APRÈS LA LIBÉRATION
La diminution qui n'a pas cessé de frapper l'effectif persiste encore après que les soldats ont terminé leur temps de service et qu'ils sont renvoyés dans leurs foyers soit par anticipation et d'une manière provisoire, soit après libération et d'une manière définitive. Sous l'empire de l'ancienne loi, les réserves libérées définitivement n'étaient plus appelées sous les drapeaux; aujourd'hui elles sont destinées à former un appoint considérable des forces du pays. — Il est donc nécessaire d'étudier les causes qui continuent sur elles leur effet destructeur.
1° La première est la mort, dont l'action s'étend sur les générations qui approchent de l'âge mûr avec une force toujours croissante. — D'après la loi de mortalité , sur 100,000 hommes , entre 25 et 26 ans, il en meurt 1,378; entre 30 et 31 ans, 1,548; entre 35 et 36 ans, 1,705; entre 39 et 40 ans, 1,849. Ainsi la proportion va en s'aggravant de jour en jour, jusqu'au moment où elle a absorbé toute une génération. Telle est l'inexorable nécessité de la nature.
2° La seconde est l'infirmité. Motivée soit par les maladies, soit parles accidents, quelquefois par
les suites du service militaire ou les fatigues du travail, elle continue à réduire le nombre des hommes propres au service.
3° La troisième est le recrutement des services publics : les télégraphes, les postes, les douanes, les grandes administrations de chemins de fer, le timbre, la Monnaie, etc., etc. Partout, pour ces emplois, on recherche les anciens militaires; les sergents de ville, les gardes forestiers sont pris presque exclusivement parmi eux. C'est un hommage rendu à l'armée, c'est une récompense aux anciens services , mais c'est une cause d'affaiblissement pour les réserves. En fait, les hommes ainsi employés ne reviennent plus jamais sous les drapeaux.
4° La quatrième est la perte des droits de citoyen français par suite de jugement. L'homme est arrivé à l'âge où les passions sont les plus fortes; elles l'entraînent parfois jusqu'au crime. Il a secoué le joug d'une discipline sévère; il a respiré l'air de la liberté, et ne sait pas encore s'imposer le calme qu'apportent plus tard la maturité et la raison.
5° La cinquième est l'expatriation ou l'émigration. Mécontent de ce qu'il a, l'esprit aventureux de l'homme le porte à chercher au loin soit l'argent, soit un établissement meilleur. Quand il part à cet âge, c'est sans pensée de retour. En
Allemagne surtout, et en Angleterre, on voit des populations entières abandonner leurs foyers et gagner une nouvelle patrie ; le Français est plus attaché au sol natal, et le quitte plus difficilement. 6° La sixième est la désobéissance à la loi. Pour certaines natures il est difficile de se plier de nouveau à un joug déjà subi, et ceux qui croient avoir rempli leur tâche ne la reprennent qu'avec répugnance. Après leur libération, presque tous les hommes contractent de nouveaux liens; ils se créent une famille dont l'existence même repose sur leurs têtes. On conçoit donc le profond sentiment de chagrin qu'exprimaient les soldats de la réserve rappelés au service en 1859 et en 1870. Leur départ a été difficile , et à leur arrivée au corp, ils ne cachaient pas le profond découragement qu'ils éprouvaient. — En 1870, l'invasion a permis à beaucoup d'entre eux de se soustraire à l'action de la loi ; l'approche de l'ennemi avait désorganisé les seules forces qui permissent de l'assurer : la gendarmerie et les tribunaux. Son arrivée n'a pas suffi, en général, pour empêcher les soldats rappelés de rejoindre soit l'armée, soit la garde nationale mobile; mais il y a eu cependant de déplorables exemples, qui demandent impérieusement les investigations rétrospectives de la justice.