L'ARMEE DE PARIS SOUS LES ORDRES DU GÉNÉRAL YINOY. CHAPITRE PREMIER
ÉMEUTE DU 22 JAIVVIER.
Dans la nuit du 21 au 22 janvier, le chef de la troisième armée fut appelé au commandement de l'armée de Paris. Les circonstances qui ont précédé et motivé cette nomination sont exposées dans deux lettres de M. Jules Favre, ci-après reproduites \ Dans la première de ces lettres, qui a été publiée par les journaux et qui était adressée à M. Gambetta , le vice-président du gouvernement de la défense nationale s'étend sur «l'irritation, d'heure en heure croissante, qui se » manifeste contre M. le général Trochu. )' Il raconte les irrésolutions du gouvernement, dont la majorité soutenait encore le gouverneur de Paris , tandis que la minorité , composée des seuls MM. Jules Favre et Ernest Picard, avait depuis
Voir aux Appendices.
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longtemps déjà réclamé son remplacement. Le vendredi 20 janvier, lendemain de la triste affaire de Buzanval , M. Jules Favre avait réuni les maires des vingt arrondissements au siège du gouvernement, et dans une séance qui n'avait pas duré moins de cinq heures, « on avait posé et discuté la question de la défense " .
Le gouverneur de Paris « déclarait qu'elle était « désormais impossible , et qu'il était prêt à céder » le commandement à l'officier qui serait d'un avis V contraire. » Les généraux qui avaient toujours montré le plus de valeur et de détermination ayant été convoqués, le gouvernement traita avec eux cette même question de la possibilité de la défense, et tous furent également d'avis qu'on ne pouvait plus la continuer. Le général Vinoy n'avait pas été appelé à cette réunion.
La journée du vendredi 20 avait été très-agitée ; « le samedi 21 , les symptômes sont devenus plus w menaçants , et le soir les maires, réunis au gou- » vernement, ont nettement dit à M. Troclni qu'il M ne pouvait conserver le commandement en » chef. « Après le départ des maires, il y eut au sein du gouvernement, dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22, une grave délibération. Elle commença à minuit et demi : « la discussion fut » longue, confuse, orageuse. « Le général Trochu y montra autant de calme que de fermeté ; il dé-
clara qu'il ne se démettrait pas de ses fonctions , mais qu'il engageait le gouvernement à le remplacer, ajoutant qu'il ne voulait plus conserver désormais d'autre titre que celui de membre du gouvernement, et qu'il renoncerait même à sa présidence.
«Depuis plus d'un mois, continue M. Jules " Favre, je proposais le général Vinoy : après " bien des tergiversations, il a été accepté, et 5) nous l'avons nommé d'urgence sans le consulter. Il « était trois heures du matin. Au même moment, » on vient nous apprendre que Mazas a été forcé » par une bande qui a délivré Flourens et d'autres » détenus politiques : ce n'était que le prélude de » désordres malheureusement graves. »
M. Jules Favre s'empressa de faire connaître au général les résolutions du gouvernement par une lettre qu'il signa en sa qualité de vice-président, et qui ne parvint à sa destination que vers quatre heures du matin '.
« Le gouvernement de la défense nationale, y 5' est-il dit, ayant décidé que le commandement » en chef serait désormais distinct des fonctions » de président du conseil du gouvernement, vous » a nommé commandant en chef de l'armée de » Paris , en remplacement de M. le général >' Trochu. Le gouvernement aurait voulu vous
' Voir aux Appendices.
» prévenir avant de disposer ainsi de vous; mais 5) l'extrême urgence et des circonstances particu- 5) Hères , que j'aurai l'honneur de vous expli- » quer , l'ont obligé à prendre ses résolutions » sur l'heure. D'ailleurs, il connaît depuis long- '' temps votre patriotisme et votre dévouement; « il y compte..., etc. >'
Assurément aucune charge ne pouvait être plus lourde que celle qui venait d'être imposée au commandant en chef de la troisième armée. Les troupes étaient découragées; les généraux les plus connus pour la hardiesse de leurs résolutions étaient d'accord sur l'impossibilité de prolonger la résistance : en présence de leur opinion si nettement affirmée, et pour ne point se reprocher sans doute de n'avoir pas tenté tous les moyens imaginables pour continuer la lutte, on crut devoir convoquer, à l'insu de tout le monde et même de leurs chefs, à une réunion destinée à demeurer essentiellement secrète, un certain nombre de colonels de l'armée. On leur posa dans cette conférence, qui fut tenue chez M. Jules Simon, les mêmes questions qui avaient été soumises à l'examen et à la discussion des généraux. Tous ces chefs de corps, choisis parmi les plus jeunes et les plus énergiques, ne se séparèrent pas de leurs supérieurs militaires dans l'avis qu'ils eurent à exprimer, et, comme eux, ils déclarèrent que
la continuation de la défense ne leur paraissait plus possible. Il résultait de ce concours unanime d'opinions, provenant aussi bien des officiers généraux les plus expérimentés et les plus braves que d'officiers plus jeunes et plus portés aux actes téméraires, que non-seulement il ne fallait pas songer, avec les moyens existants, à recommencer tout de suite l'effort du 19 janvier, mais que surtout les ressources et le temps allaient manquer pour en préparer un nouveau. En effet, la ville n'avait plus de vivres que pour quelques jours , le siège de Paris touchait évidemment à sa fin, et cette fin, hélas! ne pouvait être qu'une capitulation telle que les rigueurs de la guerre la réservent à une garnison assiégée qui n'a pu ni s'ouvrir elle-même un passage, ni être secourue, et à laquelle, par-dessus tout, les vivres font défaut. Le caractère d'inexorable dureté de nos ennemis étant bien connu, il n'y avait malheureusement aucune illusion à se faire sur ce point. La terrible responsabilité de cette cruelle conclusion revenait donc tout naturellement et de droit à celui qui avait eu le commandement suprême, et qui avait pris toutes les déterminations relatives à la défense. Le général qui avait sollicité le titre de gouverneur de Paris, qui, après la révolution du 4 septembre, avait joint à ce titre le pouvoir plus étendu et les fonctions plus im-
portantes de président du conseil du gouvernement, qui enfin, jusqu'à la dernière bataille, avait dirigé seul les opérations militaires, fixé les jours et les heures de sortie, pris toutes les grandes décisions et réglé tous les efforts, ce même général devait, seul aussi, assumer sur lui toutes les conséquences de la grande lutte, qui avait duré plus de quatre mois, de même qu'à lui seul encore devait être attribué l'honneur des quelques tentatives vigoureuses qui avaient été faites. Il lui appartenait donc, comme dernier devoir, de laisser son nom au bas de l'acte qui allait consacrer définitivement la ruine de nos espérances.
Le commandant de la troisième armée ne voulut pas d'abord accepter la haute position qui lui était offerte : depuis le commencement du siège il s'était toujours tenu avec le plus grand soin éloigné de toute intrigue, et il ignorait absolument que la minorité du conseil eût gardé son nom en réserve depuis un mois déjà pour l'opposer à celui du général Trochu, lorsque le maintien du gouverneur de Paris comme général en chef de l'armée serait devenu tout à fait impossible. Il avait dès longtemps résisté de la manière la plus formelle à des ouvertures officieuses tentées auprès de lui pour le pousser à prendre un rôle politique , et il n'avait cessé d'agir sous les ordres du gouverneur avec toute la soumission et le dévouement que la situa-
tion et le danger public devaient inspirer. Bien souvent on avait engagé une affaire sans lui demander son avis ; bien souvent encore , après avoir réclamé ses conseils, on ne les avait pas suivis : en de telles conJQnctures , il avait quand même obéi aux instructions qui lui étaient données, bien qu'elles fussent parfois contraires à sa propre opinion. Il devait donc rejeter bien loin de lui la responsabilité du triste dénoûment qui se préparait, et son premier mouvement fut de refuser le commandement qui lui était imposé et qui risquait de l'obliger à mettre sa signature sur un acte non moins douloureux que fatal. Le général se rendit donc chez le ministre de la guerre, et il lui exposa, dans le sens que nous venons d'indiquer, les divers motifs qui l'empêchaient d'accepter le poste auquel le gouvernement venait de l'appeler.
Le général Le Flô fit observer au chef de la troisième armée, en réponse à ses objections, que Paris n'était pas dans les conditions habituelles des places de guerre, et que l'histoire n'offrant pas un seul exemple d'une situation comparable à celle où nous nous trouvions, les règles généralement pratiquées pour les circonstances identiques n'étaient ici aucunement applicables. Il n'y avait pas seulement à Paris une enceinte et des forts avec une armée pour les
garder et une garnison pour les défendre, il y avait encore et surtout une population immense et dont l'exaltation était extrême. Si Paris était une place de guerre, c'était aussi la capitale du pays où avaient été concentrées ses plus précieuses ressources ; il était nécessaire qu'un commandement énergique et ferme vînt au milieu de l'effervescence générale faire respecter l'autorité du gouvernement, et qu'un nom nouveau pût calmer, par l'effet de son prestige encore intact, l'irritation que les derniers événements avaient fait naître et qui menaçait de dégénérer en mouvements populaires. Et quelles circonstances particulières pouvaient être en effet plus pressantes? Dans la nuit, l'émeute avait déjà fait entendre sa voix menaçante ; Mazas avait été livré ; Flourens, Minière, Léo Melliet et d'autres chefs du parti le plus avancé avaient été mis en liberté. Ayant retrouvé ses meneurs, la basse populace ne pouvait manquer de les suivre où il leur conviendrait de la mener, et une tentative rappelant celle du 31 octobre était encore à craindre. Ces coupables agitateurs n'avaient en vue que le désordre, et peut-être même le pillage : ce n'était donc pas demain, mais bien aujourd'hui même que le péril était imminent, et l'insurrection étant conduite par de tels chefs , il fLiUait s'attendre à tout. Comme conclusion, le ministre de la guerre in-
sista très-vivement pour que le général voulût bien se rendre chez M. Jules Favre, et qu'avant de prendre une résolution définitive , il écoutât encore les explications du vice-président du gouvernement.
A huit heures et demie du matin, le général alla en effet trouver M. Jules Favre au ministère des affaires étrangères. Le ministre lui fit connaître tout ce que la situation lui inspirait d'inquiétude pour la journée même qui venait de commencer. Ses appréhensions furent encore confirmées par l'arrivée du préfet de police, M. Cresson, qui venait offrir âa démission au vice-président du gouvernement, déclarant qu'en présence de l'agitation croissante qui régnait dans la ville, il ne pouvait garder son poste, convaincu de son impuissance à prévenir, à maîtriser ou à réprimer les troubles. Ainsi tout se désorganisait au moment même où l'autorité d'une main ferme était plus que jamais nécessaire. Dans des circonstances aussi graves, il était difficile pour un homme qui a toujours regardé l'ordre comme le premier besoin de toute société, de se soustraire volontairement au devoir impérieux qui venait s'imposer à lui. Pouvait-il invoquer plus longtemps, pour abriter sa responsabilité, des motifs de considération personnelle? De\/ait-il enfin se retirer devant le danger? Le chef de la troisième
armée n'hésita plus : l'émeute se dressait devant lui, les armes à la main ; comptant sur le concours de l'armée pour la combattre et la réduire, il accepta résolument le commandement en chef à l'heure même où la guerre civile allait une dernière fois, avant la fin du siège, compter ses adhérents et essayer ses forces.
La lutte que redoutait le préfet de police était en effet inévitable : elle eut lieu dans la même journée. D'ailleurs, depuis le commencement de la guerre , chaque échec un peu grave de nos armes avait été le prétexte d'une agitation populaire et même d'une révolution. Le désastre de Sedan avait été suivi de la journée du 4 septembre, et d'autres journées également néfastes avaient, depuis ce jour, fourni au parti exalté l'occasion de se signaler par ses violences. Le résultat du combat de Buzanval causa l'insurrection du 22 janvier, et la capitulation de Paris devait nous donner la Commune. Le mobile qui inspirait les chefs du parti avancé n'était donc que celui d'une ambition personnelle qui voulait s'assouvir à tout prix, et cherchait dans l'excès même de nos malheurs le moment le plus favorable pour la satisfaire.
Il ne fallait pas, cette fois, se laisser surprendre et affronter l'émeute sans avoir pris aucune mesure pour s'en rendre maîtres. Le premier soin
devait être de réunir des troupes sûres et prêtes à agir sur-le-champ : des ordres furent aussitôt donnés, et dès neuf heures du matin le général Courty se mit en marche pour rentrer dans Paris et s'établir aux Champs-Elysées. Les mobiles du Finistère, cantonnés à Gentilly, durent également se préparer à partir; mais le quartier de la place d'Italie, qui leur était indiqué comme point de concentration, était encore assez calme pour que le mouvement de cette troupe ne fût pas immédiatement effectué. Le général d'Exéa, qui se trouvait aux Lilas, près de Romainville, fut averti d'avoir à tenir sur pied une colonne qui, au besoin, prendrait à revers le quartier de Belleville. Enfin le général Blanchard, qui occupait la gare de Mont-Parnasse, était prêt à agir avec un petit corps de troupes, ainsi que la cavalerie du général Bertin de Vaux et la gendarmerie sous les ordres du général de Malroy. En attendant, le bataillon de mobiles du Finistère , qui se trouvait à l'hôtel de ville, était suffisant pour protéger cette position centrale contre une première attaque, et dans ce cas sa résistance donnerait aux autres troupes le temps d'accourir pour lui venir en aide.
Dès une heure de l'après-midi, une foule de gens armés arrivant par toutes les directions débouchaient sur la place de l'Hôtel de ville, où ils cherchaient à pénétrer : Flourens était à leur tête.
Ces forces , dont les premiers renseignements exagérèrent l'importance, ne dépassaient pas encore l'effectif habituel d'un bataillon. Mais bientôt le 61^ bataillon de la garde nationale, avec ses officiers précédés d'un personnage revêtu de l'écharpe municipale, vient se joindre aux premiers arrivés. Aux BatignoUes , le sieur Alalon , adjoint au maire du dix-septième arrondissement, fait battre la générale. A deux heures, le lOP bataillon avec son commandant Baconnet, à cheval, accompagné de Léo Melliet, adjoint du treizième arrondissement, sorti de Mazas le matin même, arrive cà son tour sur la place. De toutes parts la garde nationale des quartiers populeux prend les armes, et ses bataillons, sous l'impulsion donnée par certaines municipalités composées des individus les plus connus du parti du désordre, semblent vouloir se prononcer pour l'émeute. Aussitôt le général en chef prescrit au général Blanchard de descendre à la Cité avec un bataillon et des mitrailleuses, d'occuper les ponts, et de faire venir trois bataillons de mobiles du Finistère.
La garde nationale était très-divisée d'opinion : à Belleville même, les bataillons voulaient, en majeure partie, garder une neutralité expectante, sans intervenir ni pour un parti ni pour l'autre; toutefois quelques bataillons vinrent donner leur concours aux émeutiers. Dans d'autres quartiers,
les bataillons , composés d'hommes dévoués à l'ordre , se réunissent et vont occuper la place de la Concorde et le Palais de l'Industrie. Deux colonnes de troupes sont alors demandées au général Ducrot; l'une doit se masser sur la place de la Concorde , et l'autre auprès de" l'église Saint-Augustin. A deux heures et demie, deux bataillons de gendarmerie, sous les ordres du général de Malroy, se forment sur la place du Carrousel; ils sont appuyés de deux bataillons de garde nationale : de son côté, la division Courty reçoit l'ordre de presser son mouvement.
Cependant à l'Hôtel de ville l'agitation augmentait à tout moment : les groupes armés s'y montraient menaçants, acclamant et réclamant sur tous les tons l'organisation de la Commune. Il fallait donc faire en sorte de ne pas laisser arriver jusqu'à eux les renforts qu'ils attendaient. Mais vers deux heures et demie, une foule considérable, évaluée depuis à environ six mille hommes, débouche tout à coup sur la place par l'avenue Victoria : Jules Allix est au premier rang ' ; le
* On retrouve peu après ce même Allix au moment de la Commune. Il est appelé à siéger à l'Hôtel de ville le 29 mars, et le 5 avril il devient maire du huitiènie arrondissement. Voir le Livre rouge de la Commune, liste officielle de ses fonctionnaires , adhérents, etc., page 2. — Un vol. in- 18 jésus, Paris, Dentu. Édit. 1871.
207' bataillon de la garde nationale tout entier prend à ce moment fait et cause pour l'émeute. D'autre part, les troupes avancent : les bataillons de la mobile du Finistère, sur la fermeté desquels on peut compter, sont arrivés au 9^ secteur, dont l'un gardera le quartier général pendant que les deux autres iront s'établir à la Cité. Enfin le général Blanchard est allé, suivant l'ordre prescrit, occuper les ponts pour en interdire le passage. Le temps pressait d'ailleurs, car la collision était imminente. A trois heures de l'après-midi, le maire de Paris annonçait qu'elle était engagée : « On tire » sur l'Hôtel de ville. Le feu est assez vif, prenez 35 des mesures énergiques. »
D'après les renseignements précis, donnés postérieurement par une enquête détaillée, l'agression a eu lieu au moment où une députation, qui avait été introduite dans l'Hôtel de ville et admise devant le conseil municipal réuni en séance sous la présidence de M. Jules Ferry, sortait du palais, reconduite par des officiers de mobiles. Des gardes nationaux firent feu sur ces officiers, et blessèrent très-grièvement un adjudant. Ils tirèrent ensuite sur les fenêtres du premier étage, qui se garnirent aussitôt de troupes de la mobile du Finistère, lesquelles, furieuses de la lâche attaque faite contre leurs officiers, ripostèrent avec vigueur, et, de cette position dominante , dirigèrent sur la place
un feu plongeant dont l'effet fut immédiat. La panique s'empare de la foule, où beaucoup de curieux inoffensifs sont mêlés aux émeutiers : elle fuit de toutes parts, et en quelques instants la place est déserte ; il n'y reste que quelques morts et des blessés.
Les insurgés, surpris de cette résistance inattendue, s'étaient repliés en désordre; mais comme ils avaient d'abord fait occuper par un grand nombre des leurs les maisons qui font face à l'Hôtel de ville, ceux-ci continuèrent à tirer des fenêtres sur celles du palais, où ils apercevaient les mobiles. Ils lancèrent aussi quelques bombes explosibles, sortes de grenades sur l'efficacité desquelles ils paraissaient avoirbeaucoup compté, ainsi que des balles de même nature qui, ne pouvant percer les murs, éclataient sans faire aucun mal ' .
A ce moment les troupes régulières arrivaient de toutes parts : le général Blanchard par la Cité, pendant que les mobiles du Finistère descendaient par le côté opposé. La division Courty remontait les quais et la rue de Rivoli; la gendarmerie du général de Malroy, avec quelques bataillons de la garde nationale, se présentait par l'avenue Victoria. A cette vue, les émeutiers, craignant d'être cernés et pris, crurent prudent de chercher leur
' Voir la dépêche où M. Jules Ferry rend compte des faits aux neuf secteurs : u Nous fûmes canardés des fenêtres en face... »
salut dans la fuite. Le feu cessa alors, el les troupes vinrent occuper sans résistance les abords de l'Hôlel de ville, les quais, l'avenue Victoria et la Cité. L'échauffourée n'avait pas duré plus d'une demi-heure, et, ainsi qu'il arrivera toujours quand la troupe, faisant résolument son devoir, n'hésitera pas à ouvrir le feu , elle avait été peu meurtrière. Nous avions un officier et un adjudant de mobiles blessés; les assaillants avaient été plus éprouvés, et vingt-sept des leurs étaient tués ou blessés. Dans ce nombre figurait le sieur Sapia, chefde bataillon de la garde nationale, récemment destitué, et l'un des premiers chefs de l'émeute; blessé mortellement, il succomba le lendemain. A la suite de l'affaire, une douzaine de gardes nationaux et un capitaine du lOP bataillon, qui s'était fait remarquer par son exaltation et qui avait été l'un des premiers à commander le feu, furent saisis sur place et retenus prisonniers.
Le gouvernement s'était établi en permanence au palais de l'Elysée ; le commandant en chef se porta de sa personne sur le lieu de l'action, où il arriva au moment même où se tiraient les derniers coups de feu. Il prescrivit aussitôt les mesures d'ordre indispensables, et ordonna la réunion d'une cour martiale pour faire juger, selon la rigueur des lois militaires, les gardes nationaux arrêtés. La division Courty fut laissée auprès de
l'Hôtel de ville ; le général de Malroy prit le commandement des forces maintenues sur ce point avec ses bataillons de gendarmerie, et les troupes du général Blanchard continuèrent à occuper la Cité et à garder le parc d'artillerie de la garde nationale établi à la pointe de l'église Notre- Dame.
Les bataillons de la garde nationale qui avaient donné leur concours à l'armée dans cette déplorable journée étaient les 15% 17* et 187"; les 82% 105% 106% 13P et 165* se tenaient en réserve à l'hôtel des Invalides, prêts à se joindre, au premier signal, aux défenseurs de l'ordre; le soir même, ils purent rentrer chez eux. Pendant toute la soirée, les troupes restées sous les armes dans Paris eurent à subir de nombreuses tentatives d'embauchage ; des hommes de mauvaise mine , des femmes et même des enfants circulaient autour des rangs, cherchant à s'approcher des soldats et leur faisant de perfides insinuations pour les engager à ne pas tirer sur le peuple ou , comme ils disaient, « sur leurs frères «. Ces coupables conseils demeurèrent sans effet; les troupes conservèrent une attitude silencieuse et résolue, et le parti avancé, pour le compte duquel travaillait toute cette foule, comprit que l'heure n'était pas encore venue où il parviendrait à détourner le soldat de ses devoirs. Il était urgent de prévenir
le retour de semblables événements et d'assurer à tout prix la sécurité à l'intérieur. L'armée, qui avait à surveiller l'ennemi aux avant-postes et souffrait des cruels effets du bombardement, ne pouvait en outre user son temps et ses forces à soutenir dans les rues de la ville une lutte aussi odieuse qu'inutile. De sévères mesures préventives étaient donc absolument indispensables. La première à prendre était indiquée tout naturellement par l'effervescence des esprits, qui ne pouvait qu'être exaltée davantage par les discours insensés des orateurs des clubs; il importait donc de les fermer tout d'abord. Le sentiment général du parti de l'ordre avait depuis longtemps déjà condamné ces foyers de fermentation constante, plus particulièrement nuisibles dans une grande ville assiégée où tant de partis se trouvaient en présence, et où les émeutes se discutaient et s'organisaient publiquement dans ces réunions autorisées par le gouvernement lui-même. On devait s'attendre, pour le soir même, à un redoublement de fureur et de violences du parti vaincu, venant raconter et commenter sa défaite , pour ameuter peut-être les auditeurs des clubs en vue d'une nouvelle revanche. Le gouvernement crut donc devoir décider leur suspension immédiate, qui le même jour, à sept heures, fut généralement ordonnée.
Dans presque tous les quartiers, l'exécution de cet ordre s'accomplit sans incidents fâcheux; toutefois, à Belleville, des velléités de résistance se manifestèrent, et on se préparait déjà à employer la force en faisant intervenir cinq bataillons d'infanterie de ligne du corps du général d'Exéa. A ce moment, le général Callier, qui depuis le commencement du siège avait, autant qu'il avait pu, maintenu dans l'ordre ces quartiers difficiles compris dans son secteur, demanda par dépêche au gouvernement de surseoir jusqu'au lendemain, en ce qui regardait Belleville, à l'exécution des ordres donnés. Il représentait qu'il n'était pas possible de faire occuper militairement les clubs « sans un conflit certain; l'emploi de la troupe lui •n paraissait inopportun et dangereux. •:■> Sur ces observations, la salle Favié ne fut point fermée, et une dernière délibération put y avoir lieu. Elle fut, comme on devait s'y attendre, aussi turbulente qu'orageuse; on n'y était admis qu'en armes ; beaucoup de discours inutiles, et interrompus à tout moment par les propositions les plus impraticables, y furent prononcés; la séance tirait à sa fin , et on ne parvenait pas à s'entendre ; aucune résolution n'était prise : cependant l'assemblée décida, avant de se séparer, qu'elle irait installer aussitôt Flourens à la mairie du vingtième arrondissement, d'où elle chasserait d'abord les doua-
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niers qui la gardaient. Mais à la sortie du club, quand il s'agit de marcher pour mettre ce beau projet à exécution, il ne se trouva plus personne, et la proposition que l'assemblée avait votée avec tant d'ensemble ne fut qu'une bravade de plus ajoutée à tant d'autres. Chacun rentra chez soi, et vers une heure du matin le calme régnait partout dans la ville. Le lendemain , un piquet de trois cents hommes fut commandé à la caserne du faubourg du Temple pour occuper le club Favié, et l'opération ne rencontra pas de résistance'. L'ordre sembla dès lors rétabli pour quelque temps. Il y eut bien, le 24janvier, une légère tentative de soulèvement dans le treizième arrondissement, dont le maire fut même séquestré par les émeutiers; mais, grâce à l'énergique fermeté du commandant du 9" secteur, il fut aussitôt délivré, et cette fois l'incident se termina sans aucune espèce de conflit.
Le jugement des principaux insurgés du 22 ne put malheureusement avoir lieu tout de suite : la cour martiale réunie à l'Hôtel de ville pour prononcer sans désemparer sur le sort des prisonniers saisis les armes à la main, déclara qu'elle ne croyait pas avoir le droit de les juger. Une lettre du général de Malroy exposait ainsi les motifs de
' Un seul incident fut à signaler : un garde national ivre tira, mais sans blesser personne, un coup de feu sur la troupe.
cette décision inattendue ' : « Les termes du décret 5' du 26 septembre que M. Jules Ferry a remis lui- » même en vigueur ne se rapportent pas aux faits » dont les insurgés se sont rendus coupables, et la 5) cour martiale est incompétente. Le crime estjus- » ticiable des conseils de guerre réguliers. •>■> Bien qu'il n'approuvât pas l'interprétation donnée à l'article du décret par le maire de Paris , le commandant en chef se vit obligé de céder, une nouvelle convocation de ce tribunal spécial n'étant plus possible; mais il demanda avec instance d'étendre la compétence de la cour martiale aux cas de flagrant délit, comme celui du 22 janvier. Il ne put l'obtenir, et la mesure répressive et immédiate qu'il sollicitait avec instance contre les coupables lui fut refusée. On lui concéda seulement la formation de deux nouveaux conseils de guerre; mais comme il fallut attendre leur action régulière, qui procédait d'abord à une instruction des plus minutieuses et des plus lentes, et comme en outre ces tribunaux militaires étaient surchargés d'affaires réclamant depuis longtemps leur tour , le jugement et la condamnation des accusés se trouvèrent forcément ajournés à une époque très-lointaine. Il fallait avant tout soustraire à un coup de main possible, survenant au milieu d'une émeute nouvelle, les individus qu'on avait capturés ; on les fit
' Voir aux Appendices.
enfermer au fort de Vincennes. On leur adjoignit pour compagnons de captivité le commandant du 101' bataillon, qui avait marché à la tétc de sa troupe contre l'Hôtel de ville, et le sieur Delescluze, qui, après avoir prêché la révolte dans son journal , l'avait encouragée encore lorsque le vote populaire l'eut placé à la tête d'une des municipalités de la ville.
La disette des vivres, toujours croissante, devenait aussi l'un des plus inquiétants sujets de troubles. La misère était excessive, surtout dans les quartiers populeux, où l'ordre ne fut maintenu que grâce à des distributions régulières organisées dans les mairies. 11 y eut même à ce sujet, le 24 janvier, un commencement d'émeute qui fut facilement réprimé. Le commandant en chef, sans cesser toutefois d'exercer la plus grande surveillance à l'intérieur de Paris, où diverses troupes furent maintenues, dut alors porter son attention sur la situation militaire extérieure, que nous allons rapidement exposer pour les derniers jours du siège.