ÉTAT MORAL DE L'ARMÉE APRÈS L'ARMISTICE
L'armée, rentrée dans la capitale, y demeura sous la surveillance des baïonnettes prussiennes depuis le 29 janvier, jour de la reddition des forts, jusqu'à la signature de la paix, le 3 mars; elle était encore très - nombreuse. Son effectif s'élevait à 250,000 hommes \ savoir :
Troupes de ligne. . . 4,590 officiers, 126,657 hommes. Troupes de marine. . 366 — 13,665 —
Garde mobile .... 2,548 — .102,843 —
Total 7,504 — 243,165 —
Il résultait, en outre, des renseignements fournis par l'intendance, que le chiffre des hommes en traitement, tant dans les hôpitaux militaires que dans les nombreuses ambulances, soit publiques, soit privées, était d'environ 40,000, sur lesquels près de 32,000 blessés par le feu de l'ennemi.
Jamais un gouvernement n'avait imposé à des soldats une épreuve comparable à celle qui était infligée à l'armée de Paris. Si les souffrances
* Voir aux Appendices.
physiques do la captivité et de la prison en pays étranger lui étaient épargnées , on lui faisait payer chèrement, à un autre poirrt de vue, ce qu'on senihlait lui présenter comme un adoucissement aux rigueurs habituelles de la guerre. Prisonnière dans Paris, elle devait subir l'humiliation du désarmement dans la capitale de la France, sa patrie, et par-dessus tout devant une garde nationale dont une partie, celle qui n'avait pas partagé ses plus sérieux dangers — (le petit nombre de ses pertes en témoignait suffisamment) — ne lui cachait pas ses sentiments hostiles. Elle allait cependant demeurer intacte et conserver ses armes. Autour de la ville où l'armée était enfermée, un ennemi hautain et fier de ses succès la surveillait, tandis que dans la ville même, d'autres causes de tristesse et de vexations se réunissaient contre elle : discours agressifs des clubs, articles irréfléchis des journaux, injures des braillards de la rue, toutes choses auxquelles il lui était interdit de répondre.
Quelle armée placée dans de semblables conditions aurait pu résister aux influences multiples qui devaient la travailler? L'avenir ne lui offrait que deux perspectives également douloureuses : la captivité si la guerre continuait, un licenciement à peu près général si la paix était conclue; dans le présent, l'oisiveté et le contact obligé
avec une population dont une partie prête à se soulever lui était contraire, et dans le passé, des souvenirs , hélas ! des plus décevants et des plus pénibles. Aussi le sentiment général qui se manifesta dans l'armée au lendemain même de la capitulation fut-il celui d'une lassitude profonde et d'un découragement complet. Après une lutte aussi terrible et aussi longue, chacun avait des aspirations différentes, mais dont la réalisation exigeait avant tout la conclusion de la paix. Les mobiles et les soldats de la réserve, arrachés pour la plupart aux travaux de leur commerce ou de leurs champs, pouvaient calculer alors les pertes que leur absence avait causées et celles que la prolongation de l'armistice allait causer encore. Ils demandaient tous, et ils ne s'en cachaient point, à retourner dans leurs foyers; ils savaient que la paix seule pouvait amener ce résultat. Certaines troupes, plus solides et mieux disciplinées, affichaient moins ouvertement leurs vœux; mais d'autres au contraire, et à leur tète les mobiles de la Seine, qui avaient toujours donné tant de preuves de leur insubordination et de leur turbulence, ne voyaient dans la fin de la guerre que l'occasion de secouer le joug trop pénible pour eux de la discipline militaire.
Dans de telles conjonctures, les officiers, depuis le sous -lieutenant jusqu'au général, sentaient
leur impuissance, et ils souhaitaient tous que la prompte et définitive conclusion de la paix vînt mettre un terme à un aussi déplorable état de choses. Les chefs de secteurs avaient voulu se retirer; le président du gouvernement dut les conjurer de conserver jusqu'à la fin leur commandement : « Au nom des plus chers intérêts de la » cité et de l'ordre public, je vous demande de " conserver votre commandement pendant la crise » présente. » Ces postes importants pouvaient devenir et sont en effet devenus dangereux, et il importait que leurs chefs y demeurassent au milieu de leurs anciens soldats , qu'au moment d'un péril quelconque ils parviendraient peut-être mieux que personne à maintenir dans l'ordre et dans le devoir.
Dès le 28, jour de la signature de l'armistice, la police avait signalé de regrettables scènes d'ivresse et de débauche qui s'étaient passées au boulevard de la Chapelle. Le lendemain 29, elle demandait au gouvernement de caserner les troupes , en constatant le danger qui devait résulter des campements sur les places ou les promenades publiques; elle ajoutait qu'il y avait plus d'inconiTnients encore pour la sûreté et la bonne tenue de la ville à laisser les soldats logés chez les habitants. Elle signalait aussi des actes de rébellion de plusieurs mobiles du 9' secteur, qui,
ayant voulu arracher des clôtures et des arbres pour faire du feu , avaient menacé les agents chargés de les en empêcher; ses rapports disaient, enfin, qu'un très-grand nombre de soldats de la troupe et de la mobile étaient journellement rencontrés en état complet d'ivresse.
La division de douze mille hommes que les stipulations de l'armistice autorisaient à conserver armée dans Paris, fut composée de la manière suivante :
Le général Faron , commandant.
l""" brigade , général de la Mariouze.
2*= brigade, général Valentin.
3" brigade, général Daudel.
35« et 42» de ligne, 109% 110% 113« et 114« régiments de marche.
La gendarmerie garda ses fusils et dut continuer son utile service pour le maintien de l'ordre. Le reste de l'armée rendit peu à peu ses armes. Les Allemands nous avaient donné trois semaines pour compléter cette opération. Elle fut retardée un moment, le 11 février, par suite des craintes d'un soulèvement populaire; mais sur les pressantes injonctions de l'ennemi, elle fut reprise le 14 et terminée le 19 février. On avait dû expliquer aux Prussiens que le retard survenu devait surtout être attribué au manque de chevaux, que nous avions successivement livrés comme viande de boucherie.
Les causes de démoralisation et de désorganisation que nous venons de signaler agirent avec une rapidité fatale, mais elles n'apparurent dans toute leur gravité qu'à la fin de février. En suivant l'ordre chronologique des événements , nous verrons les influences mauvaises qui troublaient la population civile, et auxquelles elle se laissait sensiblement entraîner, s'étendre peu à peu jusqu'à l'armée et préparer les coupables défaillances qui signalèrent la journée à jamais néfaste du 18 mars.
30 janvier.
Les pillages continuent aux halles, malgré la plus active surveillance. On s'efforce, d'autre part, de faire rentrer dans leurs communes respectives les gardes nationaux de la banlieue qui avaient été organisés en bataillons au début du siège, notamment ceux de Saint-Denis, de Gentilly, de Vanves, de Vitry, etc. Enfin, la foule se presse à la préfecture de police pour obtenir les cartes de circulation qui permettent de s'éloigner de Paris ou de dépasser les lignes.
Ce môme jour, le général Callier signale au commandant en chef une proposition écrite qui a été répandue dans son secteur à Belleville". Ce document est signé d'un sieur Lemaître, chef
* Voir aux Appendices. "
du 145' bataillon de la garde nationale; il émet l'avis :
1" Que chaque bataillon désigne un garde et un officier pour former un comité par arrondissement;
2° Que chaque groupe, ainsi constitué, élise un chef qui recevra le titre de général d'arrondissement, et, en outre, un délégué;
3° La réunion de ces délégués formera un comité central.
Les adhésions devaient être reçues au café de la Garde nationale, rue de Bretagne, n° 49.
Tel fut le berceau du Comité central de la garde nationale, qui usurpa si peu de temps après un important rôle politique.
31 janvier.
Les prisonniers faits par nous pendant le siège sont remis entre les mains de l'autorité militaire allemande pour être échangés contre un même nombre de prisonniers français qui durent être dirigés sur l'armée de la Loire. La journée fut calme à Paris : une foule compacte se rendit aux avant-postes par la route d'Italie et par la route d'Allemagne, devant le 2' secteur. Cette foule montrait des dispositions pacifiques, et cherchait seulement à se procurer, par voie d'achat, des
vivres de meilleure qualité que ceux qu'on pouvait trouver à Paris.
Le soir, par suite de la menace d'un mouvement populaire qui n'eut pas lieu, la salle Favié, à Belleville, est occupée par un détachement armé.
Ce même jour, MM. Jules Simon et Lavertujon, membres du gouvernement, sont envoyés à Bordeaux pour conférer avec M. Gambetta.