‹ L'armée royale en 1789Chapitre 135 sur 136 · Discours préliminaire des fragments de tactique · texte numérisé non relu

Discours préliminaire des fragments de tactique

pensait le maréchal de Saxe : « Elle fait plus » de bruit que de mal et fait toujours battre » ceux qui s'en servent. » Et souvenez-vous de ce précepte : « Il faut marcher fièrement à » Tennemi et défendre à Tinfanterie de tirer; » cela ne fait que l'arrêter, et ce n'est pas le » nombre d'ennemis tués qui vous donne la » victoire, mais le terrain que vous avez gagné. » Tels étaient les principaux arguments échangés, non sans aigreur parfois, entre les anciens et les modernes. Cependant la question n'avançait pas et la controverse menaçait de s'éterniser, lorsque, heureusement, Saint-Germain y mit fin par un coup d'autorité. L'ordonnance du 1" juin 1776 parut : il fallut bien s'incliner. L'an d'après, celle du l*'mai 1777, sur la cavalerie, complétait la réforme. Rédigées sous l'inspiration des idées de Guibert par une commission où siégeaient entre autres MM. de Jaucourt et de Rochambeau^ ces ordonnances, sans proscrire nullement l'ordre pro-

fond, comme Tauraient souhaité quelques esprits absolus, attribuaient à Tordre mince la part prépondérante qu'il avait conquise dans les autres armées. Elles retenaient de Tancien ordre français ce qui avait fait de tout temps sa raison d'être, sa force : la marche en colonne à distance entière, demi-distance ou à rangs serrés, et en masse, suivant les cas, laissant aux généraux sous leur responsabilité la faculté de recourir à ce genre de formation, soit pour enfoncer un point de la ligne ennemie, soit pour enlever un obstacle ou traverser un défilé. Mais, en même temps. Tordre déployé, le seul qui puisse donner au feu toute sa puissance, s'exécutant au moyen d'une marche oblique et permettant à la ligne de bataille de s'étendre et de se déplacer, d'après les circonstances et le terrain, avec une grande promptitude, devenait Tordre habituel et régulier.

Guibert l'emportait : c'était son système, beaucoup moins radical en somme qu'on l'avait

cru, qui avait le dessus. C'était par une sage transaction que se terminait la querelle qui divisait depuis si longiemps les meilleurs esprits dans le militaire : heureux dénouement qui, sans contrarier le caractère et les instincts nationaux, faisait toutefois une large et juste part à la nouvelle tactique. On avait pu craindre un moment, sous Tempire des exagérations que provoquent toujours Tesprit de système et le goût déréglé des nouveautés, que l'armée ne perdit la tradition française par excellence de Toffensive et de l'attaque à l'arme blanche. C'était recueil dont se préoccupaient avec raison les de Broglie. Les rédacteurs de l'ordonnance de 1776 étaient trop avisés pour ne pas respecter cette tradition dans ce qu'elle avait encore de compatible avec les progrès de la balistique. Mais on peut dire d'eux, — et c'est encore à Guibert que va l'éloge, — qu'ils rendirent à l'armée un signalé service en lui donnant une ordonnance qui lui permît

d'affronter à chances égales les troupes les les plus manœuvrières.

En 1791, dans le travail de re vision auquel la Constituante soumit Tarmée, il n'y eut qu'un très petit nombre de points où son ardeur révolutionnaire ne trouva pas l'occasion de s'exercer : l'ordonnance de 1776 fut l'un de ces points; elle échappa, par bonheur, au vandalisme légal qui avait déjà fait tant de ruines; et ce fut de ses principes que s'inspirèrent les auteurs du nouveau règlement sur le service en campagne. Quel plus bel éloge à l'adresse des Saint-Germain, des de Muy, des Guibert et de toute cette pléiade d'hommes éminents que l'ancien régime sut trouver pour illustrer ses derniers jours, et réaliser, en quelques années, dans ses institutions militaires, plus de progrès qu'on n'en avait fait depuis un siècle?

L'opposition pourtant n'avait point désarmé, et, pour la vaincre, il fallut encore un dernier

effort. Encouragés par la mort de Saint-Germain et par la nomination au secrétariat de là guerre d'un officier général de la vieille école, le prince de Montbarey, très brave, très brillant de sa personne, mais absolument réfractaire à toute idée de réforme, les de Broglie s'étaient remis en campagne et Du Mesnil- Durand avait repris sa prédication. Il avait même rédigé, sous l'inspiration des deux frères, un règlement destiné à remplacer l'ordonnance de 4776. C'était la revanche de l'ordre profond sur l'ordre mince qui se préparait, et, pour la rendre plus éclatante, le maréchal avait obtenu du ministre l'autorisation de profiter du rassemblement dés troupes au camp de Vaussieux, en Normandie*, pour faire sur le terrain la comparaison des deux systèmes. Le duel, — car c'en était bien un cette fois, — eut lieu sm* les bords de la

1. A roccasion de la guerre d'Amérique et d'un projet de descente en Angleterre.

Saule, au printemps de 1778, au milieu d'un grand concours et dans des conditions de sincérité absolue. Très loyalement, le maréchal avait choisi pour adversaire un des officiers généraux les plus hostiles à ses idées : Rochambeau. Avec un tel champion, il n'y avait pas de complaisance possible, et l'affaire nécessairement devait être sérieuse.

Elle le fut en effet, et ce dut être, à coup sûr, un attachant spectacle que celui de ces deux hommes également dévoués à leurs idées, et se donnant rendez-vous dans une sorte de tournoi pour en faire la démonstration devant un jury composé de tout ce que l'armée comptait de célébrités.

Pour la première fois, les deux écoles allaient se trouver en présence, non plus cette fois dans une lutte de plume, avec le raisonnement pour seule arme, mais sur le terrain, aux prises avec la réalité. Rochambeau nous a laissé dans ses Mémoires un piquant récit de

ces manœuvres, où, malgré toute son habileté, le maréchal eut le dessous dans presque tous les mouvements qu'il essaya de faire en ordre profond.

« Une seule fois, nous dit-il, il réussit à nous tourner, mais ce fut à condition de renoncer lui-même au système des colonnes serrées, de déployer sur un espace de cinq quarts de lieues, et de faire marcher sa première ligne contre ses principes, dans Tordre mince. » L'épreuve était concluante, et jamais encore aussi complet hommage n'avait été rendu par une autorité pareille à la nouvelle tactique. Le duc de Broglie en conçut bien un peu d'humeur, et lorsque Rochambeau, l'affaire terminée, s'approcha « lés larmes aux yeux et lui parla pathétiquement, il parut touché, mais ne voulut pas être convain'cu ». Quoi qu'il en soit, l'armée l'était, elle, « et sa voix en faveur de l'ordonnance fut si forte qu'elle ne put être étouffée par la profonde

vénération qu'elle avait pour le maréchal, et qu'elle s'élevait des tentes des soldats * » .

Le triomphe de Guibert était complet, cette fois; après quinze ans d'efforts, de résistances et d'obstacles vaincus, de luttes contre la routine, contre « cette subordination d'âge et de grade qui, dans l'armée, s'étend jusque sur les pensées' », il touchait enfin la terre promise et tenait le succès. Encore un peu et c'était la gloire ; il y entrait de son vivant même. Mais ses jours étaient comptés, et l'on a vu sa triste fin. Il était de ceux que l'ingratitude tue tout aussi bien que la fièvre; il en mourut en 1791, en pleine force intellectuelle, à quarante-sept ans. Deux ans plus tard, à défaut d'un grand commandement qu'on ne lui eût probablement pas donné, il aurait eu la satisfaction de voir son admirable Essai de tactique entre les mains des généraux impro-

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