RÉVOLUTION
On l'a vu dans les précédents chapitres, toutes les réformes entreprises depuis Louvois viennent aboutir au ministère du comte de Saint-Germain. Non content de faire prévaloir ses vues personnelles, Saint-Germain a repris, revisé, remanié, refait Tœuvre de ses prédécesseurs. Les quatrevingt-dix-huit ordonnances, arrêts, règlements qui ont paru en moins de deux ans embrassent l'ensemble de nos institutions militaires. Les bien connaître, c'est bien connaître l'armée telle que l'ancien régime la lègue à la Révolution.
Le comte de Saint-Germain descend d'une des plus vieilles et des plus pauvres familles de la Bresse. Très fier de ses aïeux, il a, comme il le dit, « l'àme encore plus haute que la naissance » et il veut « jouer dans le monde le rôle le plus brillant qu'il se pourra ». Mais son ambition de gentilhomme campagnard se heurte aussitôt à un double obstacle : la noblesse de Cour qui emporte d'emblée tous les hauts emplois, la vénalité qui met les grades aux enchères. Trop pauvre pour acheter une compagnie ou un régiment, il va chercher fortune à l'étranger, chez l'électeur palatin du Rhin, dans les armées impériales aux prises avec les Turcs,
et auprès de cet électeur de Bavière, d'abord rival heureux de Marie-Thérèse, et un moment jilché à l'Empire sous le nom de Charles VII.
Avec lui, Saint-Germain est devenu feld-maréchal, mais la mort de cet empereur éphémère ruine ses espérances. Il rentre au service de la France avec le grade de maréchal de camp. Il prend part aux campagnes de Flandre sous Maurice de Saxe qui rend pleine justice à ses talents militaires. Pendant la guerre de Sept-ans, il assiste, sous-ordre impuissant, aux effroyables conséquences de l'impéritie des chefs, de l'indiscipline des soldats, du désarroi de tous les services. Lieutenant de Soubise, il sauve à Rosbach les débris de l'armée. A Crefeld, il voit le comte de Clermont ordonner la retraite au moment même où sa fermeté et ses belles manœuvres ont assuré la victoire. Les vices de notre constitution militaire, la suffisance et l'insuffisance du haut commandement exercent sa verve naturellement caustique et l'irascibilité de son humeur. Frondeur d'abus trop criants, hélas ! il n'épargne dans ses sarcasmes ni les gens de cour, ni les favoris, ni les favorites, ni les Clermont, ni les Soubise, ni la Pompadour. Il ne peut souffrir d'être relégué, pour d'obscures besognes, dans la foule des *< généraux-valets » sous les ordres des « généraux-seigneurs ». Et ses qualités lui font presque autant d'ennemis que ses défauts. Sa popularité dans l'armée, sa bonté pour le soldat, la confiance qu'il lui inspire, la discipline et la bonne tenue de ses régiments sont pour d'autres autant de sujets d'envie que de vivants reproches.
Quand il n'a pas contre lui les amis de M""" de Pompadoua et les généraux de l'OEil-de-Bœuf, c'est « l'Ordre du tableau » qui barre la route à son ambition. Qui songerait à l'aller chercher sur la liste des officiers généraux ? « Le duc de Broglie, M. de Saint-Germain, M. de Chevert, confesse le cardinal de Bernis, paraissent avoir plus de talent que les autres, mais on ne peut leur donner le commandement
Fac-similé d'une estampe conservée à la Bibliothèque nationale.
sans forcer toute la tête des officiers généraux à quitter le
service. »
Après lui avoir fait espérer le commandement en chef, on le subordonne, en 1760, à un rival plus heureux. On l'attache à l'armée du maréchal de Broglie. Les deux généraux se connaissaient de longue date. Ils avaient mêmes qualités, mêmes défauts et pour leurs talents une estime réciproque qui se conciliait très bien avec une mutuelle défiance. Saint-Germain contribue à la victoire de Corbach mais, sous le coup d'une nouvelle et plus vive déception, blessé dans son amour-propre, aigri, prévenu, hanté par l'idée fixe des persécutions, il fait un éclat et brise son épée pour aller de nouveau servir à l'étranger.
Il répond à l'appel du Danemark qui lui offre le ministère de la guerre. Il trouve là comme un champ d'expériences pour ses projets de réformes. Il entreprend sur ce petit théâtre la refonte de toutes les institutions militaires du pays. Rendu à la retraite, il vient achever obscurément sa vie dans un pauvre village d'Alsace, quand, « par un de ces hasards qui tiennent du prodige », on se souvient de ses malheurs et de sa disgrâce. Détesté comme Maurepas de M""* de Pompadour, rebuté par Louis XV, il a des titres à la faveur du nouveau règne. Il va devenir le Turgot du militaire.
Depuis vingt ans, dans ses lettres à Pâris-Duverney, dans des mémoires adressés aux différents secrétaires d'État de la guerre, il a exposé ses plans et démontré la nécessité de «■ refondre la cloche ». Le voilà sur la fin de sa vie appelé à appliquer ses principes, à passer de la critique à l'action. Car, très différent de Louvois, Saint-Germain est un esprit systématique, un réformateur à principes. « Il y a, dit-il, des principes qui sont de tous les temps et de tous les lieux, dont on ne s'écarte jamais sans qu'il en résulte les plus grands désordres. » Ces principes, il en fait le dénombre-
ment ; il en a trouvé dix. C'est un véritable décalogue à l'usage des gens de guerre :
— Stabilité dans les règlements, les maximes et les usages.
— Religion et morale, « thermomètre de l'état des nations... Toute troupe sans religion et sans mœurs ne sera jamais bonne ».
— Tenir compte dans l'avancement de l'intelligence et de l'ancienneté... « Les emplois ne sont pas faits pour les hommes, mais les hommes pour les emplois. »
— Réagir contre « l'intérêt mis à la place de l'honneur ». « L'état militaire ne peut pas être enrichi... » Il suffit qu'un officier puisse vivre honnêtement de son grade.
— Nécessité de lui assurer « une retraite proportionnée aux services », sans qu'il ait « à mendier des pensions ou des grâces ».
— Propriété du grade. La perte de l'emploi doit être prononcée par le Conseil de guerre avec l'appareil des formes juridiques qui sont les garanties de la justice.
— Faire pénétrer dans tous les rangs, depuis le soldat jusqu'au général d'armée, les règles de la discipline et de la subordination.
— Suppression des emplois inutiles et de l'entreprise. Les corps militaires doivent se suffire à eux-mêmes.
— Point de titres sans grades, point de grades sans fonctions.
— Dans les établissements militaires. Écoles, Hôpitaux, Invalides, bannir un vain luxe et n'avoir en vue que l'utilité et l'économie.
Telles sont les idées dont il s'inspire et qui circulent dans son œuvre comme le sang dans les artères. Mais, s'il a l'esprit systématique des philosophes de son temps qui bâtissent des constitutions idéales, il a sur eux un avantage. 11 est du métier. Il a passé par tous les grades. Ce n'est pas
un militaire de cabinet ; il a vu la guerre et sa longue expérience le met en garde contre les chimères. Par ses voyages, sa vie errante, il connaît mieux que personne le fort et le faible des différentes armées de l'Europe. Il porte même la peine de ses services hors de France : suspect à l'étranger comme Français, il passe en France pour un étranger et prête ainsi le flanc aux attaques de ses ennemis. Reproche injuste, à coup sûr! Tous les officiers instruits de son temps avaient suivi les progrès de nos voisins avec le même intérêt et les mêmes inquiétudes. Car, si le patriotisme a des frontières, la science militaire n'en a pas. Ses règlements, même les plus attaqués, ne sont pas d'importation étrangère. Ils se relient bien à l'ensemble de nos institutions. Saint-Germain achève l'œuvre de d'Argenson et surtout de Choiseul qui, après nos désastres, avait travaillé sur le même plan et entrepris les mêmes réformes. Ajoutons même que, sans la disgrâce de Choiseul et la réaction qui suivit sa chute, le ministère de Saint-Germain n'aurait pas eu sa raison d'être.
Aux affaires où l'a soutenu quelque temps la faveur de l'opinion, il est bien accueilli par le roi et longtemps protégé contre les ennemis que lui suscitent ses innovations. Mais, très différent de Louis XIV, Louis XVI a pour son métier de roi aussi peu de goût que d'aptitudes. Ses bonnes intentions générales s'évanouissent devant son impuissance intellectuelle. Le détail des affaires, les « écritures» produisent sur lui une sorte de lassitude qui le rejette bien vite à la merci d'unMaurepas. Ses vagues élans vers les réformes, son désir instinctif d'améliorer la condition de son peuple sont presque aussitôt comprimés, étouffés par la crainte des mécontents qu'il va faire, des résistances qu'il va soulever. Volontaire à ses heures et par à-coups, il manque de cette fermeté, de cet esprit de suite sans lequel la volonté n'est qu'un caprice d'enfant. Et, quand il lui faut passer de la région du
bien spéculatif à Faction, il reste, comme dit M. de Falloux, « irrésolu et tremblant devant le fantôme à deux visages de l'avenir et du passé )>.
11 avait pour le comte de Saint-Germain une affectueuse estime et il désirait lui voir achever son œuvre. Il le soutient dans sa lutte contre les privilégiés, mais il le soutient mollement et par intermittences. Il brave parfois pour le défendre les sarcasmes de la reine et les reproches de ses frères, mais parfois aussi il hésite, se ravise et se reprend. Il s'étonne que le bien public exige le sacrifice de tant d'intérêts partiticuliers ou il déclare que, « dans une monarchie, de grandes grâces sont nécessaires pour retenir autour du trône les grands seigneurs. »
De son côté, Saint-Germain, éloigné depuis vingt-cinq ans du service, ne connaît plus guère le personnel des officiers placés sous ses ordres. Il est obligé de s'en remettre à des subalternes et il ne place pas toujours bien sa confiance. On lui arrache des décisions contradictoires ou des faveurs qui sont la condamnation de ses maximes. Il a la faiblesse de prendre pour auxiliaire le prince de Montbarey, qui devient bientôt secrétaire d'État en survivance, «prince héréditaire », selon le mot de Maurepas. Et le prince de Montbarey, homme de Cour à double face, censeur prudent des actes de son ministre et secret espoir de ses ennemis, ne cherche qu'à se ménager des appuis en attendant l'ouverture de la succession.
Et cependant, en dépit des obstacles, des résistances, de la coalition des financiers et des courtisans, Saint-Germain, plus heureux que Turgot, reste assez longtemps aux affaires pour achever sa tâche. Elle survit à son impopularité et à sa retraite. Et ce ne sont pas toujours ses plus importantes réformes qui ont soulevé les plus violentes colères. On le laisse toucher aux organes essentiels de l'armée, mais on jette les hauts cris quand il s'attaque aux intérêts privés, aux
gros état-majors, aux privilèges de la Maison du Roi. Osera-t-il supprimer les Gendarmes de M. de Soubise, les Chevau-légers du duc d'Aiguillon? Grave problème ! Le comte de Provence aura-t-il assez d'influence pour sauver son régiment de Carabiniers, le comte d'Artois ses Garde-suisses ? Que deviendront les Grenadiers à cheval et les deux compagnies de Mousquetaires ? Ce sont là, au regard des contemporains, des affaires autrement graves que l'uniformité de composition des corps, les réformes de Gribeauval ou les transformations de la tactique. Aussi les successeurs de Saint-Germain, qui cèdent volontiers sur les détails et les questions de person^jes, n'ont-ils pas eu de peine à conserver le gros de l'œuvre.
Qu'est donc devenue, en 1789, l'armée de Louis XIV et de Louvois ?
D'abord elle est déjà en grande partie la propriété du roi. Le remboursement des charges est fort avancé. Le racolage, si justement décrié, est assujetti à des formes précises et régulières, entouré de garanties qui l'assimilent à l'engagement volontaire.
Si le soldat n'est plus l'homme du capitaine, le capitaine et le colonel ne sont plus que des officiers du roi. Les liens de la hiérarchie rattachent l'un à l'autre tous les grades. Les règles de la subordination et de la discipline fixent rigoureusement les devoirs de chacun.
L'accès de ces grades reste toujours, en principe, interdit à ceux qui ne sont pas « nés ». Mais, par la facilité d'acquérir à prix d'argent les charges et, par les charges, la noblesse, la riche bourgeoisie a depuis longtemps fait brèche dans l'armée.
Les corps privilégiés, mutilés, amoindris, sont déjà sortis des cadres réguliers de l'armée. Réduits à un pur luxe d'antichambre, ils n'évoquent plus que le souvenir du rôle bril-
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Lettre autographe de Saint-Germain au comte de Broglie. Dépôt de la guerre. Vol 3689, p. 110.
lant qu'ils ont joué dans notre histoire. Et Ton n'a pu frapper la Maison militaire et la vénalité sans répandre en même temps dans l'armée ces idées d'égalité qui vont prévaloir dans la nation.
Dans les Ecoles militaires, d'un accès plus difficile, se forment de jeunes officiers qui émigreront en grande partie. Quelques-uns cependant, — non des moins illustres — laisseront volontiers prescrire leurs titres pour se mêler dans une fraternité glorieuse aux généraux de la Révolution sortis des rangs du peuple.
Tous les régiments d'infanterie et de cavalerie ont désormais une composition uniforme. Leurs cadres restent fixes quelles que soient les variations de l'effectif, immense avantage pour l'application des ordonnances, la comptabilité, le contrôle et les manœuvres ! Si l'on trouve encore à côté des troupes françaises des régiments étrangers, il ne faut pas être dupe du mot. Leur organisation est française comme leur constitution. Depuis quelque temps déjà, l'Europe, à part la Suisse, ne fournit plus de mercenaires. Et dans ces corps allemands, italiens ou irlandais, ce sont les Français qui dominent.
Les armes spéciales, « les corps à talents », l'artillerie et le génie sont devenus des corps militaires dont le rôle sur les champs de bataille n'a pas cessé de grandir. Les perfectionnements apportés aux armes à feu ont modifié les lois de la stratégie et de la tactique. Ils ont provoqué entre militaires ces querelles fécondes qui tournent toujours à l'avantage du progrès. A côté de l'ordre profond, de « l'ordre français », si conforme au caractère national, l'ordre mince a pris la place qui lui revient dans les évolutions du champ de bataille jusqu'au jour où, sans disparaître, il devra faire une place à l'ordre dispersé. Les cartes, les mémoires, les plans de campagne dont les officiers du génie ont enrichi le Dépôt de la guerre ne sont pas de simples pièces d'ar-
chives. C'est pour les guerres futures une réserve précieuse que Carnet et ses collaborateurs sauront utiliser plus tard. Les services auxiliaires, le matériel et l'outillage des armées, autrefois livrés aux convoitises des entrepreneurs, passent au compte du roi ou sous la surveillance directe de ses agents. Financiers, commis, fermiers, sous-fermiers, gens de robe s'effacent devant ce qui porte l'uniforme. Le service de santé, les hôpitaux et les vivres sont en régie ou déjà exclusivement confiés à des militaires.
L'état moral de cette armée n'a pas subi des modifications moins profondes ni moins surprenantes. N'est-on pas tenté de se demander quelquefois comment ce ramassis de misérables, de vagabonds, de déserteurs, tout prêts à se donner au plus offrant, a pu acquérir toutes les vertus que suppose l'existence d'un corps militaire ? Comment de ces déchets, de ces scories sociales a-t-on fait sortir ce clair et pur métal qui s'appelle une armée? La force des institutions a fait ici ce miracle.
Pris dans un engrenage d'obligations qui le plient du matin au soir à une loi, qui ordonnent sa vie heure par heure, qui règlent son vêtement, ses repas, ses exercices, son repos même, qui commandent ses paroles, sa tenue, ses attitudes, l'être le plus déprimé finit par acquérir, — avec certaines qualités domestiques, l'exactitude, l'ordre, la propreté,— d'autres vertus en quelque sorte professionnelles : le courage, l'obéissance, l'esprit de sacrifice et le sentiment de l'honneur. Comme le dit un écrivain militaire : « L'habitude de la règle rend plus moral ; une vie de dangers développe les nobles instincts du cœur et habitue au dévouement. » Et il ajoute avec non moins de sens : «. L'existence d'une armée est une chose si étonnante et si artificielle qu'on ne négligerait pas sans péril tout ce qui contribue à donner à ses mœurs des habitudes d'ordre et de soumission. »
Que la vieille armée, malgré quelques défaillances, ait
fait preuve pendant deux siècles d'endurance et de courage, c'est une de ces vérités banales inscrites à chaque page de notre histoire. Elle n'a pas poussé moins avant l'esprit de désintéressement et de sacrifice. Elle n'a pas été moins sensible au pur sentiment du devoir. Au siège de Lille, Boufflers veut récompenser de quelques louis un soldat qui s'est exposé : « Mon général, répond-il, on ne va pas là pour de l'argent. — « Merci, dit un autre à Vauban qui lui faisait la môme offre, cela gâterait mon action. » Ailleurs, des grenadiers se mutinent, rebutés par les rigueurs d'un long siège. Le général menace de les exclure de l'honneur de monter à l'assaut et la sédition s'apaise sur le champ. Il est des métiers si nobles, dit Rousseau, qu'on ne peut les faire pour de l'argent sans se montrer indigne de les faire.
Ces hommes, que ne soutient pas l'appât de l'argent, sont-ils au moins stimulés par l'espoir des honneurs ? Les grades, ils le savent, ne sont pas pour eux. A part quelques rares et lointaines exceptions, presque tous sont destinés à végéter dans les rangs obscurs des bas-officiers. Ce qui les soutient, ce qui les élève au-dessus de leur condition, ce qui rapproche et cimente toutes ces qualités professionnelles, c'est l'esprit de corps éveillé, aiguisé par la communauté des épreuves, des misères et des périls. Les rivalités mêmes des corps militaires sous l'ancien régime rendaient cet esprit plus étroit, sans doute, mais peut être aussi plus vif. Les régiments d'autrefois ont leur vie propre, leur hiérarchie et leur histoire. Un soldat du régiment de Champagne sent confusément ce que vaut le nom qu'il porte et quels devoirs il commande.
Cet esprit de corps s'est élargi, épuré au fur et à mesure que s'améliorait la condition du soldat. Au sans-patrie d'autrefois, qui courait les marchés d'hommes sans se tixer nulle part, a succédé le soldat de profession qui vieillit au
CONCLUSION ïi'"?
régiment dans le respect de la discipline et le culte du drapeau. Et alors toutes les qualités du caractère national se cristallisent en quelque sorte dans une armée qui était, à l'origine, la moins nationale de toutes. A qui le complimentait sur ses exploits le maréchal de Saxe répond : « Quel général n'en eût fait autant que moi, suivi par des Français? »
Ce travail d'épuration par l'armée s'est lentement accompli pendant deux siècles. On raconte qu'en Prusse, quand on avait poussé vers la caserne la cohue des déserteurs et des vagabonds, on leur faisait passer les drapeaux sur la tète. Et à ce contact s'effaçaient leurs fautes, leurs souillures et leurs crimes. Le passé était oublié. Le malfaiteur de la veille pouvait le lendemain porter sans rougir l'uniforme du soldat. Cette cérémonie saisissante est le touchant emblème de la réhabilitation par l'armée. L'armée est le creuset où le corps social se transforme et se purifie.
Que manque-t-il donc à cette armée pour qu'elle devienne l'armée de la Révolution ?
Et d'abord, elle ne fait pas corps avec le pays même. C'est l'armée du roi, c'est déjà l'armée de la nation, ce n'est pas encore la nation armée. Ses cadres, un peu grêles, trop étroits, trop fermés, vont s'ouvrira l'heure du péril, sous la ])Oussée du quatrième Etat. Les enrôlements volontaires et les levées en masse y feront entrer le peuple lui-même. On le verra dans les rangs de cette vieille armée s'ordonner, se plier à la discipline, acquérir à côté des vétérans de la monarchie les qualités nécessaires et les vertus professionnelles du soldat. Il y apportera en retour, avec sa haine des privilèges, son nouvel évangile et son hymne de guerre : la Déclaration des droits de l homme et la Marseillaise. Et à cette armée, plus jeune et plus forte à la fois, revivihée par l'afflux d'un sang plus riche, la France de la Révolution donnera une àme, une foi, un but: assurer le triomphe de ses principes chez elle et chez les autres.