‹ L'armée française en 1867Chapitre 46 sur 46 · M. de Gasparin · texte numérisé non relu

M. de Gasparin

de l’Empereur, dans des actes politiques considérables, anciens et récents, a fait à cet égard les déclarations les plus formelles. J’admets donc que la France, satisfaite de la grande situation qu'elle a, s’appuie dans sa force, sans arrière-pensée , sur son épée remise au fourreau.

Ce principe établi, les quatre propositions suivantes, que le lecteur connaît déjà, sont les assises fondamentales de tout le système :

Première proposition : Avoir des réserves d’argent

Deuxième proposition : Entretenir en état de disponibilité permanente les corps spéciaux (artillerie, génie, cavalerie relativement).

Troisième proposition : Préparer un bon matériel de guerre (c’est-à-dire, avoir en service daus les corps, et eu réserve dans les arsenaux, un approvisionnement d’armes et de matériel, répondant par suite de renouvellements opportuns, à toutes les conditions de perfectionnement que la guerre réclame).

1 . C’est dans ces excellentes conditions de préparation linancière, que la Prusse a pu aborder et réaliser sa grande entreprise de 1866,

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Quatrième proposition : Constituer des cadres solides — numériquement et en qualité — (pouvant recevoir, former et envoyer successivement aux armées, les masses dont l’appel serait nécessaire).

Mon incompétence me défend d’entrer daus la discussion de la question financière. Mais je suis en mesure de déclarer que les trois autres ne sont réalisées que très-imparfaitement. Et c’est grand dommage, car s’il en était autrement, la France, abstraction faite des réformes qu’exige son état militaire, aurait pu mettre en tout temps sur pied plusieurs armées, et non pas une seule, comme il est arrivé jusqu’à présent. C’est là, je ne saurais trop y insister, qu est depuis cinquante ans le vice radical de notre constitution d 1 armée, et c’est à le faire disparaître, qu’auraient dû tendre tous les efforts de budget, que nous avons successivement appliqués à la solution d’une foule de menus problèmes militaires infiniment moins intéressants.

Les points fondamentaux établis, je réunis dans une nomenclature très-abrégée, résultant

des principes d’ordre moral et des principes

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d’ordre technique que ce livre a définis, quelques propositions spéciales. L’ensemble formera le projet de réorganisation dont je demande l’examen :

I. — Fonder pour l’armée, un système d’éducation générale française , appropriée à ses aptitudes pleines d’originalité, à sessentiments pleins de vivacité, terrain fécond qui est notre domaine particulier, et que nous laissons en friche avec une regrettable insouciance.

IJ. — Arracher les règles à la complication et à la confusion où on les voit, les codifier dans un ensemble bien ordonné, neuf, inspiré par les besoins du temps. Créer l’unité de doctrine pour obtenir l’unité d’exécution. Rendre la règle respectable, en la faisant strictement obligatoire ]>our chacun et pour tous.

III. — Abandonner l’exonération, la dotation, la prime, le pécule. Écarter par là de l’esprit des familles, la pensée que l’État consacre la doctrine de l’équivalence entre l’impôt ou le devoir des armes, et l’argent. Écarter de l’esprit des troupes les habitudes de spéculation. Renoncer à l’ancienne et insoutenable opinion que les bonnes

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armées sont celles qui comptent le plus de soldats à moustaches grises; revenir sur la législation qui les crée. N’ouvrir, comme autrefois, le droit à la pension de retraite pour les hommes de troupe, qu’à trente ans de services accomplis 1 ; faire bénéficier du même droit, dès la vingt- cinquième année de services accomplie, les capitaines, lieutenants et souslieutenants.

IV. — Relever l’esprit de hiérarchie et la discipline, en assurant à chacun des dépositaires du pouvoir militaire, la plénitude de ses attributions directrices, la plénitude des responsabilités qui s'y rattachent.

V. — • Admettre des principes spéciaux pour l’administration de l’avancement.

VI. — Réorganiser l’administration militaire et refondre ses règlements.

VU. — Revenir aux principes et aux actes de la préparation de la guerre dans la paix.

VIII. — Concentrer les garnisons. Multiplier les camps d’instruction et de manœuvres.

1 . Pour les détourner, comme je l’ai dit ailleurs, de la pensée de terminer leur carrière dans l’armée.

IX. — Modifier la constitution de l'infanterie et celle de la cavalerie, par un recrutement mieux entendu et par une organisation nouvelle.

X. — Refaire pour les troupes de toutes armes, les règlements d’instruction et de manœuvres, en les simplifiant et les appropriant aux besoins de la guerre moderne.

En rattachant cette série de propositions, qui n’ont pas toutes une égale importance, aux quatre principes fondamentaux qui les ont précédées, on voit apparaître, comme je l’ai annoncé, tout un système île réorganisation où ne figurent aucune loi nouvelle de recrutement (à l'exonération près) et aucune augmentation d’effectif. J'ai la conviction qu’il donnerait à l’armée, telle qu’elle existe, un complément de disponibilité, de cohésion et d’énergie d’une haute valeur.

Mais il est évident que la loi de recrutement doit être aujourd’hui l’un des éléments essentiels de la réorganisation de l'armée. La question a une importance supérieure, j’entre à son sujet dans quelques développements.

ri

Il ne faut toucher aux anciennes lois que d'une main tremblante.

(Montesquieu.)

En France, on fuit la caserne, on court

au camp.

En (ait de recrutement, cent svstèmes diiïé- 4 rents par les vues et par les détails, sont en présence et se disputent l’opinion, mais tous, en définitive, se réduisent à deux : Celui qui étend l'obligation du service militaire personnel à tous les jeunes gens valides qui n'ont pas de motifs légaux cl exemption, obligation compensée par

une r/( ! duction notable de la duree du service . — Celui qui n'impose l'obligation du service qu'à un nombre limité de jeunes gens, avec une augmentation proportionnelle de sa durée.

Le premier est incontestablement le plus équitable, et, avec le temps, c’est-à-dire quand il est entré profondément dans les mœurs publiques, il est le meilleur. En effet, s’il ne forme que de jeunes soldats, peut-être un peu trop jeunes, cet inconvénient est compensé par des avantages considérables que j exposerai brièvement : l’appel sous le drapeau, des enfants des plus grandes comme des plus humbles familles du pays, élève le niveau des aspirations et des sentiments de l’armée. Il façonne la jeunesse de toutes les classes à Miéissance et au respect, en sorte que le syBuie a le triple effet de donner du ressort à Armée, de moraliser la population, de faire Mnétrer les habitudes et l’esprit militaires d^|fs le corps social tout entier. Assurément un tel mode de recrutement a de solides mérites, s’il est complété : 1° par une distinction bien établie entre le rôle de l’armée active (armée active et réserve) et celui des réserves spé-

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ciales (landwehr) qui ne doivent passer la frontière que dans des cas extraordinaires; 2° par une disposition ouvrant aux jeunes gens qui ne se destinent pas à l’armée, la faculté d’entrer dans d’autres carrières, après une seule année de service militaire accomplie dans de certaines conditions.

C’est le système de recrutement de la Prusse que je viens d’exposer sommairement. Contre ses dispositions et contre quelques-uns de ses effets possibles dans la guerre, surtout dans une guerre malheureuse et prolongée, on peut élever des objections, mais on ne saurait se refuser à reconnaître qu’il crée une armée où le sentiment du devoir est ferme, et dont le caractère est complètement national. Si la France avait devant elle de longues années de paix certaine, et si l’Étal était dispose à faire C éducation du jtays dans le sens de l’adoption, à un jour donné, de principes analogues, pour le recrutement de l’armée, je me persuade qu ils entreraient dans les habitudes de la population. Elle en jugerait avec le temps les avantages. Mais ce n’est là, je le reconnais, qu'une théorie. L'application, dans les

circonstances présentes, en serait impossible. Elle jetterait les esprits, la coutume et notre institution militaire elle-même, dans un trouble profond. C’est donc le second des deux systèmes de recrutement que j’ai définis, celui qui n'impose l obligation du service qu'à un nombre limité de jeunes gens , avec une augmentation proportionnelle de sa durée , et qui prévaut parmi nous depuis plus de soixante ans, que la France doit continuer.

Je demeure également convaincu que, pour l’application du système, le principe de la loi de 1832, excellente parce qu’elle est dans nos mœurs après avoir fait ses preuves, avec le remplacement libre mais entouré de quelques garan-

lies d’ordre, est celui qui convient expressément à notre pays. Je dis le principe, parce que la loi elle-même, comme je l’ai exprimé ailleurs, ne comporte pas de réserve formée, prête à élever immédiatement le chiffre de l’effectif combattant au moment d’une entrée eu campagne , ou à combler les vides que la guerre, conduite avec la rapidité qu’on voit aujourd’hui, y aurait faits. Aussi proposerai-je d’introduire dans la loi les dispositions suivantes :

DE LA LOt DE RECRUTEMENT. 281

Contingent annuellement volé ( chiffre ordinaire 100000 h.

(Minimum de la taille abaissé à 1 mètre 54)

Durée du service dans 1 armée active. . 5 ans. (Le service légal compté à partir de la date de l’incorporation) *.

Durée du service dans la reserve. . 3 ans.

(Autorisation de mariage pendant la dernière année de service dans la réserve).

Dans ce système qui porte la durée totale du service (activité et réserve) à 8 ans, l’augmentation d'une année , par rapport aux exigencesde la loi de 1832 (7 ans), est compensée par la réduction de deux ans dont bénéficie la durée du service actif. Toute l’économie du projet repose sur

1 . Le minimum de la taille a varié dans les limites de i m .ok à l m .36. Il avait été réglé sur les efforts (en hauteur) que devait faire le soldat dans le rang, pour charger son arme (tirer et tourner la baguette). Cette considération est sans valeur aujourd’hui que le fusil se charge par la culasse. L’abaissement du minimum actuel (l m .56) donnerait quelques milliers d’hommes de plus.

2. Aux termes de la loi, le service légal est compté à partir du I er janvier de l’année où se fait l’incorporation, laquelle ne peut avoir lieu qu'en août ou septembre. Chaque soldat incorporé bénéficie donc, au préjudice de l’armée, de 7 à 8 mois de service qu’il n’a pas fait.

• la conviction où je suis que 5 ans effectifs de ser vice, avec un programme bien entendu d’éducation et d’instruction, suffisent Largement en France à former, même pour les corps spéciaux, d’excellents soldats.

Huit contingents de cent mille hommes ne donnent pas, comme on pourrait le croire, un ensemble de

Chacun d’eux, par des circonstances forcées, dont l’énumération ne saurait trouver place ici, subit des réductions considérables, et la part de l’armée de terre dans les huit contingents (tout retranchement fait, d’après des calculs rigoureux) ne dépasserait guère.

A ce chiffre qu’on peut considérer comme un minimum, il faut ajouter toute la portion de l'armée qui ne se recrute pas par la voie des appels, — minimum

Total de l’effectif, 720000 h.

Soit en nombres ronds (eu ma-

tière de calcul d'effectif, il faut , pour échapper aux mécomptes, retrancher largement) 700000 îi.

Non pas en bataille devant l’ennemi, mais a V effectif, ce qui est très-différent.

Pour trouver le chiffre des disponibles devant f ennemi , j’opère une énorme soustraction de. . . . 150 CDU h.

Représentant les garnisons de l’Algérie, les corps ou portions de corps qui restent à l’intérieur pendant la guerre, etc., j’obtiens ainsi le chiffre définitif de 550000 h.

Ce chiffre représente la masse des combattants qui passeront, s il est besoin, la frontière. Si on suppose la préexistence des solides éléments de constitution et d’organisme que j’ai précédemment énumérés (finances en état, corps spéciaux préparés, arsenaux pourvus, cadres de depot en mesure de fonctionner activement), on arrive à ce résultat que la France pourra former aisément et effectivement cinq armées de plus de cent mille

hommes chacune. Ne sont-ce pas là les forces militaires les plus étendues qu’il soit utile de mettre en mouvement, qu’il soit possible de diriger et de faire subsister en campagne ? Je n’imagine pas qu’il puisse exister un plus formidable appareil de guerre'?

Mais, dira-t-on, la Fiance, dans des circonstances données, peut voir marcher vers ses frontières dix armées ennemies de cent mille hommes et plus! Je ne puis me défendre d’exprimer, eu passant, l’opinion que ce n’est pas là une entreprise dont le concert soit facile à établir. J’admets cependant que cette extraordinaire accumulation de passions et de projets violents, puisse se former et vienue éclater un jour sur notre pays, faudrat-il en conclure que l’effrayante obligation en résulte pour lui d’entretenir, à tel degré de permanence relative qu'on voudra imaginer, des masses

\ . Les fameuses quatorze armées de la Convention qui appartiennent à la tradition historique, mais non à la réalité militaire, étaient bien loin d’aiteindre à ce résultat. C’étaient de grandes agglomérations d’hommes mal armées, mal encadrées, très-pauvres en officiers d’expérience. Mais elles portaient avec elles, par la nature même des passions qui les agitaient, un effet moral considérable.

prêtes à repousser ces masses ? Mais ce serait porter dans la vie sociale un trouble peut-être irrémédiable. Ce serait condamner la France à l’existence tourmentée de ces populations malheureuses qui attendent le tremblement de terre, toujours prêtes à déserter leurs foyers !

Avec ce contingent de cent mille hommes assujettis à un service de cinq ans dans l’activité, de trois ans dans la réserve, sacrifice que je tiens pour très-lourd, et qui n’est justifiable que par les difficultés du temps, rendez immédiatement une loi de salut public, exécutoire au jour des grands périls. Dites qu’au moment où le pays menacé l’aura résolu, tous les anciens soldats de 28 à 40 ans auront le devoir de reprendre leur rang, les célibataires dans les régiments de l’arme où ils auront servi, les pères de famille dans les places où ils formeront le noyau et les cadres d’une réserve définitive.

Dites que tous les hommes de 20 à 40 ans, des classes antérieures, libérés aux termes de la loi, par la fortune du « bon numéro, » auront à payer leur dette au pays; qu’ils devront se rendre, les célibataires , aux dépôts où ils

COHCXUSION.

seront incorporés; les pères de famille dans, les places où les vieux soldats , pères de famille comme eux, formeront leurs cadres. Et vous aurez appelé la nation valide ; tout entière, à la défense du territoire, dans les conditions les plus rationnelles, les plus pratiques 1 , les seules conformes à sa tradition et à ses instincts, les plus propres à élever les cœurs à la hauteur des efforts. Une loi , des arsenaux pourvus, des listes cantonales vous suffiront pour réaliser ce magnifique et solennel appel aux armes !

« Et la France sera bien gardée J . »

En terminant, je dirai à l’armée française :

1 . Cette préparation de la population française aux devoirs possibles de la guerre, comporte en outre de certaines directions et de certaines impulsions qu’il appartient à l’Etat de lui donner. Pourquoi n’organisons-nous pas, au chef-lieu de la commune, des exercices de tir qui seraient primés, que patronneraient des Sociétés de tir, que tout le inonde encouragerait? On peut juger des résultats qui seraient ainsi obtenus , par ceux que des efforts particuliers ont réalisés pour la propagation du chant par les orphéons, dont le nombre est à présent si considérable et s'étend tous les jours.

2. Je pourrais ajouter qu’ainsi gardée, elle ne sera pas attaquée.

Nous nous sommes endormis dans ia satisfaction de nous- mêmes; nous nous sommes détournés du travail, négligeant les efforts, les recherches, les comparaisons qui créent le progrès. Mettonsnous résolument à l’œuvre.

.le dirai à tous ceux qui liront ce livre : J’ai parlé des choses de la guerre et de l’armée librement, respectueusement. Ma pensée, indépendante au point de vue des principes que j’ai voulu défendre, a été, toujours et de très-haut, dominée par un profond sentiment du devoir commun : « servir fidèlement l’Empereur et le pays. »

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