I.’ AUTEUR
Chaque année l’armée demande au pavs un contingent dont le chiffre a varié entre 60 000 et 100 000 hommes en temps de paix, et lui en rend un autre dont l’importance numérique est proportionnelle.
Je veux m’arrêter sur ces échanges et me livrer, à leur sujet, à une discussion qui me
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semble d’un sérieux intérêt, car là sont à mon avis tout l’avenir de l’armée française et une grande part de l’avenir de la société française. Les doctrines que je vais émettre, sont familières aux hommes de réflexion et d’expérience, qui ont étudié dans l'armée et hors de l’armée cette matière spéciale; mais elles sont peu connues du public. Il y a plus, l’aspect sous lequel le public envisage l’armée, est, par les raisons très-naturelles que j’ai indiquées précédemment (du caractère et des aptitudes militaires de la nation française et de son armée, page 19), chargé d’une couleur poétique qui en masque les défauts. De là cette disposition des esprits particulière à notre pays, qu’on appelle le chauvinisme, sorte d’enthousiasme militaire de bonne origine, mais qui a les inconvénients de tous les partis pris, c’est-à-dire desillusions, des préjugés et un certain degré d’aveuglement. Le chauvinisme est à l’esprit des armes, ce que le fanatisme est à f esprit religieux, une altération et un excès.
C’est ainsi qu’en France nous nous passionnons pour les vieux soldats. Nous sommes assurés, la tradition et les livres nous le disent,
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que les seuls vieux soldats sont en état de faire énergiquement la guerre, et par la législation, par les règlements, par tous les moyens enfin, nous faisons' de vieux soldats. Examinons cette question qui est fondamentale.
J’ai dit et je crois avoir prouvé que, dans la constitution de l’armée, le sentiment domine et qu’il en fait la force. Je vais exposer avec quelques détails l’origine de cette force, en faisant passer le soldat, sous les yeux du lecteur, par toutes les impressions qu’il reçoit, par tous les degrés d’enseignement qui concourent à le former dans le régiment, avertissant que ce ne sont là ni des spéculations d’esprit, ni des subtilités philosophiques, mais des réalités que j’ai étudiées toute ma vie au milieu des troupes, avec un ardent désir de trouver la vérité.
Les jeunes gens saisis dans les campagnes (ils forment heureusement la grosse part de chaque contingent) ou saisis dans les villes par la loi du recrutement, arrivent presque tous au régiment avec un esprit où le trouble et le chagrin dominent. Us n’ont pas volontairement aliéné leur liberté ; il§ ont gardé tous les sentiments natu-
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rels au cœur de l’homme, toutes les passions inhérentes à leur condition de citoyen ; ils regrettent la famille, leurs amours, le clocher du village ou l’atelier. Les exigences du noviciat leur sont pénibles, et la plupart se défendent longtemps contre elles, souvent une année tout entière, dans le secret de leur âme.
Puis, les habitudes se forment ; le métier proprement dit leur devient familier et n’a plus de mystères pour eux. Généralement conduits avec bienveillance ', convenablement nourris, convenablement vêtus, ils se redressent sous l’uniforme et sous les armes, avec un commencement de fierté qui montre que le sentiment de la dignité
\ . Nos mœurs militaires se sont fort adoucies, et les temps sont déjà loin, bien que nous les ayons encore vus, oii les jeunes soldats étaient dressés par des moyens violents dont les avertissements grossiers, l’injure souvent, les sévices manuels quelquefois, faisaient le fond. C’était une sorte de régime de terreur.
Dans ces temps-là, les troupes donnaient le nom de péhins , avec plus d'insolence que d’esprit et de bon goût, à tous ceux qui ne portaient pas l’habit militaire. Nos soldats disent aujourd’hui « les bourgeois » dans un sentiment où domine incontestablement une bienveillante déférence. Ils savent qu’elle est réciproque. Les traîneurs de sabre ont complètement disparu.
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professionnelle les pénètre déjà. D’un autre côté, la vue du drapeau et les traditions qui s’y rattachent ; les récits de la chambrée sur les affaires de guerre où il a figuré ; l’audition des ordres du jour où d’honorables souvenirs sont souvent rappelés; tout enfin concourt à frapper leur imagination, en l’élevant, et ils s’accoutument à considérer comme une autre famille, le régiment dont le numéro leur devient cher.
A ce moment, ils ont deux années de service au moins, ils sont à peu près formés, et l’ensemble de leurs dispositions se résume dans ce que j’appellerai F esprit régimentaire , premier degré de la maturité chez le soldat français, et commencement de f esprit militaire qui est plus généralisé, plus profond, que développe rapidement une année de service de plus, que confirme irrésistiblement une campagne de guerre avec ses
enseignements de toute sorte et ses redoutables épreuves ’.
t . Le bon vouloir de ces braves gens se traduit souvent, à la guerre, par des naïvetés charmantes.
I.e 2" régiment de hussards tout frais débarqué de France avait rallié la petite armée du maréchal Bugeatid la veille delà bataille d’Islv.Ces jeunes cavaliers, absolument novices
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Et c’est alors qu’apparail le vieux soldat , non pas celui que rêve l’imagination publique, qu’on crée arlificiellement en le faisant vieillir sous le drapeau, et que tout à l’heure je définirai à son tour. Non, mon vieux soldat est un jeune homme. 11 a, dans l'ordre moral comme dans l’ordre physique, tous les ressorts de la jeunesse, et il en a les croyances et les illusions. Il est plein de force et il est plein d’honneur. Il n’entend pas donner au pays un jour au delà des années qu’il lui doit aux termes de la loi, car des devoirs antérieurs et supérieurs le rappellent dans la famille. Mais, ces années, il les lui donne tout entière^, sans restriction ni calcul. Dans la paix, il est l’homme de la règle et des bons exemples ; dans la guerre,
et fort empruntes pour bivaqtter, faire la soupe, etc., eurent beaucoup d’attitude pendant l’action qu’éclairait un soleil d’aoûtbrûlant à trente-huit degréscentigrades. La journée était terminée, et pendant que s’élevaient les tentes, nous nous étions couchés anéantis de fatigue et sommeillant, aux pieds de nos chevaux que tenaient quelques cavaliers de ce régiment. Ils devisaient entre eux des événements, non», croyant endormis. L'un d’eux, un Alsacien, dit :
« C’hai eû choliment beur d’afoir beur, mais «lie n'ai pas eù beur: b J’ai eu joliment peur d’avoir peur, mais je n’ai pas eu peur.
Le maréchal en rit aux larmes.
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il est riiomme du dévouement. C’est lui que la voix de son général fait tressaillir quand, dans le péril, il lui parle du pays; c’est lui qui, avec d’impérieux instincts d’agitation et de mouvement, se condamne à la pénible immobilité de la tranchée, où la mort viênt le frapper l’arme au pied. C’est lui qui travaille énergiquement, qui souffre patiemment, et qui, prêt de rentrer dans ses foyers, ne demande, au terme et pour prixt
de ses efforts, qu’un certificat de bonne con-
duite !
Et quand ce vieux soldat, qui est jeune, revient à la maison paternelle, avec les sentiments et les affections dont son âme est restée remplie, il a beaucoup gagné sans avoir rien perdu. U est généralement plus fort, plus propre au travail. La souplesse du jeune homme triomphe encore en lui de Y en raidissement' , qui est le caractère particulier des hommes qui ont trop longtemps porté les armes ; il peut encore se courber sur la charrue ou reprendre les habitudes d’une profession manuelle. Il reste donc au pays où il est
1 . Je ne répondrais pas que ce mot se rencontrât dans le dictionnaire de l’Académie.
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né, au lieu d’aller augmenter dans la grande ville le groupe des déclassés. Il se marie en cet état, il fonde sa famille, et, propageant autour de lui les traditions d’obéissauce, de respect, de bon ordre, qu’il a recueillies au régiment, il rend encore à la société, saris y prétendre, de nouveaux et précieux services !
Une armée, qui se renouvelle ainsi périodiquement , en recevant dans son sein une portion noiaJile de la meilleure population du pays , et qui , lui rendant en échange chaque année un contingent de soldats libérés , préparés comme je f ai dit , rejette tous les dix ans, dans la masse populaire, près d'un million de bons citoyens, est un