‹ L'armée royale en 1789Chapitre 136 sur 136 · Essai ^'? frt'f/^'T, t. Il, p · texte numérisé non relu

Essai ^'? frt'f/^'T, t. Il, p

visés de la République, servant de guide à leur inexpérience et leur enseignant Part de vaincre.

Tel était, à la veille de la Révolution, Tétat des principaux organes et services de Tarmée royale. A présent, pour rassembler en un jugement d'ensemble les traits épars de Tétude qu'on vient de lire, il nous faut revenir en arrière et reprendre, Tune après l'autre, en les résumant, toutes les parties dont elle se compose.

Et d'abord, pour procéder par ordre, le nombre ? Sous ce rapport, l'armée royale était loin de compte : elle ne venait plus qu'au troisième ou quatrième rang en Europe, après avoir été si longtemps au premier. Sur une population de 26 millions d'âmes environ, son effectif n'était que de 150000 hommes, tandis que l'Autriche et la Prusse, infiniment moins peuplées, la dernière surtout, entretenaient : l'une 180000 et l'autre 160000 hommes sous les drapeaux.

Aux troupes réglées venait, il est vrai, s'ajouter la milice, dont Teffectif pouvait atteindre 70 000 hommes, et qui avait toujours suffi, même dans les plus mauvais jours, à boucher les trous faits dans les rangs de la troupe réglée par le feu et la maladie. Néanmoins, tout en tenant compte de ce renfort, la force de Farmée royale n'était plus en rapport avec le développement des autres grandes puissances militaires.

Le gouvernement n'ignorait pas cetie situation, ni qu'il en était cause en grande partie ; car, avec une meilleure administration, il lui eût été très facile de- réaliser de notables économies sur l'armée, qui lui coûtait près du double de ce qu'elle aurait dû lui coûter*, et d*appliquer ces économies à l'augmentation

1. (c La France, écrivait Guibert à l'époque de la guerre d'Amérique, entretient à peine aujourd'hui 140000 hommes de troupes réglées avec 106 millions, tandis que la Russie en entretient IBOOOO avec 27 ou

de son état militaire. Mais cette réforme était trop intimement liée à toutes celles dont il avait pris l'initiative pour être abordée séparément, coihme Tavaient essayé Saint-Germain et le Conseil de la guerre, et c'est aux états généraux qu'était réservé Thonneur de Taccomplir. Le recrutement dans les troupes réglées n'était guère moins défectueux que l'effectif : la base en était beaucoup trop étroite. C'était par enrôlements volontaires, à prix d'argent, qu'on entrait au service du roi. Tout ce qui exerçait un métier ou possédait seulement de quoi vivre, artisans, ouvriers, commerçants, petits rentiers, y échappait. Les engagements se faisaient principalement dans les grandes villes, et portaient surtout sur la partie flottante et nomade de la population. On trouvait

28 millions, la Prusse environ 180000 avec 56 millions, et TAutriche à peu près autant avec 61 ou 62. » Il est vrai, et Guibert omet ce point important, que la matière première et les denrées étaient déjà beaucoup plus chères en France que dans le reste de l'Europe.

là toute une pépinière de gens ayant de l'aptitude et du goût pour la vie militaire, et qui faisaient, en général, aussi bien dans Farmée qu'ils eussent mal fait dans une autre carrière. Mais il n'y en avait jamais assez pour les besoins, et la plupart des compagnies, réduites à se recruter presque exclusivement dans cette catégorie d'individus, demeuraient le plus souvent incomplètes. De là de grands embarras pour les chefs de corps et une cause permanente de faiblesse pour l'armée.

De là aussi beaucoup d'abus, de pratiques et de marchandages frauduleux que la sévérité des ordonnances ne parvenait pas toujours à réprimer.

Dans la milice, le système en vigueur était infiniment plus large : le sort désignait les partants. En principe, rien de plus équitable.

Mais, en fait, l'abus des dispenses viciait complètement l'institution et en rejetait toute la ■ ■»

charge sur le peuple des campagnes. Chose à

noter : la bourgeoisie, — si sévère pour d'autres inégalités, — n'avait jamais réclamé contre celle-là.

La composition des troupes avait été longtemps fort irrégulière. L'armée, comme toutes les institutions de Tancien régime, s'était formée peu à peu, de pièces et de morceaux, au fur et à mesure des circonstances et des besoins. Il en était résulté de grandes disparates et beaucoup de confusion, nos régiments n'ayant ni les mêmes efiectifs, ni le même nombre de bataillons et d'escadrons, ni la même solde, ni les mêmes droits, avantages ou honneurs. Peu à peu cependant, ces différences s'étaient effacées, et les dernières ordonnances avaient ramené tous les corps, sauf l'infanterie légère et la maison du roi, à la même constitution.

La proportion des diverses armes avait également subi quelques retouches : éclairé par l'expérience des dernières campagnes, le

Conseil de la guerre s'était efforcé de donner plus d'importance aux corps légers, tant dans rinfanterie que dans les troupes à cheval.

Excellente mesure, qui devait avoir pour effet de rendre l'armée plus mobile et plus capable de résister, en cas de nouvelle guerre, aux entreprises de la cavalerie ennemie.

La formation des troupes en divisions permanentes était, depuis bien des années déjà, le vœu de tous les hommes de guerre expérimentés. C'était le seul moyen de pernlettre aux divers corps de passer du pied de paix au pied de guerre, et d'arriver, par le contact de tous les jours, par des exercices et des manœuvres d'ensemble, sous des chefs permanents, à cette cohésion qui fait les armées solides et disciplinées. — L'ordonnance capitale du 17 mars 1788 venait de réaliser cette grande réforme. L'organisation des milices subsistait toujours telle qu'elle avait été réglée par l'ordonnance de 1778 et 1779 : à 78 bataillons de .

garnison, destinés à doubler les 78 régiments de ligne, à 44 régiments provinciaux et à 15 régiments de grenadiers royaux.

A dire vrai, cette organisation était plus importante sur le papier qu'en réalité; car depuis la paix, à part les régiments de grenadiers royaux, qui avaient été rassemblés de loin en loin et partiellement, aucun appel n'avait eu lieu. Cependant, au premier danger de guerre, comme les cadres subsistaient toujours, la mise en activité des troupes provinciales n'eût souffert aucune difficulté.

La maison du roi, dans un temps où le sou* verain et les princes du sang avaient, à l'exception de Condé, cessé de paraître aux armées ou n'y faisaient que de malheureuses apparitions, comme le duc d'Orléans à Ouessaht, n'était plus qu'un coûteux anachronisme, une troupe de parade, que de glorieux souvenirs ne protégeaient plus qu'imparfaitement contre la malignité publique. Elle avait déjà perdu

plusieurs corps et elle était destinée, dans un temps prochain, à subir de nouvelles réformes, que l'état des finances commandait impérieu* sèment. Mais le mal n'était pas bien grand ; c'était même une opinion fort répandue dans le militaire que, si Tarmée gagnait à cette réforme la création de trois ou quatre bons régiments de ligne, sa force n'en serait nullement diminuée.

Le commandement, par suite de plusieurs causes, les unes fortuites et qui tenaient plus aux hommes qu'aux choses, les autres inhérentes à l'ancien régime, à sa constitution et à ses défauts, n'était pas toujours demeuré à la hauteur de sa tâche. La vénalité des emplois, l'absence d'une règle d'avancement, la multiciplité des grades, enfin et surtout le favoritisme en faisaient souvent la proie des incapables et des intrigants. Tant que le pouvoir s'était perpétué dans la main de princes tels qu'Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, et de

ministres comme Sully, Richelieu et Louvois, Tarmée n'avait pas eu trop à souffrir de ces vices d'organisation et de ces abus. Sous Louis XV, au contraire, à Tépoque de la Pompadour, elle y avait perdu toute force et toute . dignité, et, pendant plusieurs années, elle avait offert le spectacle des plus déplorables compétitions. La corruption de la Cour s'était transportée dans les camps et les avait changés en autant de foyers d'intrigue et de lieux de plaisir. Vainement, quelques généraux de vieille roche, comme les d'Estrées, les de Broglie, les Saint-Germain, protestaient par leur exemple et se distinguaient, dans ce relâchement général, par leur caractère et leur fermeté. Le parti des petits-maîtres et des roués finissait toujours par l'emporter. Mais cette anarchie n'avait eu qu'un temps, et c'est uûo grave erreur historique, en même temps qu'une criante injustice, de juger comme on l'a fait si souvent, les institutions militaires du xvni'' siè-

de sur les tristesses et les scandales de cette lamentable époque. Dans la guerre dé Flandre, la valeur française s'était illustrée par une suite de succès éclatants. La guerre de Sept ans, ellemême, n'avait pas été sans gloire, et déjà, du vivant de Louis XV, Choiseul était parvenu, dans une certaine mesure, à tirer Tarmée du discrédit où elle était tombée sous l'influence des maîtresses. Avec Louis XVI, la politique d'alcôve n'était plus à craindre, et, pour rendre au commandement toute sa dignité, il avait suffi d'un retour d'honnêteté dans le gouvernement et de quelques bons choix, comme celui de l'intègre de Muy : si riche était encore en hommes de valeur et de talent cette grande noblesse si décriée par la faute de quelquesuns des siens! Après deux siècles de guerres presque ininterrompues, on aurait pu la croire à bout de forces; jamais, au contraire, elle n'avait été plus vivace et plus féconde ; jamais la source ot la France cuvait déjà puisé tant et

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de si beau sang n'avait plus abondamment coulé. Quand Tenvoi d'un secours aux Américains fut décidé, le roi n'eut qu'un embarras, celui de choisir entre tant de braves gens le chef de l'expédition : pour un qui obtint le commandement, vingt le méritaient et s'y fussent distingués à l'égal de Rochambeau.

Dans un État fortement constitué, les cadres importent au moins autant que le commandément ; ils avaient toujours été bons dans l'armée royale, et si haut qu'on remonte dans son histoire, on est frappé de la supériorité qu'elle offre en cette partie. Ce n'est plus ici l'élite, la fleur de la noblesse française, prodigue des talents et du génie de ses plus illustres enfants ; c'est la pauvre petite noblesse de province qui fournit modestement à l'armée son contingent héréditaire, qui donne au roi, sans compter, le meilleur de soi-même : sa mâle et forte progéniture, ses gars les plus solides et les mieux trempés ; de vrais lurons, destinés, dès le ventre

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de leur mère, au service; élevés dans cette idée, n'en concevant ni n'en pouvant imaginer d'autre, et préludant à leur futur métier par la rude existence du gentilhomme campagnard.

A dix ans, avant même de leur mettre un livre entre les mains, on leur a déjà mis un cheval entre les jambes. A douze ou treize ans, pour achever leur éducation physique et leur donner quelque teinture de science, le père les conduit à Técole militaire; au besoin il vendrait, pour en payer les frais, son dernier moulin. Ainsi faisait déjà Taïeul, ainsi fera le petit-fils, et ainsi de suite, et « Vive le roi ! »

Par là s'est formée et perpétuée sur toute la surface du sol une race de forts et de braves, nés pour la guerre, naturellement aptes à la faire. Une longue sélection les a doués pour l'action, taillés pour la lutte : jarret d'acier, poignet de fer et poitrine d'athlète, plus de muscles que de nerfs, ils ont tout ce qu'il faut pour courir à l'ennemi, le frapper et le ter-

rasser. « En avant! » telle est leur devise, et quand ils s'élancent au combat, leur emblème, c'est le coq gaulois se dressant sur ses ergots et poussant son cri de bataille. Voilà bien leur imagé, en effet. Un peu vains, un peu glorieux, raides, portant beau, formant une caste à part et fiers d'y appartenir, méprisant tout ce qui n'est pas d'épée, querelleurs, amoureux comme tout coq bien né : mais, avec cela, si brillants, d'une si chaude et si chevaleresque bravoure, aimant et faisant si bien leur métier, trouvant, si naturel de donner leur vie pour la gloire assaisonnée d'un morceau de pain, de si bons coqs de combat enfin, de vieille et de pure race française, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer et de saluer en eux plusieurs siècles de dévouement et d'héroïsme.

Le cadre des bas-officiers n'a pas derrière lui cette longue tradition d'honneur et de fidélité. Mais quel solide mérite! Dans les régiments, ce sont eux qui expédient le gros de la besogne

et règlent tout le détail du service. Blanchis sous le harnais, on peut s'en rapporter à leur expérience et se fier à leur autorité : ferrés sur le règlement, à cheval sur la discipline, on peut être sûr qu'ils sauront faire observer l'un et l'autre. Seulement, pourquoi les appeler « bas »? Il n'y a rien de bas dans l'armée! Et le fusil, tout comme l'épée, ne devrait-il pas anoblir ? Pourquoi, surtout, cette barrière infranchissable entre eux et les officiers particuliers? Beaucoup seraient très capables de monter au commandement d'une section de compagnie et même d'une compagnie. Quelle sottise et quelle imprudence de les confiner dans leur médiocrité !

A présent, le soldat. Dans les troupes réglées, l'espèce en était généralement bonne. Pour dégrossir un paysan, il faut des mois ; en quelques semaines, on peut d'un gamin de Paris faire un militaire très présentable. Or, c'était surtout dans la population et sur le pavé des

grandes villes que se recrutaient les régiments de ligne. Dans le tas, sans doute, il se trouvait bien quelques drôles et beaucoup de gens sans foyer et sans aveu sur lesquels il fallait avoir l'œil. Mais le plus grand nombre, en somme, une fois dans le rang, s'amendaient et devenaient avec le temps d'excellents troupiers : entreprenants, adroits, industrieux, sachant s'arranger, se débrouiller, comme on dit, durs à la fatigue, solides au feu, calmes dans les retraites, ayant de la bonne humeur et la répandant tout autour d'eux, animant la tente ou la chambrée du récit de leurs exploits, et sachant sur le bout du doigt l'histoire du régiment, le type du vieux grognard, enfin. Prenez un grenadier de Charlet, mettez-lui sur le dos un habit à la française, sur la tête un tricorne et de la poudre; c'est le même homme et, entre les deux, il n'y a que l'épaisseur d'une chanson de Déranger. De même, sous le conscrit de Grévin, vous retrouvez le milicien, avec son air

ahuri et bon enfant, sa forte senteur rurale et sa gaucherie. Ici pourtant, la ressemblance n'est plus aussi frappante : le conscrit au* jourd*hui monte en grade et rattrape les camarades; le milicien, lui, reste toujours milicien. Triste et dur métier, sans honneur et sans récompense : rien que les charges, aucune des joies et des petits revenants-bons de l'uniforme ; pas un applaudissement, pas un regard de femme qui le paye de sa peine et soutienne son courage. C'est l'éternel sacrifié : au pays, le sort est tombé sur lui, chétif ; pourquoi? Pourquoi lui et pourquoi pas Jean? Au régiment, on ne l'aime guère, on dirait d'un intrus : pourquoi? En campagne, il marche, il souffre, il se bat, sans grand enthousiasme peut-être, mais, enfin, il se bat, il est frappé, il meurt, et ce sont toujours les autres : c'est Auvergne ou Picardie, c'est Chamboran ou Berchiny, ce sont les gardes-françaises ou les gendarmes qui en ont toute la gloire; pourquoi? Parce que c'est ainsi,

pauvre être; ne cherche pas le pourquoi des choses de la vie ! Peut-être, un jour, dans bien des années, en songeant à ta triste destinée, quelque vaincu du sort, comme toi, sentirat-il une pitié dans son cœur et donnera-t-il un souvenir à ta mémoire. En attendant, prends ton lot, fais ta route, et si tu succombes à michemin, tombe en priant pour la France et tais-toi.

Avec de bons cadres, en temps ordinaire, il n'y a pas de troupe indisciplinée. A l'intérieur, en effet, Tordre ne laissait rien à désirer dans le militaire, et jusqu'aux premiers jours de la Révolution, il se maintint parfaitement. La machine, supérieurement agencée, marchait toute seule. En campagne, il n'en allait pas tou* jours de même : il suffit d'une défaite, à la guerre, pour détraquer les plus solides ressorts. C'est la loi générale, plus encore pour le Français que pour les autres peuples. Il faut à son impressionnabilité le succès, la victoire, au-

trement il se dérange et se démoralise. Le bourgeois, de tout temps, s'en est fort indigné. Des soldats qui boivent, qui pillent et qui ribaudent, quelle horreur ! Effectivement, le dos au feu, le ventre à table, on a peine à comprendre ces choses-là : elle ont pourtant leur excuse.

L'armée royale au xvin* siècle, dans les dernières années de guerre surtout, ne pouvait échapper à toutes les causes de démoralisation qui se résumaient pour elle dans la suite ininterrompue de ses malheurs. Mais quelle armée, fût-elle de bronze, n'y eût payé son large tribut? L'Autriche n'avait-elle pas ses pandours, la Russie ses cosaques et la triomphante Prusse elle-même ses fameux hussards de Seydlitz, qui n'étaient guère plus disciplinés, j'imagine, ni plus tendres aux populations que les troupes de Soubise ou de Richelieu, et Fré- ^ déric II, tout comme Broglie, n'était-il pas obligé de faire pendre de temps en temps

« quelques-uns de cette canaille* »? Il en est ici comme plus haut de la solde, des vivres ou des hôpitaux : si Ton s'en rapportait aux mémoires et relations du temps, et même à la correspondance des généraux, aigris par le malheur, on se ferait du soldat français Tidée d'un véritable monstre. En réalité, le plus souvent, quand il échappe à ses chefs, quil pille ou qu'il se livre à des excès, c'est tout bonne-

1. Ce qui ne l'empêchait pas, à Toccasion, de donner à ces canailles les plus déplorables exemples. Guibert, qu'on ne peut se lasser de citer, raconte à ce propos le trait suivant : « Arrivés à Dresde. — Vu les jardins du comte de Brûlh... Restes surprenant^ de la magnificence inouïe de ce ministre : galerie où il renfermait ses tableaux, immense et bien décorée... Ruines d'un kiosque, le plus beau qui existât en Europe. Le roi de Prusse, sans autre motif qu'une petite haine contre le comte de Brùhl, Fa fait démolir (lors du siège de Dresde) ; il a de même fait tout dégrader dans le jardin : statues, peintures, tout est enlevé ou mutilé. Anecdotes déshonorantes pour ce prince : il a fait brûler un château superbe du comte de Bruhl, et il voyait des fenêtres de son quartier général, avec un plaisir et une ironie barbares, la flamme de cette exécution ; il a fait couper les allées

ment un homme qui a faim, ou que la chair tourmente, et qui obéit à la loi de la nature en satisfaisant Tune et Tautre. La guerre développe les plus nobles ardeurs, élève Fhomme au-dessus de lui-même, et sera toujours, en dépit des philosophes, la grande faiseuse de héros et de demi-dieux. Les plus beaux travaux de la paix, la science. Fart, ne passent qu'après, et le Cédant arma togœ n'a jamais été qu'un mot de rhéteur. Mais il faut bien qu'elle paye sa rançon à l'humanité; et, dans le même temps qu'elle exalte les plus nobles facultés de l'homme, elle

et le mail du grand jardin royal, hors la ville. Il donnait aux uns les vases, aux autres les statues. Qu'il est affreux que le génie se dégrade ainsi! Jardins du comte de Briihl hors la ville un peu plus épargnés ; il lui en coûta pour cela 40 000 écus d'argent comptant... » Et ailleurs : <( La route est par Hubertsbourg, maison de chasse de l'électeur; c'est là que s'est conclue la paix dernière. Le château est bien situé : c'était la maison favorite du feu roi, et il Tavait magnifiquement meublée ; elle a été entièrement pillée par les Prussiens. On dit que ce fut par ordre exprès du roi ; les rois conquérants n'aiment pas les rois chasseurs. »

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déchaîne en lui la bête et le ramène parfois à Tanimalité primitive. Elle serait trop belle, autrement!

Quoi qu'il en soit et pour conclure sur la discipline, si Ton prend isolément l'armée royale dans les mauvaises années du xvui® siècle, on est frappé de sa démoralisation. Si Ton regarde aux autres armées et dans les documents allemands, on demeure frappé de la ressemblance des situations. Ce qu'on ne voit pas, en revanche, chez le voisin, c'est une armée tombée si bas, après une si extraordinaire accumulation de revers, se relever si vite et reprendre avec tant de vigueur, en si peu d'années, son ancienne vertu. Entre la fin de la guerre de Sept ans et le commencement de la guerre d'Amérique, il n'y a que quinze ans; entre les troupes de l'une et celles de l'autre, il y a tout un monde. Comment s'est opérée cette transformation ? Est-ce par la violence et la compression à outrance, par l'appli-

cation maladroite et systématique de la discipline et des procédés prussiens ? Nullement ; jamais, à aucune époque, la loi militaire n'a parlé un langage plus humain et plus élevé qu'en ces dernières années de Tancien régime. Depuis longtemps déjà, la sensibilité du siècle avait pénétré Tarmée et tempérait la rigueur des ordonnances par l'excessive indulgence des autorités chargées de les appliquer. En 1788, des mœurs cette sensibilité passe dans le code lui-môme et le transforme. Ce n'est pas à kl force, en dépit de quelques apparences contraires, que la royauté demande le rétablissement de l'ordre ; tout en maintenant énergique* ment le principe tutélaire de l'obéissance passive, elle fait appel à la raison, à l'honneur du soldat, elle rend hommage à sa dignité d'homme et de citoyen, et le relève dans sa propre estime en imposant le respect de sa personne à ses chefs.

Dans les armes spéciales, le génie n'avait

jamais perdu la place éminente qu'il tenait depuis Vauban, et la création de l'école spéciale de Mézières avait achevé de le mettre tout à fait hors de pair en Europe. En revanche, l'artillerie s'était laissé dépasser par la plupart des puissances, et les dernières guerres n'avaient que trop montré son infériorité.

Gribeauval paraît : aussitôt tout change, et, par un prodige d'activité dont on ne retrouve pas l'analogue dans notre histoire, — voici l'arme qui, en quelques années, retrouve son ancienne supériorité. D'un bond, elle rattrape et même elle laisse bien loin derrière soi les artilleries rivales.

Pareillement la tactique : jusqu'à la guerre de Sept ans, elle était demeurée fort arriérée; la vieille et classique théorie de l'ordre profond, reprise et rajeunie par d'ardentes controverses, tyrannisant encore la plupart des officiers généraux, les empêchait de voir que les progrès de l'artillerie et les changements

apportés par Frédéric II à Tordonnance impliquaient des modifications dans la nôtre. Par bonheur, ici encore, de Tinépuisable fonds où la France monarchique a toujours trouvé l'homme qu'il lui fallait au moment décisif, des rangs de cette petite noblesse d'épée qui vient de lui donner Gribeauval, sort un autre et non moins illustre réformateur. Guibert surgit, et, par son admirable Essai de tactique^ il entreprend et bientôt achève la conquête de l'opinion. L'ordre profond, la colonne si chers aux vieux soldats, si propres à seconder la vivacité française, gardent une place honorable dans la nouvelle ordonnance; mais c'est l'ordre mince, sur quatre rangs de profondeur, qui devient la règle. Désormais, sous le rapport des déploiements, l'armée royale est à la hauteur de l'armée prussienne elle-même ; encore quelques manœuvres d'ensemble dans le genre de celles de Metz ou de Vaussieux, et elle n'aura plus rien à lui envier.

Au total, et pour conclure, beaucoup plus de bon que de mauvais, quelques vices et de grandes vertus : un effectif insuffisant, quoique soutenu par un puissant système d'alliances offensives et défensives ; un mode de recrutement défectueux, trop étroit dans les troupes réglées, injuste dans les provinciales ; de grands abus dans le commandement; des règles d'avancement insuffisantes ; trop de grades et de gradés; un état-major surabondant et beaucoup trop coûteux; une maison trop nombreuse , une milice imparfaitement exercée et militarisée; en revanche, une composition très solide, fondée, comme aujourd'hui, sur l'ordre divisionnaire ; une bonne formation, des cadres incomparables, une excellente espèce de soldat, une discipline généralement exacte, un code fort humanisé, un génie sans égal, une artillerie redevenue la première du monde par le nombre et la perfection de son matériel, autant que par la valeur de son personnel;

une nouvelle tactique, œuvre de génie « la plus propre à former de grands hommes »

pour les luttes à venir, a dit Napoléon, voilà Taspect de l'armée royale en 1789, et voilà le bilan de Fancien régime en matière militaire.

Vienne la guerre à présent, la revanche de Rosbach est prête ! A l'abri de ses forteresses, protégée par la muraille vivante de ses 218 bataillons d'infanterie, de ses 206 escadrons de troupes à cheval, de ses 7 régiments d'artillerie de ligne et de ses 76 000 hommes de milices, forte de sa population énorme pour l'époque et de sa jeunesse militaire plus belliqueuse que jamais*, la France peut regarder froide-

1. La guerre d'Amérique avait complètement relevé le moral de l'armée. Ségur, qui l'avait faite, le constate à plusieurs reprises dans ses Mémoires : « Nous avions réussi : les États-Unis étaient indépendants ; l'Angleterre venait d'éprouver notre force; les revers de la guerre de Sept ans étaient effacés... La jeunesse, sans rester indifférente à ces importants débats (la lutte entre

ment l'Europe. Car, sans compter ses propres ressources, contre l'Angleterre, elle a TEspagno

Galonné et Necker), se plaisait davantage à la politique, surtout à celle qui nous offrait encore quelques chances de guerre. On parlait déjà de différends assez sérieux qui s'élevaient entre la cour de Vienne et la république des Provinces-Unies. On disait que la guerre en serait peut être le résultat, et que la France ne pourrait éviter d'y être entraînée... La jeunesse militaire en était charmée, et lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais, je le trouvai rempli d'ardeur. Chacun croyait qu'avant un an nous serions en campagne. Tous les corps qui n'avaient pu être employés ni dans l'Amérique ni dans llnde brûlaient du désir de sortir d'une inaction qui durait depuis vingt ans, inaction aussi insupportable pour les Français qu'elle l'était autrefois, selon les anciens auteurs, pour les Germains et pour les Francs. » — Lorsque le dissentiment s'accuse entre les Hollandais et les Autrichiens, en 1784, Ségur dit encore : « Quand je revins à Paris (après un voyage en Angleterre), je trouvai les esprits de plus en plus animés contre l'Autriche, qui menaçait la Hollande d'une invasion prochaine. La jeunesse ardente prenait vivement parti pour la cause des Hollandais, c'est-à-dire pour la guerre. » — Même note en 1787, lors de l'invasion de la Hollande par la Prusse : « La guerre eût été à cette époque une diversion utile, qui eût à- la fois relevé notre influence et porté au dehors l'ardeur d'une jeunesse lasse de repos. » (Mémoires, t. HI, p. 247.)

et sa marine; contre la Prusse, elle a TAutriche ; avec un peu de décision *, elle aurait même la Russie, qui vient d'ouvrir la Baltique à son commerce ; à Gonstantinople, sans être prépondérante comme à Tépoque de la paix de Belgrade ', et, malgré l'atteinte portée par les affaires de Hollande au prestige du gouvernement de Louis XVI, son influence ne le cède encore à nulle autre. Il n'y a qu'une ombre à ce tableau : l'argent qui manque, la détresse du trésor royal qui s'oppose à l'augmentation de l'effectif et qui paralyse notre diplomatie. Mais voici venir la Constituante, et ce que le Conseil de la guerre n'a pu terminer, ce que les notables n'ont pas su faire, les représentants

i . Voir sur le projet de quadruple alliance négocié par Ségur pendant sa présence en Russie les Mémoires de ce diplomate et le Choiseul Gouffier de M. Pingaud.

2. Voir sur nos relations avec Tempire ottoman à cette époque la substantielle et très intéressante étude de M. Albert Vandal sur la mission du marquis de Villeneuve.

élus de la nation sauront bien, sans doute, eux, Taccomplir : détruire le gaspillage et les abus, créer des ressources et les administrer avec prudence. L'ancien régime a terminé sa tâche, achevé sa journée; il laisse à ses successeurs un instrument d'une extrême solidité, encore que vicieux ou faussé dans quelques-unes de ses parties. A eux de le redresser, de le perfectionner, et de le porter à son maximum de puissance.

FIIT

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