propagande et d'achalandage.
C'est même un des services pratiques les plus utiles que va nous rendre presque tout de suite ce fédéralisme syndical, à la fois régionaliste et national que nous préconisons.