‹ L'armée royale en 1789Chapitre 99 sur 136 · Révolutions de France, N · texte numérisé non relu

Révolutions de France, N

orgueil, vexer les habitants des villes de guerre et leur fait éprouver toute sorte de souffrances et d'humiliations, toujours impunies par la connivence des chefs, telle était, surtout depuis vingt-cinq ans, la possession d'état des officiers dans les garnisons. » Il y a bien de la haine et de la polissonnerie dans ces lignes, et Ton y sent éclater toute la malveillance de rhomme. Camille Desmoulins me rappelle ici, le courage en moins, ce gamin de Paris, toujours prêt, en temps de trouble, à tirer sur la troupe. Si chargé qu'il soit, le portrait n'est pourtant pas dénué de ressemblance. De tout temps en France, à l'exception de ce pauvre Louis XVI, le roi s'est amusé; la noblesse fait comme son roi! Elle est galante, libertine, elle aime l'amour et le fait sans mesure et sans discrétion : c'est son péché mignon. Mais n'est-ce pas aussi le péché national, et les mœurs de la roture sont-elles donc si pures?

Attendez, et quand l'armée se sera démo-

cratisée, vous verrez et vous comparerez.

Ce qui est plus grave que d'enlever à la bourgeoisie ses joyeuses commères et de troubler, dans Toisiveté de la vie de garnison, le repos de quelques ménages, c'est l'esprit dont la caste est encore animée. Manifestement, en dépit de l'audace croissante de la littérature et de la philosophie, ces gens-ci se regardent encore comme des êtres d'une espèce supérieure, et, dans leurs rapports avec les autorités civiles*, ils apportent une raideur, une morgue

1. Ils ne sont guère moins talon rouge avec les commissaires des guerres eux-mômes, et la Correspondance est pleine de leurs démêlés u avec les gens de plume », comme ils appellent dédaigneusement tout ce qui tient à l'administration de Tarmée y compris les intendants. Un jour, raconte le général Ambert, « le marquis de Mirabeau, alors capitaine, n'arriva devant sa compagnie, pour la revue du commissaire, qu'après l'appel de sa troupe ; il descendit de cheval et vint auprès du major, qui se tenait aux côtés du commissaire : — Monsieur, dit le major à celui-ci, voilà M. de Mirabeau que je vous disais ne pouvoir manquer d'arriver dans la journée. — J'en suis très fâché, répond le commissaire, mais mon devoir est de passçr la troupe en revue et

et des façons hautaines qui ne sont plus de saison. De là des discussions perpétuelles, des conflits, des querelles; enfin, Téternel antagonisme du civil et du militaire, aggravé de toute la force que le tiers commence à se sentir.

Grave imprudence, et que Tarmée payera cher avant quïl soit longtemps.

En attendant, et cette part faite à la critique, rien n'égale la bonté de ces cadres, si ce n'est

de noter ce qui y manque d'hommes ; au moment où la compagnie a été vue, M. de Mirabeau n'y était pas ; je ne puis prendre connaissance d'autre .chose. En conséquence, la revue est close pour M. de Mirabeau, et il est passé absent. » Celui-ci laisse le major plaider sa cause et se récrier contre la rigueur, du commissaire, qui s'écrie : « M. de Mirabeau est absent, je l'ai constaté ; il est absent!» Le jeune capitaine, muet jusque alors, dit au commissaire avec le plus grand sang-froid : « Je suis donc absent? — Oui, monsieur. — En ce cas, monsieur, ceci se passe en mon absence. » Et, tombant sur le commissaire à grands coups de cravache devant le régiment, il répète en riant : « Je suis absent. » L'affaire fit quelque bruit, et les commissaires demandèrent un châtiment exemplaire. Louvois pensait comme eux ; mais Louis XIV répondit négligemment : « C'est très mal, mais c'est logique. »

la valeur et la solidité de celui des bas-officiers. Bas, c'est encore ainsi qu'on les nomme, et le mot n'est pas heureux : avec les idées nouvelles, il est devenu choquant; il a pris une acception humiliante qu'il n'avait pas dans le principe ; il marque trop les distances. Après l'ordonnance de Ségur, rien de plus impolitique et de plus dangereux. Viennent des troubles, et ces bas-officiers se souviendront qu'ils sont peuple, que leur chair est faite de sa chair; et quand leurs sous-lieutenants à quatre quartiers voudront les enlever, ils ne trouveront plus personne. Ce n'est pas que leur esprit soit déjà mauvais, ni le sentiment de la discipline affaibli chez eux : sortis du rang après plusieurs années de service, ils y ont pris l'habitude et le sentiment de la hiérarchie. Soigneusement choisis* parmi les meilleurs et les plus intelligents, à l'autorité que

1. «Depuis la guerre de Sept ans, dit Susane,un choix plus sévère préside à leur recrutement. »

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donne le grade ils ajoutent celle qui est le résultat d'une longue pratique. Ce ne sont pas de jeunes muscadins, coïnme on dira bientôt, arrivés de la veille au régiment, et n'ayant d'autre supériorité sur la troupe qu'un peu d'arithmétique et d'orthographe. La plupart sont de vieux soldats de huit ou dix ans au moins*, ayant lentement et péniblement conquis leurs galons à force de patience et de mérite, tout à leur affaire, la sachant et la faisant consciencieusement; aussi leur laisse-t-on beaucoup de latitude. C'est sur eux que roule tout le détail de service intérieur % et le temps n'est pas loin, — ils le savent bien, — où l'accès aux places d'officiers leur sera définitivement ouvert dans les troupes réglées comme dans la milice ^ Déjà Saint-Germain, qui les a

1. Voir dans la Revue des Deuœ Mondes du 15 novembre 1885, le Brigadier Muscar,

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