‹ L'Arnolphe de MolièreChapitre 3 sur 4 · HORACE · texte numérisé non relu

HORACE

Qu'avez-vous ?

Moi ? rien. C'est que [je tousse.

L'amoureux lui veut faire admirer ce fond d'âme, admirable en effet, que révèle chaque mot du billet; Arnolphe n'y entend qu'une chose : c'est qu'il avait bien raison de ne pas vouloir qu'Agnès apprît à écrire; voilà à quoi lui sert cet art funeste ! Et n'y tenant plus, las de réprimer sa bile à force de contorsions, il prend congé. Que va-t-il faire ? Il ne sait ; il enrage et surtout d'aimer, car il aime, et se l'avoue, comme un sot. Le troisième acte le laisse en cet état, sur le point d'entrer chez Agnès, pour voir sa contenance après un trait

si noir. — Et le bruit reprend de plus belle, du parterre aux galeries; la division se marque plus fort que jamais, entre le commun public, ravi des amours d'Agnès et passionnément désireux de savoir comment elle échappera à son bec-cornu, et le beau monde, mêlé d'auteurs et de dévots, qui crie au scandale et invoque Dieu et les sergents, — d'autant plus altérés que le succès se prononce et qu'ils sentent Molière, auteur et acteur, tout près de gagner la partie.

— II a pillé Scarron ! dit l'un.

— Straparole î ajoute l'autre.

— Dorimon ! renchérit un troisième.

— Qu'est cela, Dorimon ?

— Vous ne connaissez pas Dorimon, l'auteur de cette pièce de l'an passé, VEcole des Cocus ? c'est un de nos bons esprits.

— Il les pille tous !

— Ceux-là et les autres ! Il a acheté à la veuve de Guillot Gorju toute une valise de manuscrits ! c'est de cette valise qu'il tiie ses pièces !

— Vous êtes sûr ?

— Je le liens de M. Somaize.

— Tout cela n'est que plate bouffonnerie.

Si ce genre triomphe, tout est perdu ; nous allons devenir l'opprobre de? humains !

— C'est un athéiste ! 11 drape les dix commandements ! II mettra en scène les sept péchés mortels...

— On en a brûlé pour moins que cela.

— Et Monsieur patronne cette troupe !

— Oh ! il est censé leur faire une pension, mais il ne la paie pas.

— Silence donc ! crie le parterre. On a commencé.

C'est encore Molière qui rouvre le quatrième acte ; et, tout entier à son rôle , il nous peint Arnolphe rongeant son frein, jaune de bile, tantôt poussant de pitoyables soupirs, tantôt crossant du pied, cherchant où décharger son courroux, et à chacune de ces inflexions plaisantes, et de ces brusques changements d'intonation, où ii excelle, et que ses rivaux traitent d'affectation, la gaîté se communique et s'accroît. Arnolphe a vu Agnès et elle était tranquille: hé ouï, tranquille; elle le tue, cl

n'a pas l'air d'y toucher ! il n'en revient pas. Que faire cependant ? Il Taime, il faut sortir de là. Il cherche dans sa tête, si absorbé, qu'il ne voit ni n'entend le notaire, et qu'il s'en suit une longue scène de coq-à-l'âne, dont le public se réjouit, et qui met le sceau au succès. Puis le jaloux s'assure de ses valets, il les style, leur fait répéter la façon dont ils chargeront Horace, s'il se présente ; il médite de soudoyer pour espion le savetier du coin; il veut redoubler de précautions...

Le nigaud ne sait rien. Il eût admiré bien davantage la sécurité d'Agnès s'il eût su que pendant qu'il était chez elle, marchant ^ grands pas, ruminant, grondant, cassant les porcelaines et donnant force coups de pied au petit chien, — Horace, lui, était dans l'armoire, où, sur le point d'être surprise, Agnès, qui l'avait appelé du balcon, l'avait vivement enfermé au tnqmtrac des pas d'Arnolphe sur les degrés... Mais, comme de coutume, c'est encore Horace qui lui raconte la scène ; Horace qui le croit toujours son ami, ne l'ayant, de son étui, ni vu, ni entendu parler... et Horace

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lui en confie bien davantage ; ce soir il enlève Agnès; il y suffit d'une échelle, Agnès ouvrira la fenêtre, et tous deux prendront la volée.

Ainsi dit Tamoureux, affolé de joie, et il s'enfuit, chercher Téchelle, sans doute. Voilà Arnolphe plus bas que jamais.

Pour comble, son compère du premier acte, Fexcellent Chrysale, survient pour le souper où Arnolphe l'avait invité, et maintenant le désinvite ; et le bonhomme, qui est de lignée gauloise, entame derechef la question du matin, celle inépuisable du cocquaige ; et il fait le panégyrique de cette condition, pleine, à ce qu'il assure, de compensations merveilleuses et enviables à bien des maris. L'on pense comme Arnolphe l'écoute. Gela ne fait que l'animer davantage ; et, le compère aussitôt renvoyé, il court s'armer, lui et ses valets, de bâtons bien en main, dont ils accueilleront Horace sur son échelle, à l'heure propice.

Ils n'y manquent pas. Horace est culbuté par ce lourdaud d'Alain; il tombe sur la place, et les complices le croient mort ; les voilà, épouvantés, qui se retirent... Mais à

vingt ans, on ne se laisse pas ainsi déferrer Fàme du corps; et comme Ârnolphe est à songer, Horace encore une fois reparaît à ses yeux. La Providence, qui veut qu* Arnolphe soit berné selon ses mérites, prend toujours soin de lui adresser le jeune éventé : et instruit par lui de toutes choses, ce routier de la galanterie ne peut cependant parer aux ruses naïves d'une innocente I Horace donc lui raconte comment Agnès est venue aussi voir s'il était mort; et quelle joie elle a fait éclater, à voir qu'il n'en était rien ; et que, ne voulant plus retourner chez soi, elle s'est commise à la foi du jeune homme, ne sachant quels périls elle court , par la faute de celui qui l'a tenue ignorante; et qu'en attendant qu'Horace, qui la veut épouser honnêtement, ait préparé son père à ce mariage, il faut trouver asile chez quelque ami ; et que cet ami , ce sera Arnolphe, à qui Horace va remettre la petite, s'il y consent. . .

S'il y consent I cela ne se demande pas. Le traître, bénissant ce coup de fortune, se cache dans son allée, s'enveloppe le nez dans son

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manteau, et prend la main d'Agnès^ qui ne le reconnaît point. Les deux enfants — ils le sont par la confiance et la pureté de cœur — se font de louchants adieux, qu'Arnolplie abrège en tirant Agnès par la manche...

Horace s'en va; et la grande scène, que Molière a si bien su faire attendre, commence enfin, admirable de vérité humaine et de force comique.

L'homme attaque, naturellement; il est le plus fort; il raille, il nargue, il contrefait l'innocente, il l'insulte, le brutal :

Ahl ah ! si jeune encor, vous jouez de ces tours ! Votre simplicité qui semble sans pareille, Demande si Ton fait les enfants par l'oreille, Et vous savez donner des rendez-vous la nuit ! . . . Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits?.. Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école !

Et éclatant en injures grotesques :

Ah ! Coquine ! . . .

Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein.. . Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal

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La pauvre enfant a grand peur tout d'abord ; mais elle sent son droit, cela la rend forte, et elle tient bravement tête. — Pourquoi me criez-vous ? dit-elle.

Je n'entends point de mal à tout ce que j'ai fait.

Horace me veut pour femme,

... Et vous m'avez prêché, Qu'il se faut marier pour ôter le péché.

— Oui, dit Arnolphe, enrageant; mais je voulais vous épouser, moi^

— Ah 1 repart l'enfant, vous, ce n'est pas la même chose ; vous faites le mariage terrible ; lui,

... Il le fait si rempli de plaisirs Que de se marier, il donne des désirs.

— Ah ! c'est que vous Taimez ! gronde le jaloux.

£t elle, toujours tranquille, opposant à ses invectives de Cassandre des mots tout divins :

Oui, je l'aime I...

— Le deviez-vous aimer, impertinente^

— Hélas !

Est-ce que j'en puis mais? Lui seul en est la cause Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose. . .

D'ailleurs,

Quel mal cela peut-il vous faire ?•

— Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui !

Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte ?

— Vous?

— Oui.

— Hélas I non !

— Ck)mment, non !

— Voulez-vous que je mente?

— Pourquoi ne pas m'aimer, madame l'imprudente ?

— Mon Dieu 1 Ce n'est pas moi que vous devez blâmer . Que né vous êtes-vous comme lui, fait aimer ! Je ne vous en ai pas empêché, que je pense. .

Qu'a-l-il à répondre ?... Qu'il a fait ce qu'il a pu : qu'il n'a pas réussi. Et elle, alors, achevant d'un coup ce roué, qui se flattait de connaître toutes les rubriques :

Vraiment ! il en sait donc là-dessus plus que vous ; Car à se fjaire aimer il n'a pas eu de peine.

Et voilà Arnolphe forcé de confesser à part que là-dessud aussi.

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Une sotte en sait plus que le plus habile homme!

Ah 1 pauvre sot toi-même, qui ne veux pas comprendre que c'est tout simplement que le cœur a plus d'esprit que l'esprit !

Mais il a perdu le sens, il se ravale à lui reprocher l'argent qu'il a dépensé pour elle : Horace vous rendra tout, fait-elle. — Et les obligations que vous m'avez, les soins que j'ai pris de vous?... — Oh! comme Agnès le rabroue là-dessus! Ne sait-elle pas bien qu'elle est une bête, et par sa faute à lui ? Si Horace l'en guérit, elle devra beaucoup plus à Horace qu'à Arnolphe, qui l'a laissée une sotte.

Quand il entend cela, et devine le travail qui s'est fait dans cette franche petite tête, le lourdaud s'emporte : peu s'en faut qu'il la batte. . .

Et quelques coups de poings satisferaient son cœur. — Hélas ! vous le'pouvez, si cela peut vous plaire,

dit l'enfant ; et cette douceur fait qu'il n'ose ; et tout en pestant, et comiùe si en ne rompant pas de coups l'innocente, il eût fait acte méritoire, il offre la paix ; il consent à pardonner

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le mal dont il est Tau leur; en retour il demande qu'on Taime. — Hélas ! elle le voudrait du meilleur de son cœur, mais quoi I elle ne peut. — Force-toi, lui dit-il. Et voilà notre homme qui fait la bête, il se. jette à genoux, aussi grotesque dans sa soumission que tout à l'heure dans son courroux :

Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. Ecoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant. Contemple ma personne Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave et leste.

Tu le seras toujours, va, je te le proteste, Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; Tout comme tu voudras tu pourras te conduire; Je ne m'explique i)oint, et cela, c'est tout dire, (il part.) Jusqu'où la passion peut-elle faire aller ! (Haut.) Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler: Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer ? Veux tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux?— Veux-tu que je me tue ? Oui, dis, si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.

Hélas ! tout ce qu'il fait là, Horace au désespoir le ferait comme lui, mais il a vingt ans, et ce serait touchant et pathétique ; Arnolphe en a quarante-deux, il est absurde et ridicule ; et Agnès, qui Ta docilement écouté, dans les meilleures intentions du monde, exprime Ta vis du public quand elle dit :

Tenez, tous vos discours ne me touchent point Tâme; Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

Et c'est au milieu des rires qu' Arnolphe reçoit cette nasarde. Ah ! comme Molière joue cette scène 1 Et qui résisterait à ces sons filés, à ces larmes niaises, à ces postures étourdissantes ? Et tout cela est la vérité même, mais grossie comme dans ces miroirs où Ton ne peut se regarder sans pouffer de soi-même ; les délicats crieront à l'outrance ; les céladons à la profanation; le parterre s'abandonne bonnement, lui ; Molière veut qu'il rie, il rit.

Et la partie est gagnée. La pièce court à sa fin, portée sur la bonne humeur de tous; Arnolphe se relève exaspéré, fait enfermer

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Agnès, trahit Horace qui vient le prier d*intercéder pour lui près de son père. . . Aussi quelle joie lorsqu'on voit le dénouement tourner contre le traître l II veut que ce père marie promptement Horace : le père y donne les mains, mais c'est à Agnès qu'il le marie ; et Agnès, par un de ces coups du ciel qui se produisent toujours à la fin d*un cinquième acte, se trouve aussi avoir un père, qui la revendique, toujours pour la donner à Horace, et qui paiera Arnolphe, qui pis est. . . Sous cette pluie de camouflets célestes, notre homme n'en peut plus, il ne trouve rien à dire, il s'en va, comme un homme assommé, avec un « Ouf ! » qui est son dernier soupir.. • È finlta la commedia !

Grande rumeur. On ne s'en va pas pourtant.

On sait que Molière va reparaître ; car il est Vorateur de sa troupe ; en cette qualité c'est lui qui fait l'annonce du prochain spectacle. Dans la presse des marquis debout et gesticulant, le voici, en effet, qui fait sa révérence au publie : il est pâle sous son fard ; il y a

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du tremblement daus sa voix, tout à Theure si ferme et si chaude : c'est Thomme cette fois qui vieut à nous. Des applaudissements s'élèvent au parterre, aux galeries ; les loges font grise mine : sauf Ninon, — sauf quelques belles encore ; et des manants à face suspecte font voler quelques pommes sur les planches.

Il n'en est pas ému. (A VAmour médecin, il recevra jusqu'à des pipes cassées.) Il fait son annonce et point de harangue, bien qu'il aime l'éloquence : vendredi prochain, vingtneuvième jour de décembre, nous aurons encore Y École des Femmes. Et là-dessus il se retire : derrière les coulisses, la de Brie l'embrasse, puis la petite Marotte et M^^® Molière

elle-même

Et voici les spectateurs qui remplissent les couloirs ; cris de laquais, lazzis, les marquis sln^terpellent : '< Tarte à la crème ! » ricane Fun, « Ouf ! » s'exclame l'autre. Les auteurs s'indignent au nom des règles,, les dévois au nom de la morale ; les uns invoquent Aristote, les autres citent les Pères de l'Eglise, et le traité des spectacles de sainiCyprien,

et la première caiéchère mystagogique de saint Cyrille. Il est fort tard, sept heures au moins, la nuit est profonde, les porteurs de lanternes éclairent la montée en carrosses ou en chaises; les seigneurs prennent congé des dames, les plumes balayant la terre ; touche chez Arthénice ! Touche chez Scudéry ! On s'en va caqueter dans les ruelles; d'autres, de Vise, par exemple, courent à l'hôtel de Bourgogne, raconter la pièce aux grands comédiens renfrognés. Le Périgourdin remercie son voisin, l'obligeant Parisien, qu'il croit quelque docteur pensionné, et qui n'est qu'un mercier de la rue Saint-Denis, amateur de théâtre, qui, à toutes les premières, se cotise avec trois ou quatre voisins pour offrir une loge à leurs femmes et s'offrir le parterre à eux-mêmes. Et peu à peu le bruit s'efface; quelques discussions attardées sous les arcades : — La pièce fera fureur ! — C'est un scandale ! — Molière est un génie ! — Molière est un farceur ! — Un doucereux intervient^ et d'un air impartial : — Il faut tomber d'accord, dit-il, que si Molière n'a ni les

rencontres de Gautier-Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la bravoure de Gapitan, ni la naïveté de Jodelet, ni la panse de Gros Guillaume, ni la science du Docteur, il ne laisse pas cependant de plaire quelquefois et de divertir en son genre... Puis, on se quitte sur ce mot : « Nous verrons ce que dira Chapelain». Et en chemin nous heurtons le jeune Despréaux, qui, déjà, l'air satisfait, s'en va monologuant les vers que cinq jours plus tard il enverra pour étrennes à Molière :

En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage, Sa charmante naïveté S'en va pour jamais d'âge en âge En jouer la postérité

Voilà à peu près comme on peut se figurer la première de Y Ecole des Femmes» Les suivantes, on le sait, ne furent pas moins mouvementées. Les précieuses, appuyées des auteurs et des comédiens, essayaient leur revanche ; et les dévots se mirent de la partie;

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SOUS rétincelanle cour du jeune roi, ils creusaient déjà les sapes par où ils devaient plus tard s'introduire dans la place. Il y avait une fureur de conversions : M""^ de Longueville se mettait à pleurer ses fautes ; elle avait fort à faire. M. de Rancé allait fonder la Trappe. Le prince de Conti, Tex-condisciple, ami et protecteur de Molière, se brouillait avec lui et préparait le livre curieux où il devait, à l'occasion même de VEcole des FemmeSf le vouer aux vengeances célestes. Toute cette coalition ne put nuire à la pièce, surtout après que le roi se la fut fait jouer, le jour des Rois justement, le 6 janvier, et qu'elle l'eut fait rire, dit le véridique Loret, à s'en tenir les côtes. On continua, certes, à la fronder ; mais il vint tant de monde

Que jamais sujet important Pour le voir n'en attira tant,

continue le bon gazetier ; il avoue d'ailleurs que la chose mérite d'être vue, à cause des naïvetés d'Agnès, et il conclut avec prudence :

Voilà dès le commencement Quel fut mon propre sentiment; Sans être pourtant adversaire De ceux qui sont d'avis contraire.

Si le roi était pour, en effet, le grand Gondé paraissait très réservé ; le prince d'Enghien était contre. Le sujet passionnait la ville et la cour; Molière allait jouer sa pièce chez le comte de Soissons, chez le duc de Richelieu, chez Golbert, chez la maréchale de THospital ; les vacances de Pâques interrompirent seules le succès.

C'est à ce moment que Molière fut couché sur l'État pour une pension de mille livres.

Même chiffre que Corneille le Jeune, cinq cents livres de moins que Benserade, entre lesquels il figure sur la liste, beaucoup plus bas que Desmarets, ce fertile génie, et le sieur Chapelain, le plus grand poète français qui.

ait été, et le mieux rente certes, puisqu'il eut, lui, 3,000 livres. Il n'importe : la libéralité du roi fut précieuse à Molière, pour l'effet moral qu'elle produisit; on ne voulait voir en lui qu'un acteur, un bouffon de tréteaux ; il fallut bien désormais le prendre pour ce que

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disait le Grand-Livre : un excellent poète comique. Il se sentit encouragé et lança, le 1^'juin, sa Critique de l'Ecole des Femmes.

Sa femme parut; c'était la première fois qu'elle jouait dans une pièce de lui ; et ce fut pour le défendre, puisqu'elle eut le rôle si parisien d'Elise, la spirituelle moqueuse. Armande était à ce moment dans une situation intéressante ; mais les actrices d'alors semblent avoir pris cet accident avec plus de philosophie que de nos jours, et M"" Beauval, qui eut plus tard tant de succès dans Georgette, eut consécutivement vingt-huit indispositions de ce genre, sans que cela l'arrêtât dans sa carrière. — Il est vrai que c'était de son mari, à ce que dit l'histoire.

La. Critique portaau comble le déchaînement contre Molière. Je n'ai pas l'intention d'analyser ce petit chef-d'œuvre, qui, dans ses vingt pages, nous en dit plus que les plus gros livres sur la société polie de ce temps, — comme aussi sur l'art du théâtre ; car Molière y a mis son esthétique, marquée au coin de son admirable bon sens.

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Il courut de la pièce des clés imprimées, où Ton donnait les noms des personnages qu'il avait joués. On sait comment se vengea ce La Feuillade, l'homme de Tarte à la crème, qui, faisant mine d'embrasser Molière, lui mit le visage en sang contre les boutons de son habit. Cela mit en joie ceux qui, n'étant pas ducs et pairs, n'osaient se frotter au valet de chambre du roi ; et les pièces des Villiers, des Visé, qui font allusion à ce haut fait, invitent clairement à quelque chose de pis.

Les marquis, raillés par Molière, se montrèrent pourtant gens d'esprit ; ils rirent, et toutes les excitations des précieuses ne purent déterminer ces turlupins contents d'euxmêmes à bâtonner l'impertinent; mais les auteurs ne furent pas de si facile composition.

D'abord parut Zélindc, la Contre-Critique de V Ecole des Femmes ; œuvre de lourde digestion, que les grands comédiens, bien qu'elle fût écrite pour eux, et peut-être par l'un d'eux, ne voulurent pas jouer, sûrs qu'elle tomberait. Ils se rattrapèrent sur le Portrait du Peintre,

dont ils firent grand bruit, laissant à entendre que Corneille même, le vrai Corneille, y avait travaillé ; ce qui est faux d'ailleurs, bien qu'à ce moment Corneille ressentit en effet quelque chagrin de voir sa muse altière éclipsée par la muse gaillarde du génie nouveau venu.

Le Fortrait du Peintre eut du succès. C'est exactement la contre-épreuve de la Critique ; les rôles ridicules y sont dévolus aux partisans de Molière, voilà tout, et Molière a dit juste : « Ils ont retourné ma pièce comme un habit pour faire la leur ». Il eut la bonté grande d'aller la voir. Et ce fut, dit Fauteur des Amours de Calotin, — une des dernières pièces faites dans cette mémorable campagne.

Ce fut un charme sans égal De voir là la copie et son original.

Quelqu'un lui demanda : Mohère, qu'en dis-tu? Lui, répondit d'abord de son ton agréable :

Admirable, morbleu! du dernier admirable!

Et il lit en effet ce qu'il put pour rire; mais il n'y avait pas beaucoup de quoi. Les plus

fortes plaisanteries de la pièce roulent sur le ouf d'Arnolphe, et le le d'Agnès. Oh î sur le Uy nos gens sont intarissables. Ce Ze, dit la précieuse de Boursault ;

C'est une chose horriblement touchante;

Il m'a pris le,,, ce le fait qu'on ouvre les yeux.

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