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ET DE LA FIXITÉ DANS LES RÈGLES

faciles et fortes, qui sont à la portée de tous, connues de tous, qui ont l’autorité de l’expérience faite et de la durée, qui résistent aux situations violentes et aux ébranlements de la guerre. Beaucoup de uos règles nouvelles ont été imaginées par des hommes éclairés sans doute, mais qui n’avaient pas fait la guerre ; ou qui, l’avant faite, avaient mal observé ses besoins et mal profité de ses leçons ; ou encore qui cédaient à ces entraînements du moment auxquels, en France, les esprits sont trop souvent enclins. Nous nous engouons de certaines théories nouvelles qui ont la vogue et la mode, à ce point que la discussion n’en est pas permise. Bientôt des faits incontestables viennent montrer qu’elles sont mauvaises, nous les rejetons comme nous les avions adoptées, et nous en créous d’autres.

Par cette fièvre de faire, de défaire et de refaire, les choses de l’armée ont été soumises à des transformations si fréquentes, en des sens si divers, qu’il est devenu très-difficile d’en saisir la succession et la logique. On finit même par oublier celles qui ne sont pas absolument contemporaines, et nous voyons aujourd’hui se pro-

duire un fait assurément singulier : c’est que, d'une génération militaire à l’autre, voire dans le cours (C une meme génération, très-mal informés des expériences faites par nos devanciers, nous recommençons de bonne foi ces expériences déjà jugées, quelquefois condamnées par une longue pratique, comme si elles étaient entièrement nouvelles ! J’en pourrais citer de nombreux et piquants exemples.

Ainsi, pendant que nos règles perdaient la simplicité, elles perdaient aussi la fixité. Nous avons aujourd’hui dans l’armée, pour réglementer le même ordre de faits, une multitude de prescriptions qui 11e sont pas toujours en élat d’accord entre elles, qui sont quelquefois en état de contradiction. Le rôle des fonctionnaires militaires appelés à en assurer l’exécution, est plein de difficultés, d’incertitude et inquiétant pour leur responsabilité. Il arrive trop souvent qu’après des recherches laborieuses, ils rencontrent des prescriptions qui semblent justifier des résolutions différentes ou même opposées. Dans leur perplexité, ils invoquent l’autorité ministérielle et lui demandent une décision qui est insérée au

ET DE LA. FIXITÉ DANS LES REGLES. 35 livre de la règle, et vient ajouter un nouveau commentaire aux nombreux commentaires qui déjà y entourent l’affaire en discussion.

Lestais, les ordonnances, les décrets, les décisions, les uns abrogés entièrement, les autres abrogés partiellement ; d’autres, non encore abrogés mais tombés par la force des choses en désuétude ; d’autres enfin en plein exercice ; les nouveaux expliquant, complétant ou contrariant les anciens, se succèdent, s’accumulent et se heurtent dans ce livre de la règle qu’il faut bien que j’appelle par son nom : c'est le journal militaire officiel !

Ce redoutable recueil est une preuve accablante de la mobilité de nos vues en matière de direction d’affaires militaires. S’il est l’auxiliaire indispensable, il est aussi le fléau des hommes qui ont, dans l’armée, mission de conduire et d’exécuter. Il forme à l’heure présente une collection indéfiniment extensible de plus de 1 50 gros volumes. Beaucoup devraient être supprimés, car leurs matières ont, en partie, cessé d’être applicables. Mais l’enchevêtrement qui lie ces matières entre elles, crée l’obligation de les conserver sans

lacune, et tout régiment qui se déplace à l’intérieur, est tenu de se faire suivre par ce lourd impe dimenturn dont il a la garde et la responsabilité.

La nécessité est évidente de faire cesser cette complication et cette confusion qui finiront par aboutir au désordre. Il faut simplifier, coordonner les règles, et les ramener à l’unité de doctrine; simplifier, coordonner les moyens, et les ramener à l’unité d’exécution. Mais comment espérer la réalisation de ce vœu dans un temps où toutes les affaires — les petites, les moyennes et les grandes — se pressent vers le centre gouvernemental pour obtenir une solution? Par des raisons que je n’ai pas à exposer ici, les plus minces questions ne sont considérées comme bien résolues, que si elles l’ont été par le ministre lui-même. Aucuu des dépositaires du pouvoir à ses divers degrés, ne veut engager sa responsabilité. Tous perdent ainsi l’habitude de statuer, et bientôt celle d’étudier les affaires, car il est évident que celte étude n’est attentive que dans la mesure de la responsabilité que la solution à intervenir doit créer. Dès lors, les points d’interrogation pleuvent autour du ministre.

ET DE LA FIXITÉ DAAS LES RÈGLES. 37 l’accablent, l’absorbent tout entier, et il arrive que — celui-là qui (luit mener la voiture , la tire, — disait le maréchal Bugeaud.

On ne saurait imaginer un système plus contraire à l’unité, à l’ampleur, à la solidité de la direction des affaires ; plus contraire à l’éducation des fonctionnaires publics militaires, à la valeur de leur rôle, à sa dignité et à son prestige.

Les lois sur le recrutement sont «les institutions.

(Maréchal Gcuviqn Sàist-Cyk.)

Comme l’annonce avec tant d’autorité l'épigraphe qui forme l en-tête de ce chapitre, les actes gouvernementaux qui règlent les conditions du recrutement des armées — en France pins qu’en aucun autre pays — sont des institutions. Et leur caractère est plus civil encore que militaire.

Institutions — car elles ont une action directe, puissante et permanente sur les plus chers intérêts, les aspirations, les mœurs, les habitudes de

la population tout entière. C'est par elles que dans les masses naît, s’entretient et se développe l'esprit des armes; par elles aussi que cet esprit s altère et meurt. Et quand les lois, en cette matière si délicate et si étendue, ont fait fausse route, il faut souvent un quart de siècle pour reconnaître, par ses effets, l’erreur commise, un quart de siècle pour la réparer.

Institutions plus civiles que militaires — car elles touchent à tous les grands problèmes sociaux. Le recrutement puise chaque année dans le personnel de la fabrique agricole, mère de toutes les industries nationales , dans le personnel des professions manuelles , avec une certaine mesure dans le personnel des carrières libérales, une part considérable et la plus vigoureuse des éléments constitutifs de la population. Etquaud, la loi satisfaite, il rend à ces divers personnels les groupes qu’il leur a empruntés, une redoutable question se présente. Sont-ils, dans l’ordre moral, sont-ils, dans l’ordre physique, améliorés ou dénaturés? Dans le premier cas, l’institution sert puissamment les intérêts présents et à venir de la société. Dans

le second cas, elle leur est dommageable à ce point, que d’inévitables altérations et d’inévitables bouleversements doivent, avec le temps, la désorganiser. Esprit public, moralité publique, santé publique, aptitude de la race à se propager, élévation ou abaissement graduel des plus importantes conditions de l’existence de la nation, voilà le thème immense autour duquel s’agite depuis cinquante ans dans notre pays la législation du recrutement'!

On peut juger des effets que doivent produire en cette matière, sur la population , les causes dont le caractère est permanent et continu, par les effets bien connus qu’ont produits certaines causes accidentelles et du moment. Qui ne sait, par exemple, les conditions spéciales d’appauvrissement qu’offrirent à l’armée les classes répondant aux naissances de 1 81 2 à 1 81 5 ? Les générations du recrutement, alors que l’activité nationale avait réparé la plupart des désastres du passé, venaient témoigner, à vingt ans d in-

1 . (J'est de parti pris que je m’abstiens d’envisager la question du recrutement dans ses rapports avec le suffrage universel.

42 BECRDTEJIENT ET RÉSERVE,

tervalle, des irrémédiables moins values dont ces désastres les avaient frappées!

La classe de 1866 offre, dit-on, pour 1867,

un déficit notable, dont la cause, encore mal

définie, paraît devoir être la disette de 1846.

L’histoire militaire de l\ome et de Carthage, c’est-à-dire des armées qui sont nationales et de celles qui ne le sont pas, est toujours vraie. Quand, dans les premières, les grands principes « de la gratuité et de l’obligation personnelle du service militaire» disparaissent, il y a décadence. Quand, dans les secondes , les énormes efforts budgétaires que comporte leur entretien, s’affaiblissent par suite de revers politiques, industriels ou commerciaux, il y a décadence aussi.

La constitution militaire de la Prusse a, comme toutes les autres , de bons et de mauvais côtés. Nous nous sommes systématiquement obstinés à n’apercevoir que ces derniers. Celui qui nous frappait le plus, c’était la jeunesse des soldats de l’armée active, renvoyés après trois ans de présence sous les drapeaux, dans la réserve disponible, et ensuite dans la Landwehr. Celui qui nous frappait le moins, c’était le principe d’une

solidité rare, sur lequel était assise cette institution qui vient de faire, pour son début, de si brillantes preuves. La Prusse a eu la fortune d’avoir à en chercher et à en poser les bases, au temps de ses grandes épreuves et de ses grandes angoisses nationales. Ses frontières ouvertes de toutes parts, avaient été envahies par l’ennemi, ses populations foulées, ses provinces réduites, son effectif armé était étroitement limité 1 . L esprit public frémissant marcha au-devant d'un code de recrutement qui liant le citoyen prussien, quel qu’il fût, à l’obligation du service personnel gratuit, de l’âge de vingt ans à l’âge de quarante ans, sans remplacement possible, avec un ensemble restreint d’exemptions légales, a définitivement fondé l’esprit militaire dont les premières aspirations remontaient à Frédéric II, et fait de l’armée prussienne l’école militaire de la nation.

Pourtant, la plupart des personnes du public et de l’armée qui raisonnent sur le recrutement, sont particulièrement dominées par la préoccu-

1 . Il ne pouvait dépasser le chiffre de quarante miile hommes.

pation des chiffres. Des conibinaisous ingénieuses très-diverses offrent au pays — avec le temps bien entendu — des armées qui vont au million d hommes et le dépassent. On ne voit pas que ces combinaisons sont virtuellement compromises, si elles 11 e reposent pas sur des principes ; principes très-complexes, difficiles à fixer, dont l’expérimentation est pleine d'imprévu et qui, s’ils sont les vrais, n’ont tout leur effet et toute leur valeur, je veux le répéter, que quand ils ont profondément pénétré dans les mœurs publiques.

La France n’a-t-elle pas cru avoir résolu le problème et avoir tout prévu, quand malgré quelques voix qui protestaient dans l’isolement, elle a fondé son édifice militaire sur la loi de 18 55 et ses annexes « exonération — dotation »? Quelle mesure d’éloges a-t-elle refusés à ce hardi système dont à présent les regrettables résultats sont jugés par l’armée tout entière et aperçus par le public lui-même?

Le fond de la constitution de l’armée française appartient à la période de 1818-1840.

Deux hommes illustres dans l’armée et dans l’histoire militaire du pays — le maréchal Gou-

vion Saint-Cyr, le maréchal Soult — en furent les initiateurs. Elle porte l’empreinte de la hauteur de leurs vues, de la solidité de leur expérience et de leurs doctrines professionnelles. Mais elle porte aussi, et par-dessus tout, l’empreinte de son temps. C’est une constitution de paix. Il importe en effet de remarquer que la paix reposait alors sur la double base — de la lassitude de la guerre du côté de la nation, d’un système gouvernemental du côté de l’État. — La paix était le besoin du présent et la probabilité, équivalente à une certitude, de l’avenir.

Les lois de 1818 et 1832 sur le recrutement, celles de 1818 et 1832 sur l’avancement, celle de 1831 sur les pensions militaires, celle de 1834 sur l’état des officiers, en sont les actes les plus importants. Les lois sur le recrutement dont la dernière, celle de 1 832, est encore partiellement en vigueur après une longue existence qui dit assez ce qu’elle valait, motivèrent des discussions très-étendues dans le sein du gouvernement et dans les chambres. Elles furent le champ de bataille où les partisans de la paix convaincus jusqu’à l’aveuglement, et les prévoyants qui, sans

répugner à la paix, voulaient que la loi préparât la guerre et fût conservatrice de l’esprit militaire dans le pays, se rencontrèrent. La loi de 1 832 sortit de celte lutte comme une sorte de compromis.

Jæ remplacement , dont on a fait ressortir avec tant d’exagération les inconvénients, auxquels il n était pas impossible de remédier*, sans tenir compte de ses avantages qu’il était si intéressant de conserver, fut précisément le terrain où s’établit le compromis dont j'ai parlé plus haut. Le remplacement, fut bien moins un droit crée , qu'une tolérance admise par la loi, non pas dans l’intérêt des personnes, mais expressément dans I intérêt des choses. Par une intelligente subtilité que conseillait l’état des mœurs publiques, le remplacement qui tempérait largement la rigueur du principe du service personnel, consacrait en même temps le principe lui-même. En effet, il obligeait toute personne qui entendait se soustraire aux conséquences de la désigna-

1 . Il suffisait de transférer aux conseils d'administration des corps de troupe, pour tous les cas, l'attribution qu’avaient les conseils de révision d’admettre les remplaçants.

tion par le sort, à se faire remplacer dans l’armée par une autre personne offrant les mêmes garanties d’aptitude. L’État se renfermant dans le principe, n’intervenait ni dans la recherche des remplaçants, ni dans les contrats qui devaient les lier aux remplacés; c’était l’affaire des familles. Enfin il avait absolument une sécurité d’un immense intérêt, qu’il n’a plus que relativement ; il était assuré, même dansles tempslesplus difficiles, de réunir intégralement ses effectifs 1 .

1. Je signale, sans vouloir y insister, la gravite de la situation que créerait à l’armée et au pays, au point de vue de la réalisation des effectifs, sous le régime de l’exonération, une guerre prolongée, féconde en épreuves, malheureuse. L'F.tat pour obtenir des hommes, devrait surélever le prix de l’exonération au delà de la mesure raisonnable, même au delà de la mesure possible ! Les conséquences de toute sorte d’une telle crise se comprennent mieux qu'elles ne s’expriment.

Un livre nouveau, écrit sur des documents officiels authentiques. très-judicieux, et d’un intérêt militaire considérable : Puissance militaire des Etats-Unis si Amérique, d'après la guerre de la sécession, par M. Vigo Roussillon, ancien officier d’état- major et sous-intendant dans l’armée française, nous révèle une foule de faits qui méritent d’être sérieusement médités. 11 en est un, fort singulier, qui trouve naturellement sa place dans ces notes. Les Etats du Nord aux prises avec des difficultés de plus en plus grandes pour recruter leurs armées, eurent recours aux autres moyens, à la conscription et au tirage au sort adoucis par Pe.vonéra-

Vinrent à partir de 1855 les lois, décrets et décisions par lesquels furent conservés et réglementés les principes nouveaux de l’exonération et de la dotation. Par eux disparurent dans i’esprit public, l’habitude et jusqu’à la pensée de l’obligation du service personnel, dont une somme d’argent déterminée fut désormais l’équivalent. Tous les efforts d’imagination connue d’économie des familles, se concentrèrent sur les moyens à employer pour obtenir cette somme, et les spéculateurs leur vinrent en aide sous des formes qui varient et se multiplient à l’infini. Dans le prolétariat seul et de plus en plus, se renferma l’obligation ou plutôt la nécessite de servir personnellement.

On pourrait calculer le moment à présent {jeu éloigné, où la presque totalité de l’effectif de l’armée française, en hommes de troupe, la paix continuant, devrait servir sous la loi de

tion. Le président Lincoln appuyant auprès du congrès un rapport détaillé du Prcvot Marshal general sur les résultats de l’opération dans huit États, montra que le droit d’exonération créait en hommes un déficit énorme, et il en demanda formellement l’abrogation qui fut votée en avril 1804. La nouvelle loi maintenait le remplacement.

la prime et du pécule, car des compagnies ou des associations privées se forment tous les jours, dont les procédés ingénieux vont mettre l'exonération à la portée de l’indigence ellemême. Enfin nous avons vu de grands journaux proclamer l’excellence et inviter l'Etat à prendre la direction, comme à recueillir les profits, d’un vaste et généralisé système d’assurances qui s’étendrait à tous les genres de sinistres exprimés dans la nomenclature suivante : ’

L’incendie.

Les inondations.

La grêle.

Le service militaire.

Comment la moralité, la considération, la dignité des armes françaises résisteraient-elles à ces entraînements? Comment l’esprit militaire demeurerait- il dans le pays, avec de tels enseignements longtemps continués ?

Et la législation 1 qui crée ces altérations si

1. [.ni de 1855 et annexes sur l’exonération et la dotation. *

profondes, n’est pas même parvenue à réaliser complètement les avantages d’ordre moral, en vue desquels elle était spécialement recomman- * dée par les novateurs. U est notoire que le trafic d hommes auquel autrefois le remplacement par devant les conseils de révision donnaitlieu, tend à se reproduire pour la catégorie de soldats connus sous le nom de remplaçants administratifs , qui sont primés par l’État pour compenser l'insuffisance numérique des engagements.

Dans le système du remplacement de l’ancienne loi, le remplaçant ne pouvait prétendre i — en dehors de quelques rares exceptions légi- * timées par des circonstances spéciales 1 — à la considération acquise dans l’armée aux soldats qui servaient en vertu de la désignation par \e sort ou volontairement, L'avenir lui était généralement fermé, et le sentiment traditionnel qui lui créait cette situation, était tout à la fois, parmi nous, la marque et la sauvegarde de la dignité professionnelle.

Dans le système de l’exonération patronné*

.*1. Quelques jeunes gens, pour venir en aide a leurs familles, se faisaient remplaçants. »

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honoré pour ainsi (lire par l’Etat, accueilli par les familles qui sont désormais dispensées de traiter avec les agences de remplacement auxquelles l’État s’est substitué, aucune distinction n’existe plus et ne peut plus exister entre les deux catégories de soldats servant gratuitement ou à prix d’argent’. C’est à cette dernière, aujourd’hui, qu’appartient par la force des choses la presque totalité des sous-officiers candidats à la sous-lieutenance !

A l’altération de l’esprit militaire dans le pays, à l’introduction dans l’armée de l’esprit de spéculation et des préoccupations d’argent, il faut ajouter, à la charge de la loi de la dotation, l envieillissement et l’alourdissement des cadres qui doivent représenter dans les troupes deux

1 . Les partisans de la dotation — il n’y en a plus dans l'armée — voient un avantage important dans ceUe disparition du stigmate que portait avec lui le remplaçant. Il n’y a plus aujourd'hui, disent-ils, deux espèces de soldats. Est-ce que l’armée n’est pas, en France surtout, une petite société dans la grande ? Dans cette grande société, vivent constamment juxtaposés , mais jamais confondus, les hommes qu’on estime et ceux qu’on n’estime pas. Imaginet-on ce qu’elle deviendrait, si l’État et la législation s’entendaient pour faire cesser cette distinction nécessaire, mêler les deux groupes, leur assurer les mêmes droits!

forces de premier ordre, F éducation et F impulsion. Les sous-officiers en grand nombre' se rengagent en vue de ia prime, s’usant dans le rang, obstruant la voie, et raréfiant l’avancement au point de tuer l’émulation. Plusieurs se perpétuent dans chacun de nos régiments, attendant le bénéfice de la pension de retraite, acquise à présent à vingt- cinq années de service*. On ne saurait, sans inhumanité, les en priver par un refus de rengagement, alors même que leur

1. Ce nombre a été notablement atténué par les efTetsde la dérision impériale du 28 février 1863, qui a substitué au payement immédiat de la prime aux sous-officiers, l’achat d’un titre de rente trois pour cent. C’est un résultat dont il faut se louer, mais qui est en même temps l’indication attristante de la place que lient la spéculation dans l’esprit du cadre.

2. Le bénéfice de la retraite à vingt-cinq ans de service, appliqué aux capitaines, lieutenants et sous-lieutenants, aurait eu des avantages réels. Il aurait ravivé parmi eux, par des renouvellements plus fréquents, l’esprit d’émulation et les habitudes d’activité. 11 aurait eu pour celte catégorie, des effets de rajeunissement continu.

Appliqué aux hommes de troupe pour qui la retraite est une exception que l’Etat, soit au point de vue de la guerre, soit au point de vue du budget, a le plus considérable intérêt à restreindre, le meme bénéfice a été un véritable contre-sens. 11 a pour cette catégorie des effets d’envieillisseroent continu.

invalidité serait notoire, quand après des années de bonne conduite et d’efforts, ils ne sont pas trop éloignés du terme de la carrière. Si beaucoup sont encore en état de satisfaire aux exigences du service de garnison ou même des marches à l’intérieur, la plupart sont incapables de résis-f ter aux fatigues de la guerre, sous le poids des armes et du havre-sac chargé à trente kilogrammes. Enfin le ressort et la puissance des cadres ne sont plus soutenus comme autrefois, par les engagements volontaires sans prime, qui introduisaient dans l’armée un grand nombre de jeunes gens de choix appartenant à d’honorables familles. Ils avaient la vocation militaire et des vues d’avenir, auxquelles des vacances périodiquement renouvelées dans les cadres par chaque libération annuelle, assuraient satisfaction.

Je me résume en affirmant que, si la France veut dans l’avenir être grande par les armes comme dans le passé , il faut qu’elle marche résolument en arrière quant à sa législation sur le

recrutement ; que l’Élat revienne aux principes consacrés par la législation antérieure et par la tradition ; que lui-même montre au pays l'erreur commise et le péril de cette erreur ; qu’enfin — selon la belle, vraie et ferme pensée d’un écrivain qui a récemment envisagé cette grande question avec une sagacité singulière — « il demande à la raison et au cœur de la nation un viril sacrifice 1 », s’il est nécessaire, pour élever l’institution militaire française à la hauteur que des circonstances nouvelles exigeraient. Mais un tel effort doit être précédé par la libre et sincère discussion des intérêts si considérables qu’il met en cause. Il faut que le pays informé se prononce. Toute entreprise de réorganisation de ses forces militaires à laquelle il ne serait pas directement associé, resterait impuissante *.

Nous discutons depuis cinquante ans les théories de constitution delà réserve. Hommes d’État

\ . M.Forcade (Revue îles Deux -Mondes).

2. Je terminerai ce livre considéré jusque-là comme un exposé de principes, par des conclusions où je précise ma pensée sur les procédés à employer pour la réorganisation de l’armée. ,

et hommes de guerre ont épuisé sur ce thème les arguments et les preuves. Divers systèmes ont été expérimentés, presque tous ont offert dans la paix des résultats satisfaisants, et le dernier adopté a toujours semblé le meilleur. Il a été préconisé jusqu’au jour où les leçons pratiques de la guerre, les seules qui aient en cette matière un caractère probant, sont venues suggérer des doutes sur ses mérites. Alors il a été abandonné; d’autres expériences ont été tentées, et enfui il ne paraît pas que la solution de cet incertain et difficile problème ait encore été trouvée.

A tous les systèmes, en effet, on oppose des objections qui semblent plausibles. — Si les réserves sont exclusivement composées d’hommes rompus à toutes les exigences du service, par plusieurs années de présence sous les drapeaux, on montre qu’après un séjour prolongé dans la famille où ils ont repris les travaux de leur profession et retrouvé, avec l’indépendance, les habitudes de leur jeunesse, ils souffrent quand un ordre de rejoindre vient les arracher à cette existence ; qu’ils ne sont plus en état de supporter

56 KECRUTEMEHT ET RÊSEBVE.

le renouvellement du sacrifice fait une première fois; qu’enfin le tempérament de nos soldats ne se prête pas à l’alternation entre la vie du régiment et la vie de la famille. — Si les réserves ne comprennent que de jeunes hommes laissés dans leurs foyers sans préparation militaire d'aucune sorte, on ne saurait les considérer comme formant une réunion de soldats prêts à grossir, en cas de guerre, l’effectif de nos régiments. Ce sont uniquement des hommes en réserve dont l’éducation entière est à faire. — Si, comme c’est la règle aujourd’hui, ces jeunes gens, sans avoir effectivement servi , sont appelés pendant trois mois d’une première année, pendant deux mois d’une seconde, à suivre dans les dépôts, des exercices qui ébauchent leur instruction militaire, on dit qu’ils ne rapportent dans leurs foyers que le souvenir pénible d’un noviciat toujours difficile et laborieux ; qu’ils n’aperçoivent la carrière des armes, devant laquelle le temps et l’habitude n’ont pu les équilibrer, qu’à travers des impressi ons où la répugnance domine ; qu’enfin , soumis à un ordre d’appel, ils montreraient moins de bon vouloir et d’entrain, que

les jeunes gens qui n’auraient jamais quitté leurs familles et arriveraient tout neufs au régiment.

Sans me prononcer formellement pour ou contre ces théories, j’admets en principe qu’une réserve ne répond pratiquement à son objet, surtout dans la guerre contemporaine où les événements se succèdent avec une si prodigieuse rapidité, que si elle est en mesure de jeter activementdes soldats faits dans les rangs des troupes de toutes armes que le combat a désorganisées. En général, et pour tout concilier, il semble rationnel d’admettre que là où l’effectif entretenu sous les armes serait faible en temps de paix par des raisons d’économie, la réserve devrait offrir des garanties proportionnelles de solidité et comprendre un maximum de soldats formés, prêts à marcher. Là, au contraire, où on ferait le sacrifice de l’entretien pendant la paix d’une armée considérable, la réserve pourrait, sans inconvénients graves, se composer eu majorité de jeunes gens sans instruction militaire ou qui n’en auraient reçu que les premiers éléments. La raison de cette pondération

dans la distribution des forces entre les deux

groupes , armée active et réserve, s’aperçoit

d’elle-même.

Le Conseil supérieur de la guerre où siégeaient, pendant la Restauration, des officiers généraux qui avaient fait pour la plupart toutes les campagnes de la République et de l’Empire, et dont l'expérience était sans prix, avait formulé, au sujet de la constitution des forces militaires delà France, des principes aujourd’hui peu connus ou même oubliés, dont la sagesse et la solidité ne semblent pas contestables. Il admettait que la France, abjurant l’esprit de conquête, son armée devait cependant être prête à répondre à toutes les éventualités des guerres nécessaires. Ayez, disait-il, dans la paix, 1° des finances bien conduites ; — 2° un bon matériel de guerre ; — 3° des corps spéciaux instruits et toujours prêts ; — 4° une organisation régimentaire basée sur des cadres et des dépôts largement constitués , en état de former rapidement les jeunes soldats, de les habiller, de les équiper, de les armer, en même temps que les soldats faits qui seraient disponibles à divers titres dans leurs foyers. Comptez

pour le reste sur l’esprit public et sur les aptitudes guerrières du pays. ,

On voit qu’étant acquis ces quatre points fondamentaux, le Conseil de la guerre ne se préoccupait que secondairement des procédés par lesquels on formerait la réserve proprement dite. Il me semble que ces généraux-bommes d’État envisageaient la constitution de l’armée d’un point de vue pratique, judicieux et qui s’élevait au-dessus des préjugés de la foule. Dans leur pensée, les corps spéciaux, c’est-à-dire ceux qui réclament une longue préparation (pour moi, j’y comprendrais dans une certaine mesure

la cavalerie), devaient être tenus dans une sorte de disponibilité permanente, c’est-à-dire prêts à entrer en campagne. La solidité des éléments destinés à former et à encadrer les masses dont l’appel sous le drapeau pourrait être déterminé par l’état de guerre, était une question de première importance ; le mérite des réserves dépendait encore plus de l’esprit qui les animerait au moment où elles quitteraient leurs foyers, que du degré d’instruction technique qu’elles auraient pu recevoir; enfin et par-dessus tout, la

60 RECkOTEMEST ET RÉSERVE.

prospérité des finances, c’est-à-dire l’existence de réserves <t argent 1 facilement réalisables quand les besoins de la guerre l’exigeraient, était le point d'appui de l’ensemble. Ce système est rationuel et bien ordonné; la prévision, le choix et la fixité des moyens écartent la nécessité des expédients ruineux pour la population et pour le trésor, quand la guerre éclate et quand elle dure.

Je ne sais si ces doctrines, vieilles de quarante ans, seraient aujourd'hui jugées suffisantes, devant la situation que des événements récents ont faite à la France. Je crois, dans tous les cas, qu’elles devraient former le fond de tous les systèmes de constitution d’armée que nous discutons. Si elles avaient pu entrer complètement dans la pratique gouvernementale, à l’époque où le Conseil de la guerre les recommandait, elles seraient aujourd’hui dans les traditions de l’armée, dans les habitudes publiques, et notre état

1 . Le trésor de la guerre, comme on dit en Prusse depuis le grand Frédéric; ce trésor dont le gouvernement prussien, toute affaire cessante, a voulu et a réalisé la reconstitution dès le lendemain de la campagne de Sadowa.

militaire, qu’ii serait sans doute nécessaire de modifier dans ses détails, reposerait fermement assis sur sa base \ A la vérité, une armée qui entretient pendant la paix, dans un complet relatif permanent, des corps spéciaux et des cadres de guerre, coûte cher, cela est incontestable. J’admire la foi et je voudrais partager les illusions des personnes qui, proposant la réorganisation d’une armée en vue de la guerre, annoncent que, grâce à d’ingénieuses combinaisons, l’opération ne chargera pas ou chargera peu le budget. Elle le chargera lourdement, je l’affirme. Mais c’est le cas pour l’État d’avertir loyalement le pays et de le mettre en demeure de se prononcer, en lui rappelant le vieil adage « qui

1. Dans nos guerres contemporaines (Orient 1834-55, Italie 1859), l’imperfection de notre organisme militaire s’est particulièrement révélée par ce fait, qu’avec un effectif considérable, on ne pouvait mettre sur pied, au moins à bref délai, qu’une seule armée qui ne représentait pas beaucoup plus du quart de cet effectif. C’est que les corps spéciaux et les services auxiliaires de la guerre qui exigent une longue préparation, ne préexistaient pas dans l’état d’organisation et de fonctionnement que le développement de la guerre étendue à plus d’un théâtre d’opérations, aurait comporté.

veut la fin veut les moyens. » D’ailleurs la réalisation des principes posés par le Conseil supérieur de la guerre n’aurait pas entraîné plus de sacrifices que les transformations brillantes — plusieurs sont des créations de luxe — successivement introduites dans l’armée, et qui ont surélevé dans des proportions considérables le coût de sou entretien 1 .

t. Il faudra y ajouter au premier jour : 1° un accroissement de solde devenu inévitable pour assurer le fonctionnement des ordinaires qui en sont, dans beaucoup de villes de garnison, aux expédients ; 2° un accroissement de la première mise de petit équipement, dont le déficit permanent est de quinze francs par homme admis dans l'infanterie.

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