‹ L'Armistice et la CommuneChapitre 5 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La suspension d'armes fut par nous immédiatement et scrupuleusement exécutée; notre feu cessa tout à fait et sur tous les points à l'heure indiquée. Cependant l'ennemi n'éteignit pas surle-champ tous les siens, car vers une heure du matin un projectile provenant des batteries prussiennes tomba sur le fort d'Aubervilliers; dans la journée du 27, à deux heures et demie, des pièces de campagne jetèrent des obus sur Rueil ; de nombreuses balles de rempart furent tirées le même jour sur les forts du Sud, sur les tranchées qui les relient et sur celles en avant des Hautes-Bruyères ; le même fait se produisit à Colombes. De notre côté, il ne fut pas répondu à ce feu; nous eûmes même à punir gravement un maître canonnier du fort de Noisy, qui, après minuit, avait envoyé du

bastion n" 1 treize obus à l'adresse des Prussiens'. Enfin, pour enlever tout prétexte au feu de l'ennemi, l'ordre fut donné par le j^énéral en chef de faire cesser sur toute la ligne les travaux en cours d'exécution, que l'artillerie allemande avait peutêtre reçu mission de contrarier, malgré la suspension conclue. Le 27, à cinq heures du soir, de nouveaux incendies éclataient à Saint-Cloud, bien que la convention y fût certainement connue de ceux qui les allumaient.

Le général de Beaufort avait été désigné par le gouvernement pour accompagner M. Jules Favre en qualité de parlementaire, et fixer, de concert avec l'état-major des armées allemandes, la délimilation précise de la ligne de l'armistice autour de Paris; mais le général dut revenir sans avoir pu arriver à une entente définitive -.

La nouvelle de la suspension d'armes fut accueillie par la population avec plus de calme qu'on ne l'avait espéré. La journée du 27 fut tranquille ; quelques désordres sans importance se produisirent seulement à la porte de la Chapelle, où s'étaient présentés de nombreux mobiles de la Seine venant de Saint-Denis, et qui, malgré la consigne, voulaient à toute force rentrer dans

• L'amiral Saisset, commandant du fort, fit metlre ce maître canonnier au cachot.

^ Voir aux Appendices.

Paris'. Dans l'après-midi, vers trois heures et demie, le 175" bataillon de la garde nationale vint faire une manifestation devant l'Hôtel de ville ; toute cette troupe rassemblée proféra des menaces de vengeance aux cris répétés de : A bas les traîtres! Mais au bout d'une demi-beure, le bataillon ne se sentant ni suivi ni soutenu, avait repris le chemin de son quartier. Enfin, le soir, à huit heures et demie, les rapports de la police constataient que l'attitude de la population était surtout résignée, et que les tentatives de provocation et d'émeute étaient demeurées inutiles. Mais, pendant la nuit, la situation prit un caractère plus alarmant : plusieurs chefs de bataillon de la garde nationale, au nombre de trente-cinq, se réunirent à la salle dite du Gaulois, au boulevard de Sébastopol , et décidèrent qu'ils n'acceptaient pas l'armistice. Ils accompagnèrent cette déclaration d'un acte de rébellion encore plus grave : méconnaissant l'autorité de laquelle ils relevaient, ils élurent entre eux un nouveau commandant de la garde nationale, le sieur Brunel, chef du

' Le vice-amiral de la Roncière, qui commandait à Saint- Denis, a jugé ainsi les mobiles de la Seine qu'il avait sous ses ordres : « Malgré les exemples, les punitions et les récompenses , la discipline ne peut s'implanter dans ces corps de mobiles de la Seine. » Voir l'ouvrage déjà cité de l'amiral, la Marine au siège de Paris , p. 378.

107" bataillon', et ils lui donnèrent un nommé Piazza pour chef d'état-major. Ils décidèrent ensuite que le rappel serait aussitôt battu dans toute la ville, et qu'avec les bataillons qu'on parviendrait à réunir on irait s'emparer des cartouches déposées dans les magasins des secteurs; après quoi on se dirigerait sur les forts de l'Est, commandés par l'amiral Saisset, que l'on espérait entrahier pour en faire le chef du mouvement. On pouvait commencer par enlever la mairie du dixième arrondissement (Temple), ce qui serait d'autant plus facile que le poste de garde nationale qui la gardait appartenait au bataillon de Brunel.

Presque à la même heure, une autre réunion délibérait à la mairie du troisième arrondissement; elle était composée spécialement des officiers des divers bataillons du quartier, et les décisions qu'elle arrêta n'étaient pas moins inquiétantes : il ne s'agissait de rien moins que de battre la générale, s'emparer de Belleville et des forts de l'Est, et marcher ensuite aux Prussiens. Ces officiers firent de vaines tentatives pour entraîner avec eux le maire de l'arrondissement, M. llonvalet.

' La Commune utilisa peu ce soi-disant général. Le 25 mars, elle le confirma dans ce grade. Le 28 , il était élu membre de la Comaïuue, et le 2 avril, mis en disponibilité comme général.

Ce mouvement était sérieusement combiné : il attestait une entente et une organisation secrètes dès longtemps préparées par certains meneurs qui rêvaient déjà de substituer leur pouvoir à celui de l'autorité régulière. Comme moyens d'action, ils débutaient tout naturellement par ordonner le pillage des cartouches, mesure qui donnait à leurs hommes les ressources nécessaires pour la lutte, et avait en même temps une apparence de patriotisme pouvant attirer à eux un plus grand nombre d'adhérents. Toutefois ce complot, qui devait trop bien réussir un peu plus tard, était encore prématuré, et il échoua.

La nuit était froide, un lent glacé soufflait avec violence et rendait difficiles les conciliabules en plein air. Cependant, dès le début de la mise à exécution des projets que nous venons de résumer, il y eut un certain ensemble. A minuit et demi, le rappel fut battu à Belleiille et dans le faubourg du Temple, et, une demi-heure plus tard, dans les dixième et treizième arrondissements. A une heure du matin, le tocsin sonnait à Saint-Laurent, à l'église Bonne-Nouvelle, puis à Saint-Vincent de Paul. A une heure et demie, des groupes se formaient sur divers points : devant Saint-Laurent, une centaine d'hommes furent d'abord réunis, et bientôt, en moins d'une heure, trois cents autres étaient venus les rejoindre. Ils

étaient tous en tenue et en armes, et appartenaient aux 107" et 136" bataillons. Devant la mairie du Temple, huit cents gardes nationaux environ se tenaient également prêts à marcher au premier signal. Vers trois heures du matin, le mouvement ne s'étant pas encore prononcé, les chefs, en présence du petit nombre d'hommes qu'ils avaient pu réunir, remirent à de meilleurs temps l'exécution de l'entreprise. Beaucoup de gardes nationaux, fatigués d'une vainc attente, rentrèrent successivement chez eux, et il ne resta bientôt plus devant Saint-Laurent que cent cinquante gardes environ, indécis sur le parti qu'ils devaient prendre. Une demi-heure plus tard , les rassemblements se dissipaient de toutes parts, et la manifestation se terminait même d'une manière complètement pacifique. Les chefs des bataillons restés sous les armes se transportèrent les uns après les autres, avec les quelques hommes qu'ils avaient pu conserver, au quartier général du 3' secteur, à la Villette, pour protester contre la reddition des forts. L'amiral Bosse les reçut avec beaucoup de calme et de sang-froid, et parvint à les renvoyer sans conflit '.

La journée du 28 se passa sans troubles : quelques meneurs tentèrent d'empêcher , à la gare de

' L'amiral reçut ainsi la visite successive d'officiers et de gardes appartenant à quinze bataillons différents.

l'Est, le départ d'un ballon qui allait porter les nouvelles en province; mais cette petite alerte n'eut pas de suites, et le ballon put partir. Dans la journée, les bataillons de la division d'Exéa, qui étaient demeurés à Belleville pour y maintenir l'ordre, rejoignirent leurs positions à l'extérieur de Paris. Au faubourg Saint-Antoine, les officiers du 73' bataillon font une tentative au !'■'■ secteur pour entraîner les marins dans le mouvement insurrectionnel. A neuf heures, le 173' bataillon, qui avait été jadis commandé par Flourens, parcourt l'avenue Daumesnil en manière de protestation, et de son côté, le 18" régiment de la garde nationale se prépare également à une manifestation. Dans cette même journée, Brunel et son chef d'état -major furent arrêtés sans résistance, et leur capture ne donna lieu à aucun désordre. Toutefois, cette effervescence et cette exaltation de ceràains bataillons de la garde nationale appartenant aux quartiers les plus turbulents avait un caractère inquiétant : il était évident que ces bataillons obéissaient à un mot d'ordre, et qu'il existait dans l'ombre une organisation régulière et habilement combinée de la révolte à laquelle ils se rattachaient, au moins par leurs chefs.

La situation se compliquait encore d'un autre côté : une certaine partie de la population, plus

éloignée du centre et qui avait beaucoup souffert en raison des inquiétudes et des privations du siège, cherchait à tout prix des compensations à ses maux. La résistance étant terminée , une foule de maraudeurs se répandirent de toutes parts dans la campagne, au nord, du côté de la Courneuve, et au sud, du côté de Clamart, pour se procurer des légumes et de la viande jusqu'aux lignes les plus éloignées de nos avant-postes; on eut grand'peine à les arrêter et à les contenir. D'ailleurs, toute crainte de conflit sur ces points avait cessé entre nos troupes et l'ennemi; mais nous pouvions considérer en silence, et l'arme au pied, sans qu'il nous fût possible, soit de protester, soit de lui porter secours, l'incendie persistant de la petite ville de Saint-Cloud , que les Allemands entretenaient encore le 28 janvier, à sept heures du soir.

Dans là matinée, tous les chefe de corps avaient été réunis au ministère de la guerre. Bien que l'armistice ne fût pas encore signé, ses conditions étaient cependant arrêtées, et la signature n'était plus retardée que par quelques difficultés secondaires. Le général Le Flô, prenant la parole, exposa aux officiers convoqués la situation telle qu'elle s'imposait au gouvernement : il ne put que constater l'épuisement absolu des vivres, l'inutilité de nouveaux cfi'orts, en même temps que les

revers successifs des armées de province; il termina ce triste tableau en faisant pressentir à quelles dures conditions le vainqueur consentait à accorder un armistice désormais indispensable. Ce fut avec une vive et profonde douleur que tous les officiers rassemblés autour du ministre accueillirent cette cruelle communication, et les sentiments qu'ils montrèrent ou qu'ils exprimèrent alors traduisaient ceux de l'armée tout entière. Le lendemain, un ordre du jour du ministre de la guerre lui fît d'ailleurs connaître officiellement la pénible vérité \

Pendant ce temps, les négociations se continuaient à Versailles. Le général de Valdan, chef d'état-major de l'armée de Paris, demandé par M. de Moltke, en remplacement du général de lîeaufort, réglait avec le chef d'état-major de l'armée allemande le détail des concessions consenties par le gouvernement pour l'armée de Paris. Il avait, certes, fallu les nécessités invincibles d'une situation inexorable pour nous obliger à accepter de telles conditions ! Tous les forts devaient être remis entre les mains des Prussiens, et l'armée assiégée abandonnerait au vainqueur ses armes et ses canons. Nous avions vainement négocié pour obtenir que les troupes qui nous étaient laissées pour la surveillance inté-

' Voir aux Appendices.

rieure de Paris fussent portées à trente mille hommes; l'ennemi s'était obstinément refusé à ce que l'eflectif de douze mille fût dépassé. Cette seule division restait chargée, avec la gendarmerie, de la défense de l'ordre menacé dès la première heure par des forces adverses qui allaient chaque jour accroître leur puissance jusqu'au moment de leur abominable triomphe. Aucun avantage n'avait été stipulé en faveur de la garde mobile, qui partageait le sort de l'armée. La garde nationale seule avait eu, pour ainsi dire, les honneurs de la guerre; elle conservait ses armes, chargée qu'elle était, par une bizarre ironie du sort ou peut-être par une intention préconçue du vainqueur, de faire la police de la ville. On sait, et nous le i errons bientôt, comment elle s'acquitta de cette tâche! Ce même jour, le ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, s'enorgueillissait, comme d'une véritable victoire, d'avoir obtenu gain de cause sur ce point délicat ; à l'entendre, l'honneur de la capitale était sauf, puisque ceux de ses habitants qui avaient pris part à la défense ne subissaient pas l'humiliation du désarmement. Tout le monde cependant ne partageait pas cet avis, l'auteur de ce livre tout le premier; il était facile, en effet, d'après les symptômes signalés dès le premier jour dans l'attitude de la garde nationale, de comprendre que

la force considérable qui lui était laissée allait devenir promptement un danger, surtout en pré^ sence du peu de ressources défensives que posséderait le gouvernement. Depuis, M. Jules Favre a dû reconnaître publiquement, dans une circonstance solennelle, combien avait été malheureux et fatal l'article de la convention qui favorisait si complètement la garde nationale', et dont l'acceptation avait alors rempli son cœur d'une telle joie!

Les négociations ouvertes par le gouvernement avaient été suivies par le ministre des affaires étrangères : des décisions y furent prises par lui au nom de la France tout entière, et le même acte stipula à la fois la question des élections politiques et celles qui étaient relatives à toutes les armées qui avaient combattu soit sous Paris, soit à l'extérieur, sur la Loire, à l'Ouest, au Nord et à l'Est. Le commandant en chef de l'armée de Paris ne put avoir, dans cette circonstance, aucune initiative particulière ou spéciale , il ne participa ni à la direction des négociations, ni à la rédaction de la convention, et encore moins à sa signature. Son devoir était donc tout tracé :

' A la séance du 21 mars, à l'Assemblée nationale. « — Je me suis trompé, s'écrie M. Jules Favre , en conservant les armes à la garde nationale.... J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. »

nommé par le gouvernement, il lui devait obéissance. Il subit comme tout le monde les dures conditions imposées par le vainqueur, en se résignant à faire procéder au désarmement des troupes. Aussi doit-il hautement repousser toute responsabilité dans l'accomplissement des mesures et des actes publics qui ont accompagné la désastreuse conclusion de la guerre.

Cependant la diminution des vivres obligeait le gouvernement à hâter encore la signature de l'armistice; il était nécessaire que cette formalité eût lieu dans la journée du 28, on ne pouvait attendre plus longtemps. Déjà, pour venir en aide à la population et utiliser tout ce qui restait d'approvisionnements dans les forts, le ministre de la guerre avait ordonné de faire distribuer quatre jours de vivres aux troupes qui s'y trouvaient, et de faire ensuite rentrer le reste dans Paris. Depuis quelque temps d'ailleurs ^^ la ville ne vivait plus guère que sur les ressources qu'une sage prévoyance avait accumulées pour l'armée. L'armistice fut en effet signé ce même jour, 28 janvier, et aussitôt les mesures nécessaires à l'accomplissement des stipulations qu'il imposait à l'armée furent prescrites par le commandant en chef. Il fallait détruire les fils destinés à mettre le feu aux mines préparées à l'avance en vue de faire, au besoin, sauter les forts; il fîillait aussi les faire

évacuer et préparer leur remise aux autorités militaires allemandes avec tout le matériel qui les garnissait. A cet effet , les portes de Paris furent fermées et toute sortie interdite. On commença par retirer des forts le plus de vivres qu'on put emporter; malheureusement le manque d'attelages obligea de laisser sur divers points une certaine quantité d'approvisionnements dont l'ennemi s'empara. Dans leur impatience de prendre possession des forts qu'ils avaient regardés si longtemps sans pouvoir s'en approcher, les Allemands se présentèrent le 29 janvier au matin, en divers endroits, avant l'heure indiquée, pour remplacer nos troupes ; à la maison Millaud et à Vitry notamment , ils insistèrent pour franchir aussitôt nos lignes. Mais c'est à midi seulement qu'ils durent faire leur entrée dans les ouvrages que nous leur abandonnions : chaque* fort fut remis à leurs commissaires par la garnison qui l'avait occupé, et celle-ci rentra aussitôt de tous les côtés à la fois dans l'enceinte.

La nouvelle de la signature de l'armistice et sa publication sur les murs de la ville causèrent à la population, en raison de ses dures conditions jusqu'alors demeurées incertaines pour elle, une douloureuse et profonde émotion , qui ne fut cependant la cause d'aucun trouble. D'ailleurs, la préoccupation générale était portée à ce moment

lOC .L'ARMISTICE.

sur la question des approvisionnements, devenus de plus en plus réduits. Dans la même journée, le ministre avait dû livrer aux boucheries parisiennes les chevaux de dix batteries d'artillerie : de petites émeutes avaient eu lieu aux halles et avaient été suivies du pillage de quelques denrées. On prit des mesures pour empêcher le retour de ces scènes de tumulte, qui se reproduisirent cependant le lendemain. Quant à l'ennemi, il s'établit paisiblement dans les forts, et organisa des patrouilles pour en surveiller les alentours et les abords. Dans la soirée du 29, un détachement de deux cents hommes du régiment de grenadiers Saxon-Roi de Prusse poussa même une reconnaissance jusqu'à l'avancée de la porte de Romainville, se mettant ainsi en violation flagrante de la convention. Toutefois , sur les représentations qui furent faites à ses officiers, ce détachement se retira. Nous signalons surtout cet incident, parce qu'il y eut lieu d'en constater plusieurs fois encore le renouvellement.

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