SITUATIOM MILITAIRE AU MOMENT DE L'ARMISTICE
Nous croyons indispensable d'établir, en la résumant, la situation militaire des deux parties belligérantes au moment où fut signé l'armistice , qui termina la guerre.
De l'attaque prussienne. — L'attaque des Prussiens contre Paris a compris deux phases bien distinctes : la période d'investissement et la période d'action. L'investissement, commencé par un succès non moins brillant qu'inespéré, a été conduit, il faut bien le reconnaître, avec une habileté extrême. Le 19 septembre, malgré les efforts de la défense, le mouvement tournant qui a complété le blocus absolu de la capitale avait définitivement réussi.
Quand il eut accompli cette grande opération, l'ennemi demeura dans l'inaction, occupant ses loisirs par la construction de lignes de circonvallation très-savamment étudiées et surtout trèspratiquement exécutées. A diverses reprises, les assiégés avaient fait de sérieuses tentatives pour rompre la ligne d'investissement, mais toutes
avaient échoué, et après chacun de ces efforts infructueux, la garnison de i*aris avait dû se repHer prudemment sous le canon de ses forts. Il n'est donc pas douteux que pendant toute la première période du siège, qui s'étend du 19 septembre au 27 décembre, c'est-à-dire pendant un peu plus de trois mois , l'armée allemande a fait preuve de beaucoup de vigilance et de fermeté. Non-seulement elle a su repousser les grands efforts des assiégés, mais, en outre, les petites opérations tentées chaque jour et sur tous les points l'ont toujours trouvée en éveil, et bien qu'elles aient souvent réussi, elles n'ont jamais été pour elle l'occasion d'un réel désavantage. L'ennemi était si bien sur ses gardes, que les nombreux courriers qui cherchaient à s'échapper de la ville ou à y entrer isolément ont presque toujours été saisis, et bien peu ont pu parvenir, soit de jour, soit de nuit, à tromper la sévère surveillance e;xercée sur un front dont l'étendue était cependant de près de cent kilomètres. Les seules tentatives de ce genre qui aient réussi avaient en général été tentées par la Seine, entre Saint-Denis et Bougival ; sur ce point les avantpostes allemands étaient très-faibles , et comptaient un peu, pour garantir leur investissement, sur le fleuve, qui rendait le passage très-incommode. On peut supposer aussi que les quelques
émissaires qui purent entrer dans Paris ou bien en sortir jouaient le double rôle de courriers pour le gouvernement et les familles , en même temps que celui d'espion pour le compte de l'ennemi. Quoi qu'il en soit, l'arrivée ou le départ de ces messagers a toujours été des plus difficiles : la locomotion aérienne, qui est restée ouverte jusqu'au dernier jour, a seule présenté sous ce rapport des résultats tout à fait satisfaisants.
Une opinion très -généralement accréditée a donné à croire que les Prussiens ont souvent détacbé de leurs troupes d'investissement des forces plus ou moins considérables pour les envoyer, comme renforts, aux autres corps qui avaient à combattre nos armées de province. Beaucoup de journaux de Paris ont propagé à satiété cette assertion , à laquelle des documents émanés de M. Gambetta lui-même ont à diverses reprises donné une certaine créance. Nous croyons, pour notre part, ces affirmations inexactes. En ce qui concerne la rive gauche , où notre surveillance personnelle a dû s'exercer pendant toute la durée du siège, nous pouvons assurer que le G" corps prussien, commandé par le général Tumpling, n'a jamais diminué ses forces, qui étaient établies entre la Seine et la Bièvre; il en a été de même du 2' corps bavarois , sous les ordres du général Von Hartmann." Le corps de la
garde qui occupait Meudon, faisait le service à Versailles et se reposait à Saint-Germain , n'a pas non plus quitté ses positions. Le 11" corps, qui, sous les ordres du général Kirbach, défendait les lignes de Saint-Cloud, y est toujours resté. Tout nous porte à affirmer que ces quatre corps sont constamment demeurés sous Paris , n'opérant d'autres mouiements que ceux que nécessitaient nos reconnaissances ou nos sorties, pour se porter alors au secours des troupes menacées. Leur total, pour l'armée du Sud, était à peu près de cent vingt ou cent cinquante mille hommes. L'armée du Nord, qui avait un périmètre plus considérable à surveiller et à défendre, pouvait moins encore que l'armée du Sud songer à dégarnir ses positions, et elle a toujours été très-nombreuse. 11 est donc moins que probable que le total des troupes d'investissement ait jamais été "réduit à un chiffre inférieur à environ trois cent mille hommes.
Après un blocus de plus de trois mois, marqué par de glorieux combats, l'armée prussienne se décida enfin à attaquer la place elle-même à la date du 27 décembre. Mais cette seconde période egt moins brillamment remplie; le rôle de l'assaillant cesse d'être aussi habilement tenu, et l'histoire doit lui réserver, à tous les points de vue, sa juste désapprobation. Tout d'abord, l'at-
taque commence contre le plateau d'Airon. Nous avons démontré, dans un précédent volume, combien la possession de cette position était devenue peu importante. Elle donnait, il est vrai, à son début, une apparence de triomphe dû au premier essai de bombardement, et dont l'ennemi avait besoin pour satisfaire aux impatiences cruelles de l'opinion publique en Allemagne. La lecture des dépêches officielles prussiennes publiées sur cet événement avec une certaine emphase et une grande exagération ne laisse aucun doute à cet égard. Mais après ce léger et vain succès, dont l'ennemi ne put même utiliser le gage matériel , il dut s'arrêter subitement en présence des forts, que les attaques redoublées de son artillerie ne sont pas parvenues à entamer; il ne put même enlever les ouvrages défensifs qui leur prêtaient leur appui. Trop éloigné pour que ses obus vinssent tomber jusque dans la ville elle-même, il dut s'arrêter et se borner à un bombardement relativement inoffensif sur les forts qu'il avait devant lui, marquant ainsi sur ce point son échec et son impuissance.
L'attaque tentée sur Saint-Denis a été également sans grande importance. JVous avons déjà expliqué qu'en admettant même — ce qui eût été toutefois un résultat considérable — que l'ennemi ait pu parvenir à enlever soit un fort, soit même
la position de Saint-Donis tout entière, les défenses sérieuses qui l'auraient ensuite arrêté devant la place n'en subsistaient pas moins. En conséquence, on pouvait, de ce côté, redouter une alerte; mais le danger, le grand danger n'était pas là.
Il était au Sud. C'est là en effet que les Prussiens avaient porté leur principal effort; c'est là qu'avait lieu la lutte acharnée, celle qui, avec le temps, pouvait devenir décisive. A Saint-Denis, les Prussiens avaient quatre-vingts pièces d'attaque, et soixante étaient en outre dirigées sur les forts de l'Est; tandis qu'au sud de Paris ils devaient avoir environ deux cents pièces tournées contre la ville même, dont vingt-quatre dans une seule batterie à Meudon.
Cette formidable accumulation de moyens offensifs criblait pendant le jour nos forts de projectiles incessants ; la nuit était réservée à leur action, alors beaucoup plus terrible, sur les quartiers de la place qu'elle pouvait atteindre. Il avait fallu, de ce côté, développer les ressources de la défense dans une proportion très-vaste, et nous étions même parvenus en peu de temps à soutenir la violence du feu avec des résultats satisfaisants. Les forts, beaucoup plus exposés, avaient souffert, mais le terme de leur résistance était bien difficile à prévoir, et dans l'état des choses, au moment
de l'armistice , il était certainement encore trèséloigné.
Nous devons donc, 'en adversaire impartial , reconnaître que la première partie des opérations allemandes autour de Paris a été digne ,de tout éloge; mais, en revanche, nous devons aussi constater que pendant leur deuxième période ces opérations ont été conduites avec une grande faiblesse. L'ennemi avait passé trois mois dans une inaction apparente, et il avait eu le temps de préparer et de mûrir un plan définitif, dont le résultat devait être le couronnement naturel des grands succès qu'il avait déjà obtenus; cependant l'attaque des Prussiens, qui s'est prononcée successivement à l'Est, au Sud et au Nord , a été mal conçue et plus mal encore exécutée. Il y a eu de leur part une grande hésitation et beaucoup de tâtonnements dans le choix du point où cette attaque devait avoir lieu : trois fois la position primitivement indiquée fut abandonnée pour une autre; les travaux de tranchées, mollement activés, demeurèrent sans utilité; et enfin le bombardement, destiné sans doute à contraindre la ville à se rendre à merci, ij'eut d'autres conséquences que de donner aux sentiments des assiégés une force plus énergique encore en vue de la résistance poussée jusqu'à ses dernières limites. D'ailleurs, on sentait que l'ennemi ne paraissait pas lui-même bien
confiant dans l'issue de l'attaque entreprise contre une cité si vivement défendue, et dont les habitants étaient depuis si longtemps connus pour leur habileté à mener la guerre des rues et des barricades.
L'artillerie ennemie a rempli certes un rôle important et exhibé, à la grande surprise de la ville qui se croyait si bien à l'abri dans son enceinte, des pièces de canon d'une forme et d'une portée jusqu'alors inconnues, et des munitions d'un calibre tout à fait inusité. Ses artilleurs ont montré beaucoup de solidité et une grande habitude de précision dans le tir; mais, en somme, tout ce déploiement excessif de moyens nouveaux perfectionnés par la science, n'a abouti qu'à un résultat non moins inhumain qu'inutile. Certainement, comme conclusion, Paris a succombé : les assaillants peuvent donc chanter victoire, car en effet ils ont triomphé; mais la chute de Paris n'a été due qu'à la sévérité de l'investissement absolu organisé par eux, et qui n'a pas permis au plus mince objet de ravitaillement de pénétrer dans ses murs. Paris n'a cédé ni à la force, ni au bombardement, ni à la crainte d'un assaut, que la prise encore bien éloignée d'un ou de plusieurs forts aurait pu rendre possible; Paris a cédé seulement à la faim. Xous ne saurions donc trop insister sur ce point capital, en ce qui regarde le
mérite de l'attaque prussienne : ce n'est pas aux efforts faits dans la seconde partie de cette attaque que les Allemands ont du la chute de la grande ville, qui aurait longtemps encore bravé leurs obus, mais bien aux mesures si remarquables qu'ils avaient prises pendant la première période du siège pour fermer hermétiquement et sur tous les points à la fois la moindre communication de Paris avec le reste du monde.
De la défense française . — La défense de Paris a été l'objet des appréciations les plus diverses. Les uns ont rendu pleine et entière justice aux immenses efforts qui ont été tentés; les autres, au contraire, ne considérant que le résultat, se sont montrés les détracteurs les plus acerbes et les plus impitoyables. La chute de Paris a, en effet, amené la fin de la guerre ; mais la grande opération militaire qui a consisté à assurer la résistance d'une gigantesque cité de plus de deux millions d'âmes, pendant près de cinq mois, contre une armée formidable ayant à son service les moyens d'attaque les plus énergiques et les plus nouveaux, ayant en outre pour elle le prestige tout récent de victoires aussi considérables que multipliées, cette opération, quelle qu'ait été malheureusement son issue, n'a pas été sans quelque valeur, et l'histoire, plus impartiale et moins passionnée que