VIVRES
Dans tous les temps et dans tous les pays , l'alimentation du soldat a été l'une des principales préoccupations des chefs militaires. Dans toutes les guerres, la solution donnée à cette question a eu la plus grande influence sur le résultat de la lutte. Le soldat dont la nourriture n'est pas assu-
rée par des distributions régulières, quitte le rang pour trouver sa subsistance , et arrive fatalement au désordre et au pillage. Le combat cesse d'être sa principale affaire, et on ne le trouve plus quand on en a besoin. La question est d'autant plus grave qu'une armée active se compose uniquement d'hommes valides, en état de marcher et de combattre ; il n'y a pas de bouches inutiles , femmes , enfants ou vieillards. Le soldat est soumis à la fatigue et à la marche; il a besoin d'une forte nourriture, et n'a que trop de dispositions naturelles au gaspillage. Son alimentation ne peut donc être assurée que par l'affluence, au lieu où il se trouve, de ressources suffisantes, immenses, si le nombre des rationnaires est considérable, par un ordre et une régularité extrêmes dans leur répartition.
Dans beaucoup de circonstances, l'armée a pu vivre sur les ressources du pays , et a trouvé de quoi se suffire en consommant sur place les ressources qu'elle y découvrait. C'est encore jusqu'ici la meilleure solution qui ait été appliquée au grand problème du ravitaillement des armées, et quand on peut le faire, il n'y a pas à hésiter pour l'employer. On évite ainsi les frais de transport considérables qui grèvent les matières alimentaires toujours encombrantes ; on n'est plus à la merci de l'irrégularité des arrivages parfois fatale ; enfin on
prévient l'encombrement des voies de communication en arrière de l'armée.
Il y a pourtant deux graves inconvénients à redouter : d'abord, on sème la misère et la famine là où l'armée a passé, enfin on est exposé à de terribles mécomptes, parce que les ressources sont toujours incertaines. Dans les pays riches et prospères de l'Europe, le premier inconvénient n'est plus autant à craindre que par le passé ; l'extension donnée de toutes parts au service des transports est la meilleure garantie contre ces terribles famines qui marchaient jadis derrière les combattants.
Quant à l'incertitude des ressources, elle dépend tellement de la prospérité du pays, de l'époque de l'année, de l'abondance des récoltes et des opérations antérieures, qu'il n'est pas possible de rien déterminer d'avance.
Tout en préférant donc de beaucoup le procédé qui consiste à faire vivre l'armée des ressources du pays qu'elle parcourt , il est nécessaire d'envisager la solution la plus difficile, celle où il faut tirer des magasins , que chaque jour de marche laisse plus loin en arrière, les ressources nécessaires.
La ration de campagne du soldat se compose de :
750 grammes de pain ; 250 — de pain de soupe; ou 500 — de biscuit; 300 — de viande;
30 — de riz ; 1/60 de kilogramme de sel;
12 grammes de sucre;
12 — de café ; 1/16 de litre d'eau-de-vie.
La ration du cheval varie suivant sa nature ; en prenant une moyenne, on trouve qu'il lui faut :
J , .. „ . ] Ration moyenne de cavalerie de ligne, supc-
5 kil. » loin / . , ■ . : ° r
neure a la cavalerie légère, inférieure à la 5 — » paille > , . , , „ "... ,
o on • I Srosse cavalerie et a 1 artillerie , mais en tout
3 — 80 avoine \ rn
1 cas sultisante.
L'alimentation de chaque jour, pour une armée de 800,000 hommes, se compose donc des quantités suivantes de denrées nécessaires :
800,000 kilos de pain ou 400,000 kilos de biscuit; 240,000 — de viande; 240,000 — de riz; 13,333 — de sel; 9,600 — sucre et café.
Total : 1,302,933 kilos de vivres pour 800,000 rationnaires.
876,405 kilos de foin; 876,405 — de paille; 666,068 — d'avoine.
Total : 2,418,878 kilos de vivres pour 175,281 chevaux.
Le total général de l'alimentation d'un jour, non compris les états-majors, est donc de 3,721,810 kilos à transporter.
Un transport de cette nature est très-considérable, et varie suivant la qualité des denrées. Les unes, tel que le blé, le riz, l'avoine en sacs, peuvent être transportées par wagons chargés à environ 7,000 kilos; cette nature de matières représente un poids de 1,969,000 kilos; 282 wagons pourront suffire à les charger. Quant au foin et à la paille, matières encombrantes, on doit s'efforcer de les trouver dans le pays, car on ne peut guère placer sur des wagons que 2,000 à 2,400 kilos de foin et 1,800 à 2,000 kilos de paille; 924 wagons seraient nécessaires journellement pour ce ravitaillement.
En se bornant donc aux transports faciles, et en donnant 100 tonnes par train, il faudrait environ 20 trains ainsi formés :
20 locomotives ; 40 wagons à bagages, à freins; 282 wagons à marchandises.
Total : 322 véhicules traînés par 20 locomotives.
La longueur de quais nécessaire pour le débarquement simultané dans la manutention militaire provisoire journalière serait donc de 2,403 mètres
seulement1, mais il faudrait qu'elle fût très-bien desservie par les routes, car le déchargement des matières demanderait beaucoup de voitures.