RESUME
On ne peut donc setonner que dans tous les temps les chefs de l'armée se soient préoccupés de son recrutement. On vient de voir quelles causes puissantes agissent incessamment pour réduire le nombre des soldats, et détruire peu à peu le mirage séduisant de chiffres fatalement grossis qui donnent une sécurité trompeuse. Ce n'est que par de bonnes lois , par leur exécution impitoyable , qu'une nation arrive à se défendre ; sans ces puissantes institutions, elle se trouve désarmée au jour de la lutte.
Le point de départ a été indiqué; il a été possible de se faire une idée des ressources du pays. Que deviennent-elles au bout de quelques années? à quels chiffres se réduit le nombre des hommes aptes au service, et quelle réponse peut-on faire à ces trois questions qui viennent s'imposer :
1° Quelle est la diminution annuelle d'un contingent entre le moment de la formation définitive des listes du recrutement et celui de l'incorporation?
2° Quelle diminution annuelle subit-il pendant son séjour sous les drapeaux?
3° Quelle diminution annuelle éprouve -t- il
lorsque les hommes sont renvoyés dans leurs foyers ?
Quelque importantes que soient ces trois questions, tout manque pour y répondre. Y a-t-il une loi fixe sur laquelle on puisse établir un calcul de probabilité? Il est certain qu'il n'y en a pas.
En tout cas, les éléments font absolument défaut, même pour établir les faits qui pourraient servir de base à une appréciation. Ni le relevé des opérations des commissions de réforme au moment de la mise en route et de l'arrivée au corps des jeunes soldats, ni l'étude des listes de l'insoumission et des registres de l'état civil pour les décès, ne suffiraient à faire découvrir la loi permettant de répondre à la première question.
Quant à la seconde, une seule méthode pourrait permettre de s'approcher de la vérité : c'est la constatation du nombre des congés de libération délivrés aux hommes appelés , mais c'est encore une base insuffisante. D'abord elle n'est nas applicable à l'étude départementale, parce que souvent les hommes venus d'un département demandent leur congé de libération pour un autre. Le résultat est faussé par bien d'autres causes. Tous les hommes qui sont libérés dans l'armée ne quittent pas le service; beaucoup restent soit dans leur ancien corps après des rengagements, soit dans d'autres corps spéciaux tels que la gen-
darmerie. — Ni pour ceux qui restent dans les rangs, ni pour ceux qui rentrent dans leurs foyers à l'expiration du premier temps de service, on ne peut faire la distinction entre l'engagé et l'appelé, et le même congé est délivré à l'un et à l'autre. Sans doute une statistique exacte pourrait être établie par le ministère de la guerre, mais jusqu'ici elle n'a pas été préparée.
Pour répondre à la troisième question, il faudrait pouvoir se rendre compte exactement de ce qu'a produit l'appel des réserves en 1859 et en 1870. C'est simplement impossible; le personnel militaire avait, à ces deux époques, des préoccupations plus graves que celles de la statistique, et les comptes rendus sont incomplets et insuffisants. Tout fait donc absolument défaut pour l'étude; et pour la réponse à la première, comme à la seconde, comme à la troisième question, on ne peut se livrer qu'à des conjectures.
Des souvenirs personnels permettent de rappeler quelques cas particuliers assurément instructifs.
Dans un département favorablement situé, il a été délivré 896 congés de libération sur un contingent de 1,700 hommes qui avait subi l'épreuve des guerres de Crimée et d'Italie et accompli sept années sous les drapeaux. Des contingents d'environ 1,200 hommes à leur formation exigeaient
sept ans après environ 700 congés de libération. Le résultat qu'indiquent ces opérations, c'est qu'il y a une réduction annuelle variant de 1/21 à 1/14 du contingent appelé. Il est certain que cette loi de décroissance est plutôt trop rapide. Même en prenant de ces deux chiffres celui qui est le plus favorable, en admettant que chaque contingent diminue chaque année seulement de 1/21 de son effectif primitif, on doit rester au-dessus des probabilités, pour le temps de la paix du moins.
Mais ici comme ailleurs, devant l'incertitude de l'étude et l'impossibilité d'atteindre un bon résultat, il faut abandonner la détermination absolue et se borner aux proportions relatives.
En cas de guerre probable, le chef d'état-major du ministre de la guerre peut seul connaître exactement, d'après les revues annuelles soit des corps de troupes, soit des réserves, l'effectif des hommes qui peuvent être appelés : il le doit, et cette étude est la première qui s'impose à ses préoccupations. Eclairé par ses résultats, si elle est complète, le ministre provoque l'appel à l'activité de celles des classes dont il peut avoir besoin pour compléter l'effectif de l'armée au chiffre que rendent nécessaire les circonstances. Ce nombre dépend essentiellement, et avant tout, de l'adversaire avec lequel on a à se mesurer, de la nature des opérations
qu'on est décidé à entreprendre; il doit en outre
être d'accord avec la situation politique intérieure du pays, avec celle de l'extérieur, avec l'état des finances et avec les ressources de tout genre de la contrée destinée à servir de théâtre à la lutte. Ici, on le voit, tout n'est plus qu'hypothèse; et il est inutile de discuter davantage. Il vaut mieux préciser les faits, compléter l'analyse de la situation actuelle de l'armée commencée au début de ce chapitre , et voir comment sont réparties sur le territoire les troupes françaises de l'armée active.