‹ L'armée française en 1867Chapitre 18 sur 46 · PLISSANT INSTRUMENT DE MORALISATION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PLISSANT INSTRUMENT DE MORALISATION PUBLIQUE

J’ai montré jusqu’à présent les transformations successives, par lesquelles l’homme des champs ou l’ouvrier des villes devenait dans les rangs, jeune soldat, soldat fait, vieui soldat, et enfin retournait à son point de départ : la famille. Je suppose à présent que, séduit par les divers avantages qu’offre aujourd’hui le service militaire

(j’entends parler de la prime et du pécule admi-

nistrés et servis par l’État), et le considérant,

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non plus comme un impôt obligatoire, mais comme une carrière spéciale préférable à celle que son entrée dans l’armée avait interrompue, il renouvelle 1 son contrat avec l’État. A ce moment, il aliène volontairement sa liberté, non pas momentanément, mais pour l’avenir, et on peut dire pour toujours, car la continuation du service militaire va le rendre radicalement

impropre à l’exercice de sa profession manuelle, surtout au travail des champs, en même temps qu’il deviendra de plus en plus étranger à la famille. En sorte que le service et le régiment devront désormais et délinitivement lui tenir lieu de tout. De là, inévitablement, une certaine altération de ce que j’ai appelé ailleurs les sentiments naturels au cœur de l'homme , et un abandon à peu près complet de ce que j’ai appelé les passions inhérentes à sa condition de citoyen.

Pendant la première période du renouvellement de son contrat, cet homme est encore sous

i. Pour une somme d’argent relativement considérable, avec jouissance actuelle (première portion de la prime) et certitude de jouissance ultérieure (deuxième portion déposée dans une caisse publique).

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J’empire de la règle, et comme il est passé maître dans les détails professionnels, tout marche à souhait. Cependant, le service militaire ne lui apparaît plus comme un sacrifice momentané auquel il faut se résigner. C’est un métier, un ’ métier dont il est naturel de chercher à tirer tout le parti possible, en l’exerçant le plus commodément possible. Notre homme devient difficile, exigeant, quinteux (grognard, si l’on veut), prompt à la réclamation, sujet aux manquements. Il est d’ailleurs plus riche, et il veut ses • aises. Si on le mène à la guerre, il la fait vigoureusement, car il a entendu parler la poudre, mais il la fait à ses heures et quand il lui convient. En sorte que sa vigueur est inégale, capricieuse, et que tel groupe de ces gens-là qui a fait merveille aujourd’hui, restera demain fort audessous de sa réputation et de son rôle 1 .

Il est sceptique, railleur, incapable d’éprouver les grandes émotions, d’être excité par les grands mobiles. Et si son général s’avise de

1 . Il n’cst pas un officier dans l’armée qui n’ait été frappé, à la guerre, de ces inégalités inattendues, quelquefois compromettantes.

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le prendre par là, il lui répond par un adage qui a fait le tour de l’armée et qui restera dans sa traditiou :

Cause toujours, mon vieux, tu m'instruis 1 .

En outre, ses sentiments de délicatesse s’altèrent, et ses scrupules s’évanouissent de plus en plus. Il convoite beaucoup, et, pour s’approprier les objets de sa convoitise, il descend graduellement à des rôles peu dignes et peu avouables.

Des moins values morales successives de ce vieux soldat, celle qui vient la première et s’en va la dernière, ou plutôt qui ne s’en va plus, c'est l’ivrognerie. Elle commenccchez lui par de légers écarts que les moyens ordinaires de répression suffisent à contenir. Puis ces écarts deviennent plus fréquents, plus compromettants et dégénèrent trop souvent en de funestes et dégradantes habitudes, devant lesquelles tous les avertissements et toutes les punitions restent impuissants. Quand cette heure a sonné pour le

I . Exclamation d’un vieux soldat de l’armée d’Afrique, devant une allocution pathétique du général X.... aux troupes réunies dans une occasion solennelle.

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vieux soldat, il est, même en dehors de l’ivresse, dans une sorte de désarroi permanent que j’appelle « l’état alcoolique, » qu’il est plus facile de comprendre que de définir \

Il faut gémir de cette altération graduelle des qualités professionnelles et des facultés morales d’un soldat qui, la plupart du temps, n’était pas destiné à cette chute. Elle est due à la vie de caserne prolongée; à l’oisiveté de la garnison; à l’exemple des autres vieux soldats; à l’absence des contacts, par lesquels, dans la vie ordinaire, ce même homme aurait pu voir se réveiller le sentiment de son honorabilité et de sa dignité *.

1. 11 a aussi des habitudes particulières de langage et classe, pat exemple, dans la nomenclature ci-après, les divers liquides dont il use et abuse quotidiennement :

Une pauvre larme (mute la journée),

Le café,

Le pousse-café,

Le tord-boyaux Et la consolation.

Sorte de gamme bachique ascendante, dont le dernier terme — la consolation — est une liqueur douce qui vient en effet consoler les entrailles du buveur des violences qu’il leur a faites jusque-là.

2. Le corps de la gendarmerie française, si utile, si dévoué,

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Je n’ai rien exagéré en définissant les deux catégories de vieux soldats dont je viens de montrer les carrières si différentes, les uns revenant à leurs foyers, les autres restant au régiment. Tous les premiers n'ont pas une si bonne fin, tous les seconds une si mauvaise.

Mais, j’en appelle au témoignage des officiers qui ont observé et suivi les uns et les autres avec attention, en se plaçant au point de vue de philosophie militaire pratique qui est le mien ; ils attesteront que j’ai exprimé Ja réalité

si respectable, offre une frappante justification de cette théorie. Pourquoi les individualités militaires qui le constituent peuvent-elles vieillir impunément dans le service, sans aucune altération de leurs sentiments d’honorabilité et de dignité personnelles? Ce n’est pas seulement parce que, en vue de leur admission dans cette arme spéciale, elles ont été choisies avec des soins attentifs. C’est :

1° Parce que mariés, et pères, ces hommes ont une existence que dominent et qu’épurent les devoirs de la famille;

2° Parce qu’ils échappent aux influences délétères de la caserne, aux mauvais exemples, et parce qu’ils fonctionnent presque individuellement, en contact avec la population entière;

3" Parce que leur mission toute d’ordre public et de dévouement — non pas seulement à tel ou tel jour, mais tous les jours — les relève incessamment à leurs propres yeux.

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généralisée, et qu’elle n’est atteinte que par un nombre limité d’exceptions.

Et la conséquence de celte discussion, conséquence qui mérite assurément de fixer les méditations de l homme a' État et du législateur, c’est que si l'armée française multipliait indéfiniment les vieux soldats, en réduisant le nombre des autres, elle verrait sa force vive s'affaiblir dans aes proportions de plus en plus grandes et de plus en plus inquiétantes pour l avenir. Etau lieu il être, comme je l ai dit, dans la société française, UN PUISSANT INSTRUMENT DE MORALISATION PUBLIQUE, ELLE DEVIENDRAIT AVEC LE TEMPS UN REDOUTABLE INSTRUMENT DE DÉCLASSEMENT 1 .

J’ai montré le vieux soldat bien près d’étre perdu pour l’armée et pour le pays. Il me reste à le suivre jusqu’au bout de sa carrière. S’il abandonne l’armée, il va, je l’ai dit, grossir dans les grandes villes le groupe des déclassés; s’il entre dans la vétérance, il s’y achève dans

1. C'est par là spécialement que s’opérerait l’abandon de plus en plus généralisé des travaux des champs, par les populations agricoles qu’attire déjà dans les grands centres l’appàt des salaires élevés.

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les excès; s’il est admis aux Invalides

Je ne le suivrai pas jusque-là.

Après avoir employé tous les moyens pour conserver les nombreuses compagnies de vétérans, qui offraient autrefois aux vieux soldats, dans un service sédentaire ou plutôt dans une retraite active, une honorable fin de carrière, le département de la guerre a dû peu à peu les supprimer presque toutes*. Elles étaient, là où elles fonctionnaient, du plus affligeant exemple pour la population et pour les troupes.

Les mêmes suppressions ont été forcément appliquées aux établissements d’invalides. Toutes les succursales ont successivement disparu*.

1. 1799 — 300 compagnies de vétérans — 287 de fusiliers — 13 de canonniers.

1831 — 166 compagnies de vétérans — 89 de vétérans proprement dits — 1 2 de sous-officiers sédentaires — 30 de fusiliers sédentaires — 1 3 de canonniers sédentaires — î de gendarmes.

1 866 — 3 compagnies de vétérans — 1 de sous-olticiers vétérans — 1 de fusiliers — 1 de gendarmes.

2. 1799 — Les établisse, nents d’invalides comprennent l’ Hôtel de Paris et six succursales dans les départements (les deux principales à Avignon et à Louvain , à partir de 1801).

1866 — Toutes es succursales ont été graduellement supprimées dans l’espace de quarante ans, la dernière, celle

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L’elTectif de l’hôtel central a été réduit de moitié, tous les quinze ans on délibère sur les movelis de le réduire encore. Je m’arrête ici, lié par un sentiment dont j’ai été toute ma vie pénétré, celui du respect pour la vieillesse; par respect aussi pour la pensée vraiment haute, bien que l’application en ait été malheureuse, qui a présidé à cette grande fondation. Cette fondation est magnifiquement résumée par l’inscription qui couronne la porte d'honneur :

Ludovicus Magnus Mililibus

lie gai i niunificentia

In perpetuum provtdens Hns ædes posuit.

d'A\ignon, en 1 850 . Le personnel des invalides de l’hôtel centval a été successivement réduit de trois mille à quinze cents.

Dans mon opinion, l’hôtel des invalides devrait être exclusivement ouvert aux militaires qui sont en état d'impotence caractérisée . par suite de blessures ou des infirmités du grand âge. Les autres, à l’imitation de ce qui se pratique en Autriche, devraient résider, avec des moyens d’existence assurés, dans les campagnes. L’État leur fait une place dans la hiérarchie villageoise, par des marques de considération particulière. C’est à ces invalides vivant au milieu des populations rurales, que devraient être, uniquement , attribuées les médailles commémoratives de la guerre.

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Les principes et les faits que j’ai voulu mettre en lumière , ne sont pas particuliers à notre temps. L’histoire nous montre que chez les peuples qui ont fondé leur grandeur par la guerre, l’honneur des armes et la sécurité du pays, furent atteints le jour où le service militaire, perdant le caractère d’un impôt personnel a duree limitée , devint une carrière pour les soldats qui vieillirent trop nombreux sôus le drapeau. Tacite, dans le premier livre de ses Annales, écrivant l’histoire de ces violentes séditions des légions de Pannonie et de Germanie, qui éclatèrent à la mort d’Auguste, et révélèrent à l’empire romain alors au faîte de la splendeur, les périls et les maux sous lesquels il devait un jour succomber, s’exprime en ces termes 4 :

« Bientôt avec des cris sans mesure, ils se

1. » Mox, indiscretis vocibus, pretia vacationum, anguslias stipendii. duritiara operum, ac propriis nominibus incusant valium, pabuli, materiæ, lignorutn aggestus, et si qua alia ex necessitate aut adverses otium castrorum quæruntur. Atrocissimus veteranorum clamor oriebatur , qui tricena aut supra stipendia numerantes, mederetur fessis , neu marient in iisdem laboribus , sed firtem tam e.rereitæ mililix, neque inopetn requiem orabant. Fuere ktiam qui eegatam a divo

Al/GtSTO PECUNIAM REPOSCERENT.. . . »

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