‹ L'Arnolphe de MolièreChapitre 2 sur 4 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

j PARIS

PAUL OLLENDOHFF, ÉDITEUR

iS bis, rue de Richelieu

IL A ÉTÉ TIRÉ DK CET GIVRAGE

15 exemplaires sur pnpier de Chine.

S^ ^ ®' quelque chose peuL sembler inu- ^^J^ tile, en ce rnoade où tant de choses eL de gens sont inutiles, c'est une conférence de plus sur uq sujet qui a déjà fourni matière à tant de conférences. Je ne sache guère en effet comédie qui en ait inspiré davantage. La première en date, qui est incontestablement la meilleure, aurait bien dû pourtant décourager d'en faire d'autres. Impossible d'exposer avec plus d'esprit les objections ;

impossible, d'y répondre avec plus de bon sens. Mais cette conférence, qui remonte au 1*' juin 1663, avait, aux yeux des contemporains, un tort considérable, celui d'être de l'auteur de la pièce, de M. de Molière luimême. On trouva outrecuidant qu'un auteur attaqué se défendît en personne, et, qui pis est, se défendît en poète comique, c'est-à-dire fit de ses critiques une comédie, et des plus vives. Il plut des réponses et ce fut un beau bruit. Les échos en sont venus jusqu'à nous, fournissant une ample tablature à messieurs les commentateurs. Si bien qu'à mon tour il m'a pris envie de vous raconter cette bataille, une des plus hardies qu'ait livrées Molière, et de laquelle date cette grande campagne contre les dévots, que, tout mort qu'il est, — pas si mort que ses adversaires le voudraient bien, — il poursuit encore aujourd'hui, grâce à Tartufe,

Disons donc deux mots^ si vous le voulez bien, de toutes ces pièces mises en conférences et de toutes ces conférences mises en pièces.

Je puis, du reste, faire valoir, à ma décharge,

LARNOLPHE DE MOLIERE. 3

qu'à mesure que ]è temps passait et que les hommes se renouvelaient — si les hommes se renourellent, — à mesure du moins qiie changeaient les mœurs, la comédie de Molière apparaissait aux critiques sous des aspects nouveaux, dont plusieurs fort inattendus pour Molière, si le sort eût voulu, pour notre bonheur, qu'il eût la vie- aussi dure que ses chefs-d'œuvre et qu'il pût lire les fantaisies que ceux-ci ont inspirées de notre temps.

C'est sur ces aspects-là que je me réserve d'insister tout à l'heure, comme j'ai fait dans ma causerie sur le ' Misanthrope, et sans craindre davantage de froisser ce qu'au risque de passer pour un esprit arriéré, j'appellerai les préjugés romantiques sur Molière.

Arriéré! quand j'étudie le maître, je voudrais l'être, — de deux cent vingt ans au moins pour le pouvoir étudier sur le vif. Je sais que la traversée des âges produit sur les chefsd'œuvre le même effet que la traversée des Indes sur le bon vin ; ce qu'ils ont d'imperfections se dépose ; ils y gagnent cette saveur unique et ce bouquet d'immortalité qui font

L*ARNOLPHB DB MOLIÈRE.

que, quand on en débouche une bouteille, je veux dire quand on en joue un quelque part, les dou2e ou quinze cents personnes appelées à la dégustation se recueillent dans un môme sentiment de religion et de bien-être. Mais il n'est pas défendu pourtant d'aimer le vin dans sa nouveauté, et je crois qu*il serait bon, si c'était possible, de remonter les âges et d'écouter la comédie de Molière avec les oreilles de ses contemporains, de façon à la juger avec la môme vivacité que si nous ne l'avions jamais entendue.

J'ai peine à croire, je l'avoue, que les grands hommes soient si peu dans le. secret de leur génie qu'on le prétend de. nos jours ; et il me semble que si je pouvais interroger Molière lui-môme sur son œuvre, il m'en dirait des choses au moins aussi sensées que celles qu'en ont pu dire Messieurs tel ou tel, dont les noms figurent, en petits caractères, au bas de chaque page de ses œuvres dans les éditions Variorum,

Et si ce désir, hélas ! si vain quoique si vif, de revoir et d'entendre un auteur depuis si longtemps enseveli qu'on ne sait plus mC*me

l'arnolphb DB MOLIÈRR. 5

où git sa cendre, si ce désir est concevable, c'est surtout quand il part d'un comédien, car je ne veux. pas ôtre autre chose, et qu'il s'applique à un grand homme qui. fut un comédien aussi, et (|ai, sans aucun doute, faisait de son jeu le commentaire le plus précis et le plus profond de son œuvre.

Un de ines amis, très informé de toutes les choses du: théâtre, esprit . ingénieux et chercheur, a écrit la Fremière représentation du Misanthrope, et l'opuscule est charmant. Mais' la première du Misanthrope ne fut pas une bataille, elle ne fit pas date dans la vie de Molière, comme celle des Précieuses ou celle de Tartufe, ou celle enfin de V Ecole des femmes.

Ah ! c'est, celle-ci que j'aurais voulu qu'il nous donnât l Tâchons d'y suppléer une minute, dussions- nous, à défaut de son érudition, appeler un peu l'imagination au secours.

Supposons-nous, si vous le voulez bien, revenus à l'an de grâce 4662, au lendemain de la Noël, et tâchons de nous orienter, car tout Parisiens que nous sommes, transportés

6 i/âRNOLPHE DB MOLIERB.

en plein siècle de Louis XI V, nous nous faisons un peu l'effet d'arriver de province.

C'est l'aurore du grand règne. Louis a vingt-cinq ans. L'Etat c'est /m, depuis surtout que Fouquet est à Vincennes. Il mène de front les affaires et les plaisirs, négocie avec les républicains de Hollande, malmène le Saint- Père, rudoie Philippe IV, soudoie Charles II, et, en même temps, danse et compose des ballets où font merveille sa grande mine et sa belle jambe, et sa noble chevelure flottante, cax ce n'est que dans di:[L ans qu'il désespérera le monde en prenant la perruque. C'est là que l'admirent les yeux de tourterelle de cette petite blonde, modeste, tendre, et boiteuse comme la prière, qui s'appelle mademoiselle Louise La Heaume Le Blanc de la Vallière. Ils sont dans la première ferveur de cet amour, qui eût tant fait pardonner à Louis, s'il ne l'eût trahi ; il en naîtra Tannée prochaine un fils, à la venue duquel assistera pieusement Colbert. Le roi, adoré d'elle, est idolâtré de tous; il est déjà le Soleil; nec pluribus impar^ dit la devise qu'il vient de

prendre, au carrousel des Tuileries. La cour autour de lui se pâme. Le temps n*est plus des âpres génies. Descartes est à l'index ; voilà quatre mois que Pascal est mort ; Corneille subsiste, mais non plus entier, et ce n'est pas Cinna qu'on répète à l'Hôtel de Bourgogne, c'est Sophonisbe. Son frère Thomas a plus de succès que lui. Boileau compose ses premières Satires. La Fontaine, encore peu connu, fait pleurer les nymphes de Vaux. Racine est un jeune homme de vingt-deux ans, à qui s'intéresse Molière, qui lui jouera dans un an la Thébaîde. Le grand homme du moment, l'homme écouté, le dispensateur des grâces, c'est Chapelain. Il reproche à Molière de tomber dans la scurrilité. Le règne des Précieuses n'est pas consommé. Somaize a publié cette année même leur grand Dictionnaire.

Leurs bureaux d'esprit, leurs alcôves fout l'office de la presse. Seulement elles se divisent, pour Molière, en alcôves pour et en alcôves contre ; et le grand introducteur de ces doctes ruelles, l'abbé Dubuisson, l'honore de son embarrassante protection. Il y a bien

s LARNOLPHE Dfi MOLIERE.

une dizaine d'abbés à TAcadémie) et quelques évêques; cela, d'ailleurs, ne semble pas suffire... aux abbés; et Tun deux, le d'Aubignac, si fort ennemi de Corneille, vient d'en fonder une autre, l'académie des Allégoristes ; elle se réunit cbez Tabbé de Yilleserain ; les dames y sont admises. — Il y a une troisième académie, celle de Danse ; elle a été fondée par le roi même, pour remédier aux apus introduits dans Vart par les désordres et la confusion des dernières guerres ; abus capables de porter ledit art à une ruine irréparable. Dieu merci ! grâce à Louis XIV , la danse est sauvée ; M. Jourdain l'apprendra. Mais allons au théâtre, s'il vous plaît.

Paris en a plusieurs : le Marais, l'Hôtel de Bourgogne, le Palais-Royal; il y a la troupe espagnole qui a fait four à la ville, mais que la reine a fait réussir à la cour ; il y a les Italiens, qui alternent au Palais-Royal avec la troupe de Monsieur. La mort de Mazarin a porté un coup à l'Opéra naissant; on n'entend plus guère chanter ces faussets particuliers que Madame de Longueville, charitable, appe-

LAKNOLPUE DE MOLIERE.

lait des incommodés. La troupe royale, ceux qu'on nomme les Grands Comédiens, ce sont ces Messieurs de l'Hôtel de Bourgogne, les Floridor, les Montlleury, les Beauchâteau , la laide et sublime Desœiliets. Us jouent, comme la troupe de Monsieur, les mardis, vendredis et dimanches ; parfois le jeudi, si la pièce est la Camim de Corneille le jeune, ou Persée et Démétrius. L'hiver est la saison des tragédies, à cause des belles recettes qu'elles font; cela changera peut-être... Molière cependant risque aujourd'hui sa comédie nouvelle. En voici l'affiche, rouge et noire ; voyez ; elle annonce pour deux heures, ÏEcok des Femmes; point de noms d'acteurs, mais on sait qu'il joue dans toutes ses pièces.

L'affiche dit deux heures : mais vous n'ignorez pas que l'heure du dîner retarde le spectacle; on ne commence plus qu'après quatre heures, d'autant que c'est l'usage d'attendre que la salle soit remplie ; si bien qu'on ne sort guère qu'à sept, et cela fait crier. Heureusement nous avons la nouvelle invention, les chandelles au coin des

rttes, qui durent jusqu'à minuit; c'est admirable.

Nous voici au théâtre ; on entre ; il y a quelque poussée ; comme d'habitude, les mousquetaires font tapage ; ils prétendent, étant de la maison du roi, entrer sans payer ; cas de querelle, et de temps en temps Ton tue à Molière un portier ; aussi Saint-Germain et Gillot ontils Tépée. Nous qui ne sommes que clercs ou bourgeois, pour quinze sols nous irons au parterre ; les loges sont de trois livres ; les belles galeries dorées de cent dix sols ; les seigneurs du bel air donnent un demi-louis pour être sur le théâtre. Connaissez -vous la salle ? Voilà qui est plus beau que le jeu de paume du Marais. C'est celle que Richelieu fît bâtir pour Mirame ; le roi Ta donnée à Molière, de moitié avec les Italiens, après que le sieur Ratabon^ surintendant des bâtiments, eut commencé à démolir le Petit-Bourbon sans prévenir la troupe, qui se trouva une belle après-midi sans théâtre. On y tient mille à l'aise, et puisque nous sommes debout comme les cinq cents qui sont au parterre, considérons le lieu.

LAllNOLPHB DE MOLIERE. 11

L'éclairage est brillant, et ne rappelle que de loin les deux lattes mises en croix avec une chandelle à chaque bout, qui composaient le luminaire, aux premiers temps de Louis XIII ; il est à présent de deux lustres de dix bougies, pendus au-dessus de l'avant-scène d'où l'on les descend pour les moucher, et qu'on lève quand la pièce commence. Point de rampe :

une grille ; point de trou du souffleur : le souffleur est derrière la scène ; point d'orchestre : les six violons sont dans une loge. Ces loges, où sont nos précieuses^ sont fort incommodes; on n'y voit guère ; mais l'important est qu'on soit vue. Entendez-vous sur la scène le fracas des marquis s'embrassant et remuant les chaises de paille ? En voici qui écartent le rideau pour faire des mines à certaine loge ; à celle de Ninon, je pense ; n'est-ce pas elle, là-bas, qui a quitté pour Molière, — ils sont amis, — sa petite cour de la rue des Tournelles ?... Mais le brouhaha redouble. Un Périgourdin près de nous demande de qui est la pièce. Son voisin lui répond ; il est distrait, sans doute, car il répond en rimes:

12 l'aRNOLPHB dé MOLIÈRE.

C'est une pièce de Molière ;

Cet écrivain par sa manière

Charme aujourd'hui toute la cour ;

De la façon que son nom court

Il doit être par delà Rome ;

J'en suis ravi, car c'est mon homme.

— Molière ! dit lePérigouidin. Je le connais ; il a passé chez nous ; il menait ï Illustre Théâtre.

— Justement, repart un autre, un Parisien, qui semble assez honnête homme ; et il y fut médiocrement reçu.

— C'est qu'il voulut jouer Nicomèdc ou Pompée et qu'il n'est point merveilleux acteur, si ce n'est dans le ridicule.

— C'est l'avis commun, et l'on le drape à l'Hôtel de Bourgogne sur la façon dont il joue le tragique.

— Un garçon d'esprit toutefois... 11 m'afait pâmer de rire dans telle pièce de Scarron...

mais aussi, ce Scarron, quel génie!... Vraiment, ce Molière est à Paris !

— Depuis quatre ans; Monsieur patronne sa troupe; et il plaît au Roi, dont il est valet de chambre.

— Que me dites-vous là? Mais c'est un personnage.

— Il serait vrai, si son métier de comédien ne lui faisait tort; et les autres valets de chambre ne souffrent qu'impatiemment de partager avec lui l'honneur de faire le lit du roi. Cependant il persiste : cela lui donne ses entrées ; il observe les hommes, fournit ses tablettes et s'oriente sur l'humeur du maître...

— Mais valet de chambre ! 11 était donc de bonne famille ?

— La charge lui vient de son père, qui était en outre tapissier.

— Et ce père Ta laissé jeter dans le théâtre !

— Il s'y est jeté de lui-même il y a quelque dix-sept ans ; et il est à décider si ce fut l'amour d'une comédienne qui lui fit suivre le théâtre, ou l'amour du théâtre qui lui fit suivre la comédienne.

— La profession le passionnait à ce point ?

— Jusque là, qu'étudiant Térence avec Monsieur le prince de Conti, il allait, en sortant, sur le Pont-Neuf, s'offrir à l'Orviétan,

14 l'aRNOLPHB de MOLIERE.

pour lui remplacer son pitre, pendu pour ses mérites ou mis à mal par les médecines de son maître.

— Et qui est la comédienne qui l'enleva?...

Joue-t-elle toujours ?

— Toujours, bien qu'elle ne soit plus jeune, et qu'on fait chansonnée quand elle fit la naïade dans le prologue des Fâcheux,», Vous savez?... La chanson de la Coquille,., qui réclame un poisson plus frais... C'est la Béjart, pardieu; Madeleine Béjart, dont, toute réflexion faite, Molière vient d'épouser la sœur.

— Il en a épousé la sœur ?

— Toute jeune; c'est du fruit bien vert pour lui ; d'où les méchants bruits qui courent.

— De méchants bruits ? Parlez, parlez.

— Cela ne se peut dire qu'à l'oreille...

— Y croyez-vous ?.. Sa ftlle !...

— Je crois Molière honnête homme, et il a des ennemis.

— Un satiriste n'en saurait manquer.

— Et des plus cruels : car il en fait rire.

— C'est juste.

— Ajoutez qu'il est riche ; comment endurer

qu'il lo^e rue Richelieu, qu'il ait des meubles précieux^ des lustres, des miroirs, des cabinets, des tableaux et des tapisseries, et que, reçu dans les meilleures compagnies, tout comédien qu'il est, il tranche assez du grand seigneur pour rendre tous les dîners qu'il reçoit ?

— Cela crie vengeance, en effet... Mais que dit sa femme et comment se comporte-t-elle ?

— Heuh ! heuh !...

— Gomment diable! Est-ce que ?...

— Hélhél

— Diantre I Mais vous disiez qu'il vient de l'épouser ?

— En janvier dernier... Entre nous, ce serait dommage ; car il ne s'est pas conduit avec elle en Sganurelle, mais en Ariste... Je pense que vous connaissez VEcole des Maris ?

— On me l'a fait lire.

• — On assure que Molière s'est peint dans Ariste; et l'éducation que préconise ce bonhomme est celle qu'il a donnée à sa femme, car il l'a élevée lui-même...

— Bonne précaution, encore que Scarron la

16 LARNOLPHB D£ MOLIÈRE.

déclare inutile Mais que pensez-vous du

fait ?

— Qu'il est possible ; et j'ai observé que Molière a repris cette pièce au moment même de son mariage...

— Si j'en crois le titre de celle d'aujourd'hui, nous allons sans doute voir la contrepartie. Je gage que Molière a changé d'avis, et qu'il esta présent pour Sganarelle...

— Nous le saurons tout à l'heure : le rideau monte.

Le rideau monte effectivement, et nous découvre la scène, assez étroite et encombrée de spectateurs du bel air, assis à droite e^ à gauche, dans des postures qui montrent que la plupart savent qu'ils se donnent eux-mêmes en spectacle. On se jette quelques noms à l'oreille : c'est M. le duc de la Feuillade, c'est M. le commandeur de Souvré, c'est M. le comte de Broussin... J'entends nommer Plapisson.

un personnage assez dédaigneux , de ceuxlà évidemment qui, à l'hôtel de Bourgogne, partent avant la fin du spectacle, pour ne pas ouïr la farce qu'on donne après la tragédie.

Le décor est fort simple : c'est deux maisons sur le devant et, le reste, une place de ville. « Il faut une chaise, une bourse et des jetons.» Voilà pour la mise en scène et les accessoires. Au reste, que pourrait-on mieux faire, n'ayant point de coulisses, et tous les acteurs réduits à entrer par le fond, comme le veulent ces deux rangs de marquis en demi-cercle? — C'est un mal dont on a pris son parti ; et Ton lie supprime ces places que dans les pièces à machines, ou chez le roi.

Cependant le brouhaha qui suit d'ordinaire le lever du rideau , compliqué de quintes de toux, de crachements, de mouchements et de remuements de chaises, ce brouhaha s'apaise, et derrière les marquis, là-bas, paraissent deux bourgeois, ce semble, de mise assez cossue, qui s'avancent sur le devant de la scène ; et l'approche du premier excite dans la salle ce léger mouvement d'aise et cet épanouissement de physionomie qui signifient clairement: a Ah ! ah ! le voilà, c'est lui ; nous allons rire !» au moins chez ceux qui ont la conscience bonne et la rate saine.

IS l'aRNOLPHB de MOLIÈRE.

C'est lui: c'est Molière ; vous le reconnaissez; ou plutôt, point du tout; ce n'est pas Molière, car il joue; c'est son personnage que vous avez sous les yeux ; un homme de quai'ante ans passés, assez bien nourri, de bonne mine et l'air fort satisfait de soi ; il y a dans sa toilette quelque prétention au bel air ; c'est un certain Arnolphe, qui a du bien, et qui, nous apprend son compère , se fait appeler Monsieur de la Souche ; vieux garçon (cela se voit), l'œil encore vif, la lèvre grasse, aimant les bons contes, un bon raillard, eût dit Rabelais, et qui se flatte de les savoir toutes : écoutez-le dauber sur les maris ; il ne tarit pas, il en fait gorge chaude ; oui, mais repart le compère à qui cet ennemi des maris vient de confier son prochain mariage,

Qui rit d'autrui Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.

N'a-t-il point de peur de quelque disgrâce comme celles qu'il a tant raillées? Gare alors, gare

Qu'aux carrefours on ne le tympanise I

l'abnolphb DB MOLIÂRE. 19

— Mon Dieu, notre ami, réplique notre homme d*un air de supériorité tout à fait réjouissant , n*ayez crainte ; je connais les femmes ; je suis sûr de mon affaire ; bien huppé qui m'attrapera !

A cette merveilleuse confiance dans ses ressources, à cette certitude goguenarde et vaniteuse, il n'est pas difQcile de deviner que nous avons devant nous le ridicule de la pièce et nous nous préparons déjà à voir Tinfaillible attrapé. Toutefois, écoutons son secret : car il va libéralement nous le dire. Cette admirable rubrique, cet unique moyen de n'être point... ce que vous savez, — c'est d'épouser une sotte.

Une sotte ! le compère se récrie ; et j'en vois beaucoup dans les loges, qui ne se récrient pas moins ; la doctrine scandalise nos précieuses, qui se sentent visées par Arnolphe dans ces Spirituelles qui ne parleraient rien que cercle et que ruelles ; voyez l'impertinent qui soutient

Que femme qui compose en sait plus qu'il ne faut !

Il va plus loin : il veut que la sienne

En clartés peu sublime

Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime, Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon, Et qu'on vienne à lui dire à son tour : Qu'y met-on? Il veut qu'elle réponde : Une tarte à la crème 1

A ce mot qui fait éclater le parterre, les dames pincent les lèvres, un quidam à notre côté, à mine discrète et fade, poète probablement, murmure : « Cela est grossier » ; et M. de la Feuillade, sur le théâtre , lève les bras au ciel d'un air de pitié. Voilà une pièce qui commence mal. Gomment prend-on Molière au mot ? Ne voit-on pas que c'est son personnage qui parle ? — Il poursuit ; il raconte son entreprise ; il veut une moitié qui dépende toute de lui ; celle qu'il a choisie lui inspira de Tamour dès quatre ans ; il Ta achetée de sa mère, une bonne paysanne, qui, dit-il,

A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir.

Et il la fait élever selon sa politique, c'està-dire :

i/aRNOLPHE de MOLIÈRE. 21

. . . Ordonnant quels soins on emploierait Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.

Et vous voyez un homme enchanté ; il a réussi ; elle est simple au delà de ce qu'on peut imaginer, elle en dit à le faire pâmer de joie; jusque là que, l'autre jour, elle est venue lui demander

Avec une innocence à nulle autre pareille

Si les enfants qu'on fait se faisaient par Toreille I

A ce trait d'Arnolphe, qu'il lance d'un air épanoui, comme la chose la plus belle du monde, grand éclat de rire autour de nous, grande inquiétude parmi les clames, dont les visages disparaissent derrière les éventails; décidément, ce soir, c'est Rabelais qui souffle Molière.

Mais voici Arnolphe seul; et comme il revient de' voyage, il veut rentrer chez lui. Par malheur il a eu soin de choisir, pour veiller sur son innocente, deux valets aussi simples qu'elle ; et ces deux naïfs, disputant à qui n'ouvrira pas, laissent pester leur maître 'un bon quart d'heure à la porte. La scène semble froide au poète pincé, notre voisin, non pas à nous :

22 L*ARNOLPHB DB MOLIÈRE.

car, outre qu'il nous parait juste qu'Aruolphe soit attrapé par les choses même dont il s'est cru garantir contre toute attrape, — n'y a-t-il pas de quoi crever de rire, rien qu'à voir la face ahurie d'Alain ? L'obligeant Parisien qui renseignait tout à l'heure le Périgourdin lui dit que cet acteur est Brécourt ; c'est un comique excellent qui s'est mêlé des armes et se pique d'écrire, comme presque tous les comédiens ; le Roi dit de lui qu'il ferait rire des pierres. Quant à Georgette, c'est M"« Marotte qui la joue; une toute pouponne fillette, à qui l'on ne donne encore que de petits rôles, à qui même on fournit ses costumes ; Lagrange a du goût pour elle.

Doucement: voici Agnès qui entre en scène; Agnès, c'est M"® de Brie, qu'on pourrait appeler belle et bonne ; avec quel art elle s'est rajeunie pour ce rôle^ ou plutôt comme elle a su faire sortir et répandre sur toute sa personne le charme qui est dans son âme 1 C'est la meilleure de celles qu'a aimées Molière; c'est le refuge de ses péchés et de ses peines; si douce et si paisible, qu'à son âge, elle joue Agnès au

l'aRNOLPHB de MOLléRB. 23

naturel et qu*à soixante ans, quand elle voudra cesser de le jouer, le public refusera d*y entendre la du Groisy et ira lui-même, à grands cris, cliercher la de Brie pour lui rendre la vraie Agnès.

La besogne à la main? c*estunbon témoignage.

Eh bien ! Agnès, je suis de retour du voyage, En êtes-vous contente?

AGNÈS

Oui, monsieur, Dieu merci.

Et moi de vous revoir, je suis bien aise aussi. Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ?

AGNÈS

Hors les puces qui m'ont la nuit inquiétée.

Ah! vous aurez bientôt quelqu'un pour les chasser.

AGNÈS

Vous me ferez plaisir...

Et là-dessus, elle remonte, laissant le parterre en joie et Arnolphe dans le ravissement de son ouvrage. Patience; notre homme va

34 L*ARNOLFHE DE MOLIÈRE.

déchanter. Voici l'amoureux qui parait. C'est Lagrange, un acteur tout noblesse et tout feu; un vraiment honnête homme aussi. Les pousseuses de beaux sentiments, que les puces d'Agnès inquiétaient aussi furieusement, sont un peu apaisées, ce semble, par l'entrée en scène de ce joli jeune homme. Il est bien fait, avec son air éventé, ses grands cheveux blonds, ses belles dents, ses rubans et ses plumes.

Le voilà qui embrasse Arnolphe. Il ne le connaît que sous ce nom. Arnolphe est un ami de son père, à qui ce père le recommande en attendant qu'il arrive lui-même, écrit-il, pour un fait important qu'il n'explique point. Arnolphe, à qui plaît la société des jeunes gens^ pour les galanteries qu'ils aiment à dire, ouvre obligeamment sa bourse à notre Horace, et tout aussitôt le met sur le chapitre des femmes. — Voyons cela; donnez-moi la comédie; les femmes sont faciles, les maris bénins ; vous avez fait des cocus, hé? Contez-moi ça ?

— Et voyez comme son œil pétille ; l'eau lui vient à la bouche. Horace d'ailleurs ne le fait point languir; il a toute l'aimable intem-

L*ARNOLPHB I>B 3fOUBRB. 25

pérance de langue des jeunes gens, qui met toute la terre dans leur confidence ; et le voilà qui conte qu'il est épris... de qui? d'Agnès naturellement; oui, d'un jeune objet, qu'entretient dans l'ignorance certain de la Zousse ou de la Source, vous pensez qu'il a bien autre chose à faire que de s'arrêter au nom, un homme riche, mais un fou, un ridicule... Le connaissez-vous point ? — Hé oui ! je le connoi, dit Arnolphe; et il ne se peut rien voir de plus plaisant que le changement de son visage, le rapprochement de ses sourcils et la grimace dont il avale cette pilule... Mais Horace ne voit point cela, ou n'en soupçonne point la cause ; et il s'éloigne, bien aise d'avoir parlé de celle qu'il aime, et recommandant le secret, — sans doute pour se laisser le plaisir de le conter lui-même à tout le monde, et Arnolphe, un moment abattu, finit l'acte en courant après lui afin d'en tirer davantage...

Un gros bourdonnement s'élève, le parterre applaudit, les loges font les renchéries ; les . marquis sur le théâtre se lèvent avec un bruit proportionné à leur importance et vont der-

Î6 l'aRNOLPHE DB MOLIÈRE.

rière la scène agacer les comédiennes ou draper Molière chez Molière. On entoure les distributrices de rossolis et de vin d'Espagne. Un jeune homme, fort affairé, qui a. le rabat et la calotte, entre dans une loge, o&ant des confitures aux dames ; les dames sont des plus précieuses; et par notre Parisien, qui sait tout, nous apprenons que ce jeune hommeest un poète, un sieur de Visé, familier de THÔtel de Bourgogne ; il semble fort animé contre la pièce ; le mot d'obscénité est prononcé. Une voix forte répète sur la scène:

«Tarte à la crème 1 » Ah ! ah ! tarte à la crème l On rit, on querelle ; cependant on reste dans Tattente, et voici qu'Arnolphe rentre en scène. Admirez quelle passion Tanime : il en est tout bouffi ; il enrage. Il n'a pu rejoindre Horace ; il interroge ses, valets. L'amusante scène et que cela est joué l Les pauvres bêtes sont assommées de peur; ils tombent l'un et l'autre à genoux-, et y retombent jusqu'à six fois symétriquementi avec des postures inimaginables ; si cela est delà farce, comme l'assure le poète pincé^ un certain 6r..... Bross

•L*ARNOLPUB DE. MOLIÈRE. 27

Bounault, à ce que j*entends dire, — au moins cette farce ne manque-t-elle pas son but; on rit ; Ton rit davantage encore lorsqu'Arnolphe montant lui-môme chercher Agnès, Alain, seul avec Georgette, lui explique ce que c*est que la jalousie, et que la femme est, par rapport à Thomme^ comme un potage où il lui déplaît que le prochain trempe les doigts. Mais cette similitude ne parait point goûtée de nos précieuses; et en voilà qui font des haut-le-corps.». La femme un potage! Le moyen d'y tenir ! Tous les délicats seront contre la pièce et il ne restera de Molière qu*un bouffon sans conséquence. Ainsi parle Araminte à Giimène ; et Lysidas opine du bonnet.

Chut! Arnolphe reparaît; Agnès le suit; notre homme s'est à-propos rappelé son Plutarque ; il contient son courroux ; il interroge doucement, et s'efforce même de prendre part à la peine d'Agnès, qu'émeut encore le trépassement du petit chat. S'ennuyait-elle point durant l'absence d'Arnolphe ? — Jamais je ne m'ennuie, dit-elîe. Et pourquoi s'ennuie-

28 L*ARNOLPHB DB MOLIÈRE.

rait-elle, en effet? Elle ne sait ce qui lui manque. »- Et elle a tant à s'occuper! Elle se fait des cornettes ; elle lui a fait des coiffes ; de ces copieuses coiffes de nuit, qui tiennent chaud à la tête et préservent du serein. — Et il a beau la lorgner en dessous, la bonne petite âUe qu'elle est, tranquille et candide, n'avoue ni ne se déconcerte; il n'en tirera rien, s'il ne décharge franchement son cœur. — Il le fait donc, à la façon classique, avec un exorde insinuant. — Le monde est une étrange chose, Agnès! On prétend qu'un jeune homme est ici venu, que vous avez écouté ses harangues; j'ai gagé que c'était une fausseté pure... — Oh! s'écrie l'enfant, ne gagez pas, vous perdriez !... Et dans l'ingénuité de son âme, n'épargnant aucun détail à son interlocuteur étranglé de jalousie, elle conte, en un récit charmant, sa rencontre avec Horace et leur assaut de révérences ; puis, la venue de certaine vieille, envoyée par le jeune homme pour lui peindre les blessures qu'il a reçues de ses yeux et lui en demander remède ; et après ce préliminaire, les visites d'Horace lui-même...

l'aRNOLPHB de MOLIÈRE. 29

Admirez le jeu de Molière pendant cette confidence innocemment assassine! Il semble, tant il charge ses traits, ride le front, roule les yeux et joue des sourcils, qu'Arnolphe se sente pousser vraiment des cornes !

fâcheux examen d'un mystère fatal Où l'examinateur souffre seul tout le mal !

11 faut savoir pourtant jusqu'où ce pendard a poussé les affaires; il faut savoir jusqu'où l'innocence peut mener une fille. Il causait; bon; cela vous chatouillait l'âme; oui; ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?

Ohl tant! il me prenait et les mains et les bras Et de me les baiser il n'était jamais las !

— Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose? demande Arnolphe ; et voyant qu'elle se tait, interdite, il pense étrangler. Ouf I — Une rumeur, un chuchotement court dans la salle; des rires étouffés; un grand claquement d'éventails qu'agite désespérément la pudeur violée des marquises ; mais cela est bien plus fort deux mots plus loin :

Molière. Vous né le saviez pas, mesdames ? ce bouffon est plus ordurier que Taharin. Je vous dirai, si vous voulez, sa chanson du lanladenrette. Il y en a pour faire rougir un mousquetaire. — Vraiment? dit un autre. Oùselaprocure-t-on? — Comment vous trouvez -vous, madame ?Ce 2e ne vous a-t-il point indisposée? — Autant que vous, madame. Ce le, se peutil souffrir ?

De quelle étrange image on est par lui blessée!.,*

Et M. Boursault, qui a des tablettes, griffonne entre deux piliers, pendant que le parterre, en belle humeur, lance aux loges des quolibets, auxquels les laquais et les pages, ces pestes du théâtre, mêlent quelques lardons. La pièce tourne à la bataille ; mais le peuple est pour Molière; il ne doit pas être inquiet.

11 reparaît en effet, intrépide ; il n'est point, lui, de ces auteurs au faible cœur, qui tremblent et se dérobent; il paie de sa personne; il est constamment en scène, faisant son per* sonnage entre ces deux rangs de marquis dont

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il entend les murmures et dont les railleries le couchent enjoué. Gela ne le trouble point, et il porte bravement sa pièce, faisant tête tour à tour aux loges, aux galeries et au théâtre. Aux connaisseurs en courage d'apprécier celui-là.

Il rentre donc, et dès ses premiers motssoulève une inimitié nouvelle. — Tout s'est passé comme le voulait Arnolphe. Horace est confondu, Agnès lui a jeté la pierre, et le jaloux veut préparer la petite à l'honneur des noces qu'il lui prépare ; à cet effet, et en attendant le notaire, il lui fait un ample et mirifique discours sur les devoirs du mariage et la condition {subalterne où glt la femme en la société ;

Du côté de la barbe est la toute-puissance. .. Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, A son supérieur le moindre petit frère.

N'approche point encor de la docilité.

Et de l'obéissance et de l'humilité Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son mattre !

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Et la pauvre petite ne sait où se fourrer quand ce barbu tout-puissant lui parle des chaudières bouillantes

Où. l'on plonge en enfer les femmes mal vivantes.

Quandila clos ce sermon, en l'invitantà faire la révérence, comme en passant devant le sacrement, il lui fait lire, pour sa gouverne, un joli petit moisi livret, dirait maître François, destiné à être son unique entretien, et qui renferme

Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée..»

avec son exercice journalier,..

Tout cela est le développement naturel du caractère d'Arnolphe ; il n'est point de libertin ayant pris sa retraite et entré au giron du mariage qui u'ail, pour sa défense et le morigônement de sa moitié, appelé au secours la religion et le diable; le bon de l'Eglise, disentils, c'est qu'elle occupe nos femmes et les range au devoir. Mais ceux qui cabalent contre Molière ne veulent point entendre la raillerie;

ils feignent de voir un sacrilège dans ces extravagances d'Arnolphe; on murmure dans des coinsoù nous n'avions vu personne encore; des personnages, de noir vêtus, crasseux et mal en point, s'y révèlent par des effarouchements pieux et des yeux de côté ; et les mains ne se contentent plus de se lever au ciel, j'en vois qui esquissent des signes de croix. Ecoutez comme le murmure gagne : — Cela est choquer nos mystères!... Tourner la religion en ridicule !... Où s'arrêtera cette fureur?.,. N'at-il de respect pour rien?... Et plus bas encore : — Je vous le disais bien qu'il avait épousé sa fille !

Mais cet orage sous terre ne semble pas étonner le comédien. Il va, soutenu par les applaudissements du parterre ; et le parterre c'est la bonne moitié de la salle; la pièce continue, hardie, grosse de verve. Agnès est rentrée, et voici Horace qui revient. Arnolphe est en humeur de rire ; il plaint l'amoureux qu'il suppose déconfît; il le plaint, l'hypocrite, et le raille, entre cuir et chair : Un grès ! comment? on vous a jeté un grès ?

Diantre I ce ne sont pas des prunes que cela?

Et feignant de Tintérôt, protecteur et goguenard : Bah 1 bah I la fille vous aime, vous vous raccrocherez. Il ne croit pas si bien dire : et Tétourneau de blondin lui confie avec admiration

Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté Et qu'on n'attendrait point de sa simplicité.

L'amour est un grand maître : il a donné de l'esprit à Agnès, Cette pierre, ce grès, vous m'entendez bien ?

Avec un mot de lettre est tombée à ses pieds .

Une lettre I une lettre d* Agnès ! ne trouvezvous pas cela plaisant, seigneur Arnolphe ?

Oui, fort plaisant

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