Lettre à Breteuil du 1«' novembre
208 L'ARMâE ROYALE EN 1789.
corps* et surtout pour les années postérieures. Or, c'est précisément dans les années qui suivirent, que le moral de la troupe eut à subir les plus rudes assauts et se perdit complètement sous Tempire de deux causes également dissolvantes : d'une part, le luxe des états-majors ; de Tautre, la défaite. Jusqu'à Louis XIV, et même pendant la seconde période du règne de ce prince, le luxe n'avait guère été de mise aux armées. Turenne mangeait dans des assiettes de fer et n'entretenait en Campagne qu'un très modeste équipage. Quand il allait à la frontière, ce n'était pas en berline qu'il s'y rendait, mais
i. En 1742» après la reddition de Linz, le comte de Ségur 3e plaint du désordre qui s'est mis dans sa troupe, et déclare à Breteuil qu'il a dû pour le réprimer « faire casser la tête à quatre soldats, » et qu'il a pris le parti k l'avenir de ne plus les faire « tirer au billet ». Autant de maraudeurs pris, autant de fusillés. (Lettre du 16 février 1742.) — Lors de sa retraite de Bavière, en 1743, Broglie est obligé de recourir aux mômes moyens expéditifs pour empêcher le pillage. Il enjoint à ses divisionnaires « de faire casser la tête aux délinquants, au défaut de l'exécuteur »<
à cheval, et le roi, dans les premières années, faisait comme lui*. Malheureusement, cette modestie dans le train de la vie n'était plus dans le goût du siècle, et Turenne ne laissa pas plus d'imitateurs de sa simplicité que d^iéritiers de son génie. Versailles avait déteint sur Tarmée, et ce fut bientôt dans les états-majors à qui se signalerait par le plus nombreux domestique, les plus beaux équipages et la meilleure chère* A la tranchée devant Arras, en 1650, le marquis d'Humière se faisait déjà servir dans de la vaisselle plate. On le remarquait toutefois. Dans les armées de Louis XY, on ne compte plus les officiers généraux qui ont de la vaisselle plate, on compterait bien plutôt ceux qui n'en ont pas. Et quel luxe de table! Quels festins! Il n'est pas rare de voir un général en chef entretenir journellement jusqu'à cent personnes % et tel brigadier ou maréchal de camp exiger pour
1. Servan, Encyclopédie méthodique, %, Encyclopédie méthodique^
sa consommation « de 40 à 60 livres de poisson par semaine, deux grandes bêtes fauves et une quantité non déterminée de petites pièces de venaison, sans compter les légumes assortis et le bois* ». Jusqu'en 1788, aucune ordonnance ne les limite, et c'est en 1788 seulement qu'un règlement du Conseil de la guerre* interviendra pour réprimer ce pantagruélisme^. Il y avait longtemps que l'ordonnance de campagne établie par Frédéric II avait interdit aux f eld-maréchaux prussiens une table de plus de dix