JUSTIFICATION PU TIRAGE
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Conti'e hi nation, l'armée se lève ou menace de se \o\er.
Les éternels ennemis du peuple et de la Patrie, les internationaux de Coblentz et les internationaux de Rome, appuyés par les internationaux de la finance, ont tramé ce complot détestable et conçu cet audacieux espoir : de lancer sur la nation l'armée nationale.
Follement, la démocratie à peine affranchie a livré ses enfants à la faction cléricale, et ses soldats à la faction féodale. Elle peut en mourir demain.
Au milieu des graves événements qui s'accomplissent ou qui se préparent, l'affaire Dreyfus n'est qu'un incident. Elle a tiré au jour
les arcanes du Pouvoir militaire ; elle a révélé ce qu'on ignorait, confirmé ce qu'on soupçonnait de sa corruption, de ses méfaits, de ses desseins criminels. Mais elle n'a pas créé la crise; tout au plus fa-t-elle compliquée. Le mal couvait; il se fût déclaré à toute autre occasion.
La question juive n'y est pour rien. Il y a des juifs dans les deux camps ; tous les plus riches et les plus tarés sont avec le très catholique État-major, avec les généraux jésuites et dominicains.
Avant que la bataille actuelle ne fût engagée, l'antisémitisme faisait œuvre utile. En dénonçant les grands juifs accapareurs de capitaux, en attaquant les grosses fortunes juives, il accoutumait les esprits timorés à l'idée de certaines enquêtes et révisions nécessaires. Il frayait les voies à la Révolution dans les milieux les plus réfractaires. La logique aurait fait le reste. Il faut toujours commencer par un bout : parles voleurs, les exploiteurs, les oppresseurs juifs ou par d'autres, qu'importe ? L'essentiel était de commencer. Mais avant que l'antisémitisme
eût exécuté aucun acte révolutionnaire, la contre-révolution a pris l'offensive.
Il est ridicule d'imaginer que la lutte où nous échangeons des coups vient d'éclater. Il y a plus de cent ans qu'elle dure : car il y a plus de cent ans que la Révolution et la contre-Révolution sont aux prises, avec des fortunes diverses. Jusqu'ici, nulle victoire définitive. Souvent terrassée, jamais écrasée, la contre-Révolution croit tenir aujourd'hui sa revanche. Elle dresse déjà ses listes de proscriptions, nomme ses cours prévôlales et ses exécuteurs, pour la saignée qu'elle pratique dans le peuple environ tous les ving't-cinq ans.
Nos glorieux pères et grands-pères ont cru deux ou trois fois qu'ils avaient consommé la Révolution. Toujours ils l'ont manquée.
L'ancien régime subsiste à peu près intact, sous un décor différent. A la place de la pauvre Bastille abattue, vingt Bastilles, cent Bastilles se dressent, plus redoutables. La liberté, la fortune, la vie, riionneur des citoyens sont à la merci des fantaisies administratives, policières, judiciaires, militaires. Les lettres de cachet
n'étaient qu'un jeu d'enfants auprès des armes terribles que fournissent à l'arbitraire notre code d'instruction criminelle, la loi sur le • régime des aliénés, la loi scélérate ou loi Charles Dupuy, et les lois militaires. Les crimes juridiques, les séquestrations, les spoliations et les assassinats légaux peuvent se multiplier impunément.
Le Pacte de famine fonctionne en plein jour, et le syndicat des grand forbans qui moissonnent des milliards sur la détresse nationale entretient à la tète de ses opérations les chefs mêmes du gouvernement. Louis XV n'était qu'un actionnaire de la compagnie Malisset; Méline est le directeur technique de la famine organisée. Le Cabinet noir est avoué ; les ministres civils s'en servent avec précaution, et les fonctionnaires militaires avec impudence. Les Aides, la Gabelle, la Corvée, rétablies sous les noms de contributions indirectes, d'exercice, de prestations en nature, accablent toujours le peuple tailiable à merci.
Mille familles de parlementaires avides, dix mille tribus de courtiers électoraux affamés
suppléent par le nombre à la cupidité des anciens Polignac. La fortune de la France est au pillage, et la banqueroute aussi proche qu'à la veille des Etats généraux. L'aristocratie féodale revenue de Goblentz et l'aristocratie financière née des grandes spéculations modernes insultent à la patience de la démocratie avec plus d'insolence que la noblesse du dixhuitième siècle.
La Révolution n'est pas à refaire; eilè n'a pas été faite ; elle est à faire.
En 1894, à la mort du Comte de Paris, comme un jeune prince qui paraissait plein d'ardeur se déclarait prétendant au trône de France, je lui proposai d'être l'homme de la Révolution. A la République des tripotages financiers, à la République des réactions cléricale et militaire, je conseillai d'opposer la Monarchie révolutionnaire. Dans une lettre publique, je dis au duc d'Orléans :
« Ou la Monarchie ne sera pas (ce qui est encore possible) ; — ou la Monarchie sera laïque, démocratique, et fidèle au noble esprit de la Révolution.
» Si Ton veut conquérir le peuple français, il faut rompre d'abord avec la caste maudite des émigrés à l'intérieur, avec la race dont les sentiments, les regrets, les espoirs, sont autant d'insultes et de déifis atout ce qui, pour nous citoyens, constitue la patrie.
» Il faut rompre ensuite avec la coterie cléricale, qui n'a jamais été que de son propre parti, qui ne poursuit que le triomphe de Rome, et que l'instinct national a toujours sagement exécrée. »
Je redoutais alors la monarchie de Rome et de Coblentz.
Mais les gens de Coblentz et de Rome ne se sont pas donné la peine de restaurer la Monarchie pour remettre la nation sous le joug. Ils se sont emparés de la République. Avant tout, ils tiennent l'armée. Ils ont à leur discrétion trois millions de citoyens qu'il dépend d'eux d'envoyer à Biribi ou au poteau d'exécution. Et par les trois millions de citoyens, au moins par les quatre cent mille jeunes soldats sur lesquels la démocratie stupide leur a donné droit de vie et de mort, ils terrorisent le peuple.
Confiants dans le succès, ils ont démasqué leurs desseins « Brandir le glaive, sévir, frapper, couper des têtes, dompter, même au prix du sang, la révolte du civilisme qui veut se subordonner le militaire » : tel fut le programme expliqué publiquement par le moine dominicain Didon et par le généralissime Jamont, délégué du ministre de la Guerre.
Quelques mois plus tôt, la sédition s'était étalée déjà brutalement au cours du procès Zola. Durant les deux semaines infâmes de février 1898. on avait vu le Palais de justice pris d'assaut, le jury à plat ventre sous la Botte, la ferraille des sabres traînant sur les' dalles, les commencements d'assassinats, les témoins outragés, la tourbe césarienne vomissant l'injure et la menace, les généraux récitant avec effronterie leurs gros mensonges puérils, et tous les fuyards, les capitulards de la défense nationale, réchine encore l)leue des coups de bâton de l'étranger, brûlant de prendre pour la seconde fois une sanglante revanche sur le peuple qui les paye.
Toute l'Europe comprit où tendait forcément
ce prologue. Après le chantage violent pratiqué par M. Le Mouton de Boisdeffre, le directeur de la Review of Reviews écrivait : « La troisième République, encore nominalement in situ, n'existe plus... En France, le règne de la loi est fmi... La caserne se substitue au Palais de justice ; le commandement militaire prévaut sur le banc des jurés comme sur le champ d'exercice... Le despotisme de l'épée commence. Le pouvoir suprême, en France, ne réside plus dans les ministres ; il a passé aux mains des généraux. » La presse russe admirait la bassesse des moujicks français.
Le 21 janvier, avant le procès, j'avais dit dans ï Aurore : « Il s'agit de savoir si la nation matera la sédition du Pouvoir militaire, ou si le Pouvoir militaire courbera définitivement la nation sous le joug. » Le 4 mars, après le procès, le Figaro concluait : « La société militaire et la société civile sont aux prises ; la lutte se terminera dans un nombre quelconque d'années par la domestication et la soumission de l'une des deux rivales. »
Il ne peut donc subsister aucun doute : dans
les deux camps, on porte sur la situation le même jugement.
Mais le délai qui nous sépare du dénouement ne se prolongera pas « un nombre quelconque d'années » ; il peut se réduire à quelques mois, à quelques semaines. La guerre Inspano-américaine fournit un aliment à l'excitation militariste ; la victoire des Américains leur vaudra un accès d'infection militaire. A Madrid, à Naples, à Milan, l'état de siège a mis le peuple et la presse à la merci de la soldatesque. La moitié de l'Italie a été livrée aux attentats des généraux. Les vaincus de Lissa et de Gustozza^ les fuyards d'Adoua, ont mitraillé là-bas les citoyens, comme ici les vaincus de Wœrth et de Sedan, les capitulards de Metz et de Paris, les fuyards de Langson. Partout s'agite et s'excite l'Internationale du sabre ; l'Eglise la pousse ; l'Argent la soutient. Le scrutin des 8-22 mai a renvoyé, pour quatre ans, au Parlement français, une majorité de réaction, naguère hypocrite, désormais audacieuse. Le coup sera tentt'^ bientôt, demain peut-être.
Il ne rencontrera guère d'obstacles.
Et d'abord, aucun dans le Pouvoir civil. Il n'y a pas de Pouvoir civil, pas de pouvoirs civils. Le gouvernement n'est qu'une ombre vaine, qui s'évanouit devant les généraux. Les crimes de l'état-major à Madagascar, la folie séditieuse de l'amiral Gervais,ont trouvé tout le ministère radical aussi piteux que fut depuis le ministère Méline sous l'insolence de MM. de Boisdeffre, de Pellieux et Gribelin. Les anciens insurgés repentis et nantis rampent sous la cravache de leurs vainqueurs versaillais. Pas un ministre, pas un représentant du peuple, en vingt-cinq ans, n'a demandé sérieusement compte au Pouvoir militaire de trente milliards dévorés, de vingt lois mille fois violées. Les ci-devant chefs du feu parti républicain proclament qu'il n'y a plus, hors de l'Etat militaire, <( ni justice, ni police, ni gouvernement, ni Chambre, rien, rien ».
La Chambre ne représente rien. Les scrutins qui l'élisent sont faux. Dans la Haute-Garonne on a noté quatre-vingt-six procédés de fraude ; on a relevé sur les listes huit mille électeurs imaginaires. En Corse, le Conseil d'État décou-
vre 350 électeurs inscrits dans une commune qui renferme 345 habitants et 162 hommes en âge de voter. Dans la Creuse, le dernier recensement signale 69.221 hommes majeurs, -et les élections accusent 79.914 électeurs. Un grand nombre de députés sont nommés par la moitié, par le tiers, par le quart des citoyens de leur circonscription. Dans tel bourg pourri, deux mille électeurs, ou même, aux colonies, huit cents fonctionnaires, envoient un représentant à la Chambre; dans telle grande cité, deux cent mille citoyens restent sans députés. La Chambre entière est élue par quatre millions et demi d'électeurs, sur dix millions et demi de citoyens. Encore, des quatre millions et demi, faudrait-il déduire cinq cent mille fonctionnaires esclaves, et cinq cent mille parents pour lesquels ils répondent. Dans cette Assemblée issue de la minorité de la nation, les lois sont votées ou les résolutions prises à la minorité. Les derniers ordres du jour gouvernementaux de l'autre législature ont été adoptés par des mamelucks qui représentaient tous ensemble 1.940.000 électeurs, sur dix millions et demi.
Le rég'ime est condamné, décrié par ceux mêmes qui l'exploitent. On n'en fera jamais de satire plus sanglante que M. Méline, M. Bartliou, M. Poincaré, M. Deschanel, dans les articlesqu'ils ont écrits ou dans les discours qu'ils ont prononcés depuis deux ans. (Notamment à Nogent-le- Rotrou en 1896; à Remiremont, à Mauléon, au Havre, en octobre 1897.) L'incapacité, l'impuissance, l'incohérence, l'ineptie du Parlement et du gouvernement y sont cruellement analysées. La même assemblée, qui reparaît aujourd'hui presque identique, a soutenu aveuglément le cabinet Bourgeois jusqu'à sa désertion, puis le cabinet Méline. La même assemblée a voté (26 mars 1896) puis rejeté (16 juillet 1897) le principe de l'impôt sur le revenu.
La Constitution, vingt fois déchirée par ceux qui en ont la garde, n'existe plus. Des lois d'exception, des tribunaux d'exception, l'annulation des élections régulières, la validation des élections frauduleuses, l'invasion continuelle du Palais législatif par les soldats, les guerres conduites et les territoires annexés sans autorisation préalable, les traités tenus secrets, l'instauration
de la diplomatie personnelle et des alliances mystérieuses, ont consommé la ruine de l'ordre républicain. La dernière Chambre a prolongé son existence huit mois au delà du terme constitutionnel. Celle-ci pourra se maintenir à vie ou se déclarer héréditaire. Par le fait qu'il n'y a plus rien, il peut arriver n'importe quoi par la volonté de n'importe qui.
Mais le peuple ?
Voici le pire. Le peuple est prêt, il est mûr, il attend le coup militaire. S'il n'y aide pas, il le laissera faire.
D'abord, de ce qui lui importe, il ne sait rien, ne veut rien savoir. Il s'en remet aux « compétences », qui portent un certain costume pour connaître certaines matières. Il livre sa vie, son bien, ses fils, toute la patrie, à la première casquette galonnée. Le sang de la valetaille ancestrale emplit toujours ses veines. Le bourgeois féru d'aristocratie, qui ne donnerait pas vingt francs de Marie Chassagne ou de la femme Pourpe, lâche vingt-cinq louis pour approcher Liane de Pougy ou Emilienne d'Alençon; les marchands, les belles-mères, les filles vénèrent
également la noblesse; et la police, qui promène par les rues des processions de bacchantes, interdit au public des Folies-Bergère les cuisses de la princesse de Ghimay.
La mégalomanie exaspérée de Faure-Belluot reste en deçà de la servilité nationale. Des militaires qui portent sur leurs épaules la chaise percée du président aux évêques empressés à bénir son « auguste personne », toute la race domestique épanche un vieil arriéré de bassesse. L'arrivée dans nos murs d'un autocrate authentique a redoublé cette fièvre; toutes les nations se sont tenu les côtes à voir les fameux démocrates français aux pieds de latzarine allemande et de l'ataman cosaque. La seule idée du knout les allumait. Embelli de lampions et de tleurs en papier huilé, Paris avait la noble allure de M. Jourdain recevant Dorante. Le cri de « Vive la Pologne ! » était alors qualifié « regrettable incident » ; il suffisait de prendre la qualité de sujet russe pour esquiver dans les postes le passage à tabac. Dans la République décrassée. Dieu même sentit la nécessité d'y mettre des formes; l'attitude incongrue que le P. Ollivier
lui prêtait à Notre-Dame excita le scandale, et le cardinal-archevêque offrit à l'Elysée les très humbles et respectueuses excuses de son bon Dieu rallié.
Trois cent mille Arméniens, protégés de la France, râlaient dans d'horribles supplices, trois mille femmes chrétiennes flambaient dans une seule église, la Crète se débattait sous le couteau, la Grèce allait périr, Weyler entassait à Cuba quatre cent mille cadavres : et le peuple français restait muet ; il se bouchait les yeux, il se bouchait les oreilles. A la fm, il a pris parti. Reniant le droit des peuples, pour se décharger une bonne fois des revendications importunes, il a prêté ses vaisseaux, ses canons, ses soldats aux bourreaux ; il a conspué les victimes. Le 15 mars 1897, par 282 voix contre 165, la Chambre française a repoussé l'ordre du jour « réservant le droit imprescriptible des peuples à disposer de leur nationalité ». Le peuple français a crié : « Bravo ! »
Parmi nous, Stambouloff et Canovas ont des admirateurs; les atrocités de Montjuich et de la Havane ont des apologistes. Le lendemain de
la mort de Bismarck, un journal français a publié son éloge et célébré bautement son atroce maxime : « La force prime le droit ». Des ministres salariés par la baute finance internationale, une presse qui vit des massacres d'Orient comme des suicides de Monaco, nourrissent avec amour la bestialité de la foule. Quand les martyrs écbappés de Montjuicb montraient leurs membres mutilés, quand l'écbo des fusillades de Madagascar arrivait jusqu'ici, nos journalistes en faisaient d'atroces plaisanteries. Une minorité infime de bons citoyens voulut du moins sauver les apparences, laisser croire au monde que la France était capable encore d'enthousiasme pour les justes causes et d'attachement à ses amis des mauvais jours; ils ouvrirent une souscription nationale en faveur des Grecs; ils recueillirent, des trente-buit millions de Français, 29.000 francs pour la Grèce. Gomme le nom de Navarin, ce chiffre appartient à l'histoire.
Au reste, pourquoi ce peuple serait-il ému des catastrophes étrangères, quand il reste indifférent à ses propres pertes? On a fait tuer, en dix ans, cinquante mille de ses fils au Tonkin ;
on en a tué d'un coup, délibérément, sept mille à Madagascar; on a dit aux mères en deuil : « C'est la loi d'airain ; c'est pour des considérations supérieures ». Et les morts sont oubliés. Aux petits bourgeois sordides qui aiment leurs écus au moins autant que leurs enfants, on a volé quinze cents millions dans une seule affaire ; ils n'ont pas soufflé mot; ils vénèrent humblement les grands fdous dans la caisse de qui s'est entassé leur argent. Même volé, même volé dans leur poche, l'argent leur inspire tant de respect qu'ils en respectent le voleur. L'argent reçoit leurs adorations; ils n'obéissent qu'à l'argent; hier, les farouches « travailleurs » du Tarn ont trahi Jaurès, leur homme,pour rendre hommage aux tas d'or du marquis de Solages.
Sous l'œil du peuple français, le cabinet noir fonctionne. Les ministres, les loyaux militaires, les fonctionnaires passent leur temps à voler des lettres, à livrer des dépêches. La censure des œuvres dramatiques est doublée par les commissairesde police qui doivent (circulaire n° 61 1) surveiller le jeu des acteurs, l'intention du débit, et signaler la cause, l'occasion, la nature des
marques d'approbation ou d'improbation du public. Le domicile des particuliers est à la merci de tout policier, civil ou militaire, et pas un citoyen ne songe à se protéger. Des capitaines de vaisseau gagnent les étoiles de contreamiral en fouillant les armoires des journalistes, pour moucharder d'autres officiers. Des colonels se déguisent en rats-de-cave pour envahir les mansardes des modistes. Jamais un coup de revolver, une poursuite, une plainte des cambriolés n'a payé les cambrioleurs.
A la veille des grands procès, les magistrats civils ou militaires font voler les papiers des accusés et des témoins, y suppriment les documents dangereux, y glissent des documents faux, pour perdre les innocents, pour sauver les coupables. On menace, on frappe, on prive de leurs emplois les rares honnêtes gens qui ne veulent pas mentir en justice. Les avocats insultent le frère qui défend son frère. Ils chargent leurs clients au lieu de les défendre, pour se concilier les juges. Le jury délibère et décide en proie à la plus folle terreur. Les généraux ordonnent qu'un homme condamné par eux,
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« coupable ou non », périsse: et les législateurs approuvent son immolation « qu'il soit innocent ou coupable ».
Tout le peuple confirme : à mort ! Une croix rouge à la porte des protestants; une croix noire à la porte des Juifs. A Nantes, on outrage l'admirable Grimaux, on pille les boutiques ; en Alger, on brûle, on assomme, on torture, on souille les enfants et les femmes. Mille journaux, trente millions de Français applaudissent. Les prétendus révolutionnaires se montrent les plus couards. Les jeunes gens se montrent les plus vils. Toute une génération a fleuri de petites âmes blasées, raccornies, venimeuses, de sophistes méchants, de bourreaux amateurs. Ils offrent leur échine au bâton des plus forts, à condition de pouvoir joyeusement déchirer les plus faibles. Quand on disperse leurs processions, les catholiques ne se plaignent pas; ils adjurent le gouvernement d'assommer les socialistes. Quand on disperse leurs meetings, les socialistes ne se plaignent pas; ils reprochent au gouvernement de ne pas assommer les catholiques. C'est en ce sens que le Français entend l'égalité. Quand on
voit^ au sortir de Tivoli Vaux-Hall, les terribles « révolutionnaires » recevoir sans broncher des coups de poing sur la face, des coups de crosse dans le ventre, des coups de botte dans les tibias, on peut juger du reste de la nation, qui n'est pas « révolutionnaire ».
Les feuilles populaires réclament des cours prévôtales « à rapide allure » contre les ennemis de Tordre de choses. Les électeurs déterrent, pour en émail 1er le Parlement, tous les débris de la Boulange. Les journaux bien pensants voudraient ime Chambre d'officiers en retraite. Les ex-libéraux de l'orléanisme écrivent : « Nous n'avons besoin que d'un soldat. Ce que la France doit demander au ciel et à la terre, ce n'est pas un homme d'Etat supérieur; c'est un grand soldat ». On publie des manifestes siii'nés d' « un groupe d'officiers ». On propose que tout détracteur de l'armée « soit mis en prison d'abord, sauf à le juger plus tard ». Des défections inattendues, et symptomatiques, jettent dans le camp césarien de ci-devant libertaires, des anarchistes refroidis, qui croient le moment venu d'adopter le côté du manche.
Gomme dit Zp d'Axa dans sa feuille^ la France, vieille grenouille, veut mordre encore à l'amorce du fond de culotte rouge. Non pas ciu'elle rêve de batailles ; elle est calmée ; le cauchemar de la revanche, enfin, l'a quittée depuis la renonciation signifiée en Crète, et depuis les toasts du Potliuau. Vingt-cinq ans, nous avons cabotine péniblement sur cette Alsace-Lorraine dont nous parlions toujours pour avoir le droit de n'y penser jamais. La gorge serrée, nous lancions vers les Vosges des défis sans conviction; et pour nous prouver notre indomptable bravoure, nous allions tuer des nègres sans défense. Avec trois millions de soldats, on a triomphé des amazones de Behanzin, et Ranavalo à la Réunion efface Napoléon III à Wilhemshoe.
A mesure que l'effroi de la guerre augmente, le charlatanisme chauvin s'étale plus effrontément. La parade du 14 juillet, le moindre défilé de polytechniciens ou de pompiers déchaîne un délire belliqueux ; on frappe des médailles commémoratives de la Débâcle; on élève dans tous les coins des statues aux gêné-
raux de déroute ou de reddition. Les livres pour les enfants, les livres pour les hommes, les tableaux des expositions regorgent d'Allemands et d'Anglais défaits, prisonniers, abattus aux pieds du soldat français et demandant grâce. La peinture à l'huile et la peinture à l'eau nous assurent d'innombrables victoires que chantent les pitres du café-concert. Patriotisme et pornographie, pièces à femmes et pièces à soldats se disputent le théâtre : à chaque saison, Déroulède et Marcel Habert vont reprendre Strasbourg, en effigie, sur la place de la Concorde. Mais à la première affaire Schnœbelé, toutes les faces verdissent, et la France entière est aux abois quand le sous-aide de camp de Badinguet la menace de « la boucherie. »
Usée, rongée de parasites et de plaies, écrasée sous les charges du présent et les legs du passé, la vieille nation ne renonce pas au panache. Elle ne pourrait plus charger sur les champs de bataille; elle tient à piaffer dans les revues ; comme à ses généraux cacochymes, un temps de galop sur le gazon de Longchamp
lui suffit, encore à condition d'aller tout de suite changer de flanelle.
Ce qu'elle veut, c'est manifester son culte pour la force, pour le bruit, pour les apparences du succès. Elle admira naguère les filouteries de Suez, identiques à celles de Panama; elle s'enivra de la guerre de Grimée, de la guerre d'Italie, qui avaient révélé dans l'armée les mêmes tares que la guerre de 1870. Quelques mois avantde 4 septembre, l'Empire avait été plébiscité par des millions d'iiornmes qui se trouvèrent républicains le 5. Au Deux-Décembre, ils avaient ratifié regorgement du Droit. Pendant dix-huit ans de despotisme, ils déclamèrent sur « leur liberté ravie » comme ils déclament depuis un quart de siècle sur « nos chères provinces » ; et sans le canon prussien, ils seraient encore les sujets très Soumis d'un Napoléon IV ou V.
Ils attendent rempanaché de leurs rêves. Ils envient Weyler aux Espagnols ; ils espèrent en Gallieni le fusilleur. Ils se sont comptés une fois autour de l'amiral Gervais révolté, une seconde fois autour d'Esterhazy. Maintenant,
ils savent que la tourbe césarienne est en force, prête au crime, altérée de sang, ardente à s'élancer au premier appel des conspirateurs.
Les soldats même, au besoin, marcheraient. Empoisonnés par- des instituteurs imbéciles et par la presse à gros tirages, en proie à la folie de meurtre qui saisit fatalement l'homme armé, la plupart de ces enfants mitrailleraient leurs pères, leurs frères aînés, leurs camarades. Ils viennent de le faire en Italie. Ceux qui les appellent tendrement « nos petits soldats », et qui les feront fusiller à leur tour sans pitié quand ils auront repris la blouse ou le bourgeron, savent l'art de saigner le peuple par les mains du peuple. Les prolétaires stupides qui, sous Thabit de soldat, ont fait merveille à Fourmies, feraient merveille aussi bien h Paris. Mais leur aide ne sera pas nécessaire; on pourra les consigner dans leurs casernes. La populace fournit une armée supérieure, aussi l)rutale, aussi féroce, anonyme, insaisissable, donc irresponsable : et l'on a faitTappel des cadres autour du Palais de Justice.
Telle étant la situation, qu'y a-t-il à faire?
Qu'y a-t-il à faire pour cette poignée d'iiommes libres qui sont noyés dans la multitude servile, — qui luttent perpétuellement pour la raison, pour la justice, pour la vérité, contre une immense majorité d'ignorants, de fanatiques, d'insensés, — qui de tout temps essuyèrent en France la persécution, — mais qui pourtant donnent au monde l'illusion d'une France généreuse et noble ?
Vont-ils entreprendre de restaurer l'esprit public? de changer des esclaves en citoyens? Vont-ils quitter leurs cabinets d'étude et leurs laboratoires pour publier sans relâche les hontes de la tyrannie, les forfaits du régime militaire, les inévitables châtiments de l'abdication ? pour préparer enfin à ce pays une génération d'hommes? On l'a tenté, déjà : sans effet. Les expériences les plus terribles n'ont rien appris au peuple français, qui retourne périodiquement à la dictature comme le chien à son vomissement. Et puis, c'est long. La crise est ouverte. Il faut aviser aujourd'hui.
Mais si, tout simplement, on renonçait à la lutte? Beaucoup l'ont d'avance désertée. Quoi
qu'il doive arriver, ils l'acceptent, « A quoi bon? disent-ils. Nous serons toujours vaincus. Ce peuple ne vaut pas la peine qu'on se fasse écharper pour lui. Puisqu'il aime la trique, il en aura : voilà tout. Que nous importe? Au contraire, nous compterons avec plaisir les coups marqués sur son échine ; et nous taperons, nous taperons dur. Ça soulagera notre mépris. Le tyran qui nous laissera travailler tranquilles sera toujours le bon tyran : et son intérêt évident n'est-il pas de nous donner la paix pour l'avoir? Au diable le peuple et ses folies! »
Très bien. Seulement, on ne se résout point à l'abstention sans avoir dans l'àme quelques parties dégradées. Ensuite, le calcul est faux. Le marché de tolérance réciproque n'est jamais tenu par le despote ; il se contente, au début, de la neutralité; bientôt il exige l'adhésion expresse et le concours actif. Il ne souffre point les gens qui se taisent. Et puis, alors même qu'il n'est pas frappé, un homme peut-il vivre devant le fouet qu'on accroche au mur et qu'on peut décrocher demain ?
Autre chose, alors.
Il faut dire : Nous ne voulons pas. Que le peuple soit prêt à la servitude, ou même qu'il l'appelle de ses vœux, nous entendons qu'il reste libre. Pour ne pas être entraînés dans son esclavage, nous le retiendrons dans la liberté. Nous le forcerons d'être libre, non pour lui, mais pour nous.
Nous ne sommes guère? C'est vrai. Mais de l'autre côté, les meneurs ne sont pas beaucoup non plus. La masse nous verrait écraser avec plaisir, avec une joie envieuse ; mais elle est trop lâche, et trop occupée ailleurs, pour nous écraser d'elle-même. Elle est inerte. Il faut seulement empêcher qu'on ne l'échauffé, qu'on ne la mette en action. Qu'on arrête à temps les piqueurs et les valets de chiens : la meute ne quittera pas le chenil.
Combien cela fait-il de monde? Dix mille officiers, à peine, sur le double ; vingt-cinq mille hommes en tout, conduits par deux à trois cents chefs. Il y a en France plus de vingtcinq mille hommes résolus à prévenir le mauvais coup ; il y a plus de trois cents hommes qui seraient d'abord fusillés ou déportés en
Guyane par le (lictateur et sa bande. C'est un cas de légitime défense. Dès qu'on fera mine de nous mettre en Joue, tirons les premiers. Sans métapliore.
Des sociétés naïves se fondent pour « défendre » les Droits de l'homme et du citoyen par la concorde universelle. Quelle ingénuité ! Défense suppose combat. Lbomme qui braque une arme sur ma poitrine, je le tue.
En décembre ISol, les célèbres vainqueurs de l'Algérie, les intrépides professionnels qui faisaient partie de la Législative, furent arrêtés au saut du lit. Doux comme des moutons, ils passèrent leur culotte et se rendirent à Mazas. Un seul fit le geste de saisir ses pistolets . « Pourquoi faire? objecta le commissaire. Si vous me brûlez la cervelle, un autre commissaire viendra tout à l'heure. » Le guerrier, décontenancé, capitula. Or, si, dans le même moment, tous les personnages qui se trouvaient dans le même cas avaient brûlé la cervelle à tous les commissaires, il ne serait pas resté de commissaires pour les empoigner.
Le L'' mars 1815, comme Napoléon débar-
quait de l'île d'Elbe à Cannes pour mettre encore l'Europe à feu et à sang, le maire d'un village voisin lui dit : « Nous commencions à être heureux et tranquilles ; vous allez tout troubler. » Si ce magistrat municipal, au lieu de discourir, avait envoyé au Corse une balle dans le ventre, il eût sauA^é de la mort plus de cinquante mille hommes ; il eût sauvé la France d'une seconde invasion, du démembrement, de l'occupation étrangère. Ni plus ni moins.