Encyclopédie f au mot Voleurs
d^autres exemples et d'autres preuves de radoucissement de la loi par les mœurs et des progrès de la philanthropie dans la législation
militaire bien avant la Révolution? Je n'aurais que rembarras du choix. Veut-on des textes encore? Voici d'abord une ordonnance du 12 décembre 1775 qui substitue la chaîne à la peine de mort contrôles déserteurs, et voici, d'autre part, celle du 1" juillet 1786 qui réduit leur châtiment à huit tours de baguettes * par cent hommes et à huit années de service supplémentaire en temps de paix; à quinze tours par deux cents hommes et à seize années de service supplémentaire en temps de guerre.
Ce n'est plus seulement de la douceur, cela : c'est presque de la débonnaireté. Aussi laissez passer quelques années de ce régime, et vous en verrez les beaux résultats. A l'époque de
1. Cette punition consistait à faire administrer au délinquant, par un certain nombre de ses camarades, des coups de baguettes sur le dos.
Saint-Germain, la désertion n'était encore • qu'inquiétante; en 1788, « elle était devenue si effrayante* qu'il fallut pour la réprimer établir à la frontière un cordon de troupes, et que la France entière était infestée de soldats en rupture de ban, tout prêts à se jeter dans les pires excès. »
Le règlement du 1" juillet 1788 sur le service intérieur, la discipline et la police des troupes est plus remarquable encore, au point àe vue des préoccupations dont il porte la marque, et du souffle vraiment libéral qui l'anime d'un bout à l'autre. Lisez et cherchez ensuite, dans n'importe quel code militaire, à n'importe quelle époque, un langage et des préoccupations d'un caractère plus humain et plus élevé : ,
Article I". — L'intention de Sa Majesté est qu'il règne dans toutes les troupes d'infanterie
1. Xavier Âudouin, Histoire de V administration de la guerre.
.'une discipline qui soit à la fois contenue, ferme, Juste et éclairée, et qui, en établissant toujours de l'inférieur au supérieur une obéissance passive, laisse en même temps à chaque grade intermédiaire sa portion d'autorité ou de surveillance, cette subordination venant par degrés aboutir au soldat, qui en est la base...
Art. il — Veut Sa Majesté que, d'un côté, l'obéissance de l'inférieur au supérieur soit toujours respectueuse, prompte, littérale et sans aucune réclamation qui retarde l'exécution de ce qui est ordonné ; mais son intention est en même temps que, de l'autre part, les ordres soient toujours donnés avec décence et fondés en raison ou conformes à la loi.
Art. III. — Défend expressément Sa Majesté à tous chefs ou commandants, quelque grade qu'ils puissent avoir, de jamais se permettre vis-à-vis de leurs subordonnés aucun propos qui pourrait les injurier ou insulter, se proposant Sa Majesté de punir sévèrement et sui-
vant l^exigence du cas toute transgression d^autorité de ce genre, qui, en mettant l'offense à la place de la réprimande ou de la punition, ôte au commandement toute sa dignité.
Art. IV. — Entend Sa Majesté que cette bienséance dans le commandement, dont la délicatesse et rhonneur doivent suffire pour faire un principe constant entre les officiers de tout grade, ait de même lieti des officiers aux basofficiers et soldats, en sorte que ceux-ci ne soient jamais ni tutoyés, ni injuriés, ni maltraités par eux ; que tous les châtiments qu'ils leur infligeront soient conformes à la loi; et qu'enfin les officiers les conduisent, les dirigent et les protègent en toute occasion. . .
Art. V. — Ce que Sa Majesté ordonne et impose ci-dessus à tous les officiers et soldats sera de même strictement observé par les basofficiers envers ces derniers.
Sans doute, il y a autre chose que ces belles prescriptions dans le règlement du 1" juillet,
et tous les articles n'en sont pas frappés au même coin. Il en est un, surtout, contre lequel s'est déchaînée la colère des contemporains avec une telle violence, qu'il fut, on peut le dire, une des causes secondes de la Révolution. Je veux parler de la fameuse punition des coups de plat de sabre, empruntée par Saint-Germain au code prussien, et contre laquelle une grande partie de Tarmée, même parmi les officiers, avait toujours protesté. Comment le Conseil de la guerre, car c'est encore de lui qu'émane ce règlement, comment des hommes comme Gribeauval et Guibert furent-ils amenés à maintenir cette pratique étrangère et souverainement antipathique au caractère français? Comment ces grands esprits purent-ils croire qu'en réglant le mode d'application des coups de plat de sabre, ils en rendraient l'usage plus tolérable? Sur les fesses* ou sur le dos, tendre
1. Article LV. — Les coups de plat de sabre ne seront jamais donnés autrement que sur les fesses, Thomme
l'un OU Tautre, la partie postérieure ou la supérieure, que pouvait bien importer au soldat? « Je n'aime du sabre que le tranchant ! » avait dit Tun d'eux, et toute l'armée de répéter le mot. Il eût fallu l'entendre, il eût fallu surtout comprendre qu'on ne discute pas avec les répulsions et les préjugés nationaux, qu'on les subit. Le Conseil de la guerre ne vit pas cela; il fut de l'avis de ce major du régiment de Nassau à qui Choiseul, un jour, demandait son avis sur les coups de bâton, et qui lui répondit : « Monsieur le duc, j'en ai beaucoup reçu, j'en ai beaucoup donné et je ne m'en suis jamais que bien trouvé... » Ils avaient fait merveille, en effet, dans l'armée prussienne, et ce que les vainqueurs de Rosbach avaient trouvé bon, on avait peut-être le droit de supposer que les vaincus ne le trouveraient pas si mau-
condamné à les recevoir étant à cet effet couché sur le ventre, et allongé sur une botte de paille ou sur le lit de camp.
vais. C'est Texcuse du Conseil de la guerre : il crut, dans sa naïveté, que Thonneur allemand n'était pas fait d'un plus vil métal que Thonneur français, qu'une nation qui avait si longtemps subi la torture et tant d'autres choses accepterait la bastonnade. Comme il connaissait mal ce peuple si mobile et si divers en ses impressions, capable, suivant les circonstances, de plus de résignation et de plus de révolte que les autres peuples; tantôt insensible aux plus lourds fardeaux, tantôt rebelle à la moindre charge, subissant aujourd'hui la pire tyrannie, ingouvernable demain; le plus aima^ ble et lô plus charmant, mais en même temps le plus insaisissable et le plus capricieux des peuples! Quoi qu'il en soit, le règlement de 1788 méritait certes mieux que les colères des contemporains et que l'oubli dans lequel l'histoire en a laissé l'essentiel, pour ne s'attacher, dans cet ensemble de prescriptions à la fois si militaires et si humaines, qu'à une erreur de détail.
Lorsqu'on 1789, le rapporteur du Conseil de la guerre se présenta devant les électeurs de son bailliage, -ce fut un toile général contre cet homme, éminent entre tous. Ni le nombre et l'importance de ses services, ni sa double célébrité de tacticien et d'écrivain ne le sauvèrent d'un pitoyable échec. Dans toute son œuvre, on ne vit que les coups de plat de sabre*; il paya pour Saint-Germain, qui les avait inventés, lui qui avait essayé d'en corriger l'abus. Alors, une grande amertume, un dégoût de vivre s'empara de Guibert; il prit une dernière fois la plume pour venger, en quelques pages d'une fière allure, le Conseil dont il avait été l'âme, puis il ferma les yeux et s'éteignit.
1. N*alla-t-on pas jusqu'à Taccuser d'avoir proposé d'infliger aux officiers la peine des fers et de faire subir aux soldats le supplice de leur couper les jarrets? (Voir dans le premier volume du Journal d'un voyage en Allemagne^ de Guibert, la notice historique de Toulon»geon.)