MUNITIONS
Mais ce n'est pas tout, les munitions de guerre s'usent incessamment par les combats, aujourd'hui surtout que tous les efforts de l'industrie ont tendu à augmenter la rapidité du tir, et par conséquent la consommation des projectiles. Il faut donc les renouveler sans cesse, au fur et à mesure des opérations ; mais surtout il faut être prêt à les faire arriver en quantités énormes le soir d'une grande bataille.
Les bases du transport de ravitaillement sont les suivantes :
1,000 cartouches chassepot pèsent 33k333.
1 obus de 4, 41 100; la charge, 0k550. Total :
1 obus de 12, Il k 320; la charge, lk000. Total :
1 ravitaillement de 90 cartouches pour chaque
homme pèsera donc 1,674,117 kilos.
400 obus de 4 avec leurs gargousses, 1,860 kilos. 400 obus de 12 avec leurs gargousses, 4,928 kilos.
1 Dont 280 occupés par les locomotives , et 220 par les wagons à bagages.
Le ravitaillement à 400 coups pour les 367 batteries de 4, groupant 2,202 canons, pèsera 4,095,720 kilos, pour 104 batteries de 12 (644 pièces), 2,893,072 kilos.
Le total du transport à effectuer sera donc de 8,662,909 kilos.
Il représente 87 trains chargés à 100 tonnes chacun.
Ici, le poids spécifique considérable des matières à transporter rend le transport plus facile à effectuer, mais les chargements et déchargements de matières aussi délicates sont lents et difficiles. Si les munitions sont bien disposées dans des coffres pour pouvoir être transportées sous bâches , un assez petit nombre de platesformes chargées à 10,000 kilos chacune suffira ; mais le déchargement sera toujours difficile.
On voit par ces quelques considérations quel effrayant problème est celui du ravitaillement d'une armée. Les chiffres qui ont été donnés, applicables à un très-bon matériel l, ne peuvent être considérés que comme une base d'étude établie sur des données certaines. Ces conditions ne se réaliseraient pas partout, et les chiffres peuvent varier d'un jour à l'autre ; il y a donc lieu à une étude constante du matériel tel qu'il se construit. On peut espérer d'ailleurs que les
1 Celui du Nord.
travaux de la grande commission récemment instituée arriveront à d'utiles résultats, et que l'adaptation du matériel habituel des Compagnies au service de la guerre sera heureusement perfectionnée. Mais il ne faut pas que les améliorations de détail fassent perdre de vue l'ensemble , et on ne saurait trop y revenir sans cesse, pour ne pas oublier que partout le grand écuei est l'encombrement et l'insuffisance; on n'arrivera à l'éviter que si l'on est bien convaincu d'avance qu'il est certain.
CONCLUSION
Le travail qui précède trace le plan d'une étude plus nécessaire aujourd'hui que jamais; il laisse entrevoir les difficultés si immenses qui se sont présentées; d'après cet aperçu, on comprendra sans peine qu'elles n'aient pas toujours été surmontées.
Dès ce moment pourtant, il donne le droit et le devoir de signaler aux réflexions et à l'étude deux résultats inquiétants de l'expérience qui se dégagent avec une certitude toute mathématique des derniers événements.
L'un est relatif au rappel des réserves : Elles n'ont pas rejoint avec tonte la promptitude que les circonstances rendaient nécessaire, et le mouvement na pu se terminer sans être troublé par V ennemi. L'autre est relatif à la marche des armées : Les chemins de fer n'ont pas donné pour la concentration rapide des troupes tous les avantages qu'on s'était peut-être trop Jlatté d'en obtenir. Ceux qui ont pu voir les choses de près affirment même que la régularité et l'ordre méthodique des Allemands
ont pu réussir à en tirer plus de services pour leur armée que nous n'avons su faire pour la nôtre.
Quand on examine les conditions dans lesquelles se trouve encore notre pays, malgré ses revers, quand on voit ce qui lui reste de ressources et de vigueur, on se prend à espérer que les obstacles ne sont pas invincibles, et que l'on peut obtenir du patriotisme des populations et de mesures bien ordonnées une réunion plus prompte des réserves. Quant aux chemins de 1er, l'étendue de leurs réseaux, les ressources immenses de leur matériel, les qualités si éminentes de leur personnel, permettent de se demander s'il ne sera pas possible d'en attendre plus qu'ils n'ont donné jusqu'ici.
Quand il ne s'agit que d'obstacles matériels, nous croyons à la puissance de l'esprit humain.
Il n'est pas de problème qui ne puisse se résoudre, pas d'obstacles que l'on ne puisse vaincre avec le travail qui prépare, l'intelligence qui dirige l'étude, la persévérance et le courage dans l'exécution. Nous croyons à l'avenir; nous n'admettons pas que les résultats de l'expérience soient perdus quand ils ont été si funestes. Nous ne craindrons pas d'affirmer que, par des mouvements bien réglés, par une entente préalable parfaite de tous les services, par un emploi complet
des ressources du pays, on peut arriver à des résultats de nature à jeter dans l'étonnement ceux qui ne veulent pas voir les choses de près.
Il faudrait aller plus loin, conclure définitivement, et tirer toutes les conséquences des observations qui viennent d'être présentées. La prudence nous impose de nous arrêter, et le patriotisme interdit de s'avancer sur un terrain aussi dangereux que celui qui s'étend devant nous; il faut laisser chacun s'efforcer de trouver dans le silence et le recueillement les conclusions pratiques nécessaires. Nous ne cesserons, pour notre part, ce travail lent et méthodique, mais sûr ; l'avenir semble devoir en donner le temps à tous. Nous convions tous les militaires, nous les invitons instamment, quels que soient leur grade et leur arme, leur âge et leur expérience, leur intelligence et leurs services, à aborder ce terrain où se trouvent parfois des déceptions , mais où se rencontrent aussi assurément les nobles jouissances du devoir accompli et de la conscience satisfaite. Travail courageux, patience et calme, exécution consciencieuse du devoir quel qu'il soit, telle doit être aujourd'hui, plus que jamais, la devise de l'armée française et la règle de sa conduite.