‹ L'Arnolphe de MolièreChapitre 4 sur 4 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

En efiet, j'en vois peu qui ne donnent dedans. La beauté de ce le n'eut jamais de seconde.

CLITIE

Il est vrai que ce le contente bien du monde ; C'est un le fait exprès pour les gens délicats.

Après le 'Portrait du Peintre, et presque en même temps, parut le Panégyrique de l'Ecole des Femmes f un acte en prose, qui est, paraitil, d'un certain Robinet, gaze tier comme Loret. La pièce, sournoisement hostile à Molière,

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n'offre de remarquable qu'une théorie d'un de ses personnages, qui bat en brèche VEcole des FemmeSf en soutenant que c'est une pièce tragique, à cause du désespoir d'Arnolphe et du ouf par lequel il tâche d'exhaler la douleur qui l'étouffé. — Dans une autre pièce encore, la Guerre comique, on donne une autre raison du caractère tragique de VEcole des Femmes, c'est la mort du petit chat, qui ensanglante la scène.

Cependant Molière avait publié^ à l'occasion de sa pension , le Remerciement au Roi qu'on trouve dans ses œuvres, en tête ou en queue de la Critique : un morceau pétillant, d'un entrain de gaieté qui ne respecte rien, et que je regrette bien de n'avoir pu dire encore, à la Comédie-Française, à quelque anniversaire.

Le roi, que cette guerre de plume amusait comme une autre, lui commanda une réplique à la pièce de Boursault. Molière l'improvisa en moins de huit jours.

Sa facilité itait admirable ; il y en a dansée registre de La Grange un exemple curieux, qui semblerait faire remonter jusqu'à lui l'invention de ce qu'on appelle au théâtre les scan-

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dales, — si le scandale n'était, par essence, aussi ancien que le théâtre même. Un jour qu'on jouait par ordre, à Versailles, une pièce de M"»« de Villedieu, — une aventurière fameuse par ses deux maris bigames et par ses duels, et qui avait été, en un temps, de la troupe même de Molière, — ce jour-là donc, Molière en verve improvisa à la pièce un prologue, où il fit un marquis ridicule qui voulait prendre place sur le théâtre malgré les gardes, — j'ai dit que chez le roi cela n'était pas toléré ; — et il eut une conversation comique avec une actrice qui fit la marquise ridicule, placée au milieu de la noble assemblée. — Quel dommage que ces impromptus n'aient pas été recueillis, comme ces autres fantaisies, aux titres affriolants, le Fagoteux, le Grand Benêt de fils aussi sot que son père, qui sont mentionnées dans le même temps, et où nous eussions surpris l'invention de Molière en déshabillé, et sa muse, comme dit la chanson, un pied chaussé et l'autre nu !

VImpromptu de Versailles, du moins, nous est resté, cet impromptu^ où, mettant brave-

ment les coulisses sur la scène et se livrant tout entier, poitrine ouverte, il fit si rude guerre à ses ennemis, osa parodier ses sacrosaints confrères et proclama, si haut et si fier, la supériorité de son art.

Ce fut chez les comédiens une helle colère; j'en rougis encore après deux siècles. Mais nous sommes devenus meilleurs. Dieu merci.

Villiers écrivit la Vengeance des Marquis ^ encore un méchant petit acte insupportable ; et Montfleury le fils, à Tinstar de Rodrigue, épousant la querelle de son père, un peu écorné par Molière, lança VImpromptu de VHôtel de Condéy où il y a quelque talent : c'est de là qu'on tire le portrait, si souvent cité, de Molière dans les rôles tragiques, le nez au vent, la tête sur le dos, la perruque pleine de lauriers comme un jambon de Mayence. Mais cette vengeance parut trop lénitive à Montfleury le père, ce gros homme entripaillé, qui faisait le fier, au dire de Cyrano de Bergerac, parce qu'on ne pouvait pas le bâtonner tout entier en un jour. Montfleury couronna la campagne par une infamie grosse comme lui :

il présenta au roi une requête dans laquelle il accusa ouvertement Molière d'avoir épousé sa fille.

On sait la réponse de Louis XIV : le 28 février 1664, l'enfant né à Molière six semaines auparavant était tenu sur les fonts de baptême par le duc de Créquy, tenant pour Louis quatorzième, roi de France et de Navarre, et par la maréchale duPlessy, tenant pour M™« Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.

On peut dire, j'en conviens, que pour être grand, l'honneur n'était pas très rare : et que le fils d'Arlequin aussi fut le filleul de Louis XIV ; on peut ajouter, je ne l'ignore pas non plus, qu'en protégeant Molière, Louis XIV, à qui échappait l'ampleur de son génie, avait en vue surtout l'infatigable inventeur d'intermèdes et de ballets, qui contribuait si admirablement à l'éclat des fêtes de Versailles ; mais quels qu'en fussent les motifs, cette protection du roi couvrant le comédien si venimeusement accusé fait honneur à tous deux ; et la postérité ne doit pas trop la chicaner, puisque c'est à elle que

nous devons cet éternel bienfait : à savoir, moins de trois mois après, l'apparition du Tartufe (mai 1664).

Mais il faut que je m'arrête ici: Tamour de mon sujet ne m'a que trop entraîné déjà. — J'espère d'ailleurs, toucher prochainement un motde cette histoire, dans une autre conférence sur le chef-d'œuvre que je viens de nommer.

Aujourd'hui, nous causons de rjÉco/e desPemmes, restée, après deux cent vingt ans, la plus jeune des quatre grandes pièces de Molière.

C'est que, comme le Tartufe, elle est toujours en situation. La question femmes en France est toujours brûlante ; et tant que nous serons du monde, — grâce à elles, — elles occuperont et dérangeront nos meilleurs esprits.

Molière a toujours été soucieux de ce grand problème : leur éducation ; et aux deux bouts de sa carrière, VÉcole des Femmes et les Femmes savantes se font la réplique : cela d'ailleurs, quoiqu'il en semble, sans se contrarier aucunement. Il 7 a plus de maturité dans les Femmes savantes ; mais il n'y a pas moins de profondeur dans la générosité de l'École des

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Femmes, — Arnolphe, Horace, Agnès, sont des types impérissables, entrés pour jamais dans notre vie de tous les jours; et leur histoire, mise à la scène avec t^nt de hardiesse et de passion, était une des admirations les plus vives de l'homme de notre temps qui s'est le plus trouvé de la famille de Molière, — de Balzac. D'abord, et n'en déplaise à Aristote, la pièce est bien faite. Il n'y a rien d'amusant comme cette éternelle confidence de Tamoureux au jaloux. Tous ces récits sont si vivants, si gais, si colorés, que l'action môme produirait dix fois moins d'effet. Supposez que ce soit sous nos yeux qu'Agnès surprise enferme Horace dans l'armoire ; qu'y aura-tril là de si piquant? Mais qu'Horace, sorti de l'armoire, raconte le fait à Arnolphe, qu'il n'a pas vu, naturellement, mais qu'il a entendu soupirer, quereller le chien et se décharger sur les porcelaines, voilà la comédie, voilà l'imprévu, voilà le rire. Et ces monologues d' Arnolphe ! Il en a douze, bien comptés, dont la plupart fort longs : et pas un qui se répète ! Douze monologues 1 Qu'est-ce qu'on disait donc^ que c'est

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Cadet qui les a inventés? Il faudra lui faire jouer la pièce ; il y a de quoi grossir son répertoire, et j'espère que ce jour-là, quoique ennemi du genre, M. Sarcey ne dédaignera pas de lui prêter l'oreille.

£t dans quel style ils sont écrits, ces récits et ces monologues ! La bonne et savoureuse langue, grasse et fondante, toute bourgeoise et toute populaire , et comme dit le patron Rabelais, dont nulle part Molière ne s'est tant rapproché, légère au pourchas et hardie à la rencontre! Les académistes reprochaient à Molière ses barbarismes, ses incorrections, et les libertés qu'il se donnait d'inventer de nouvelles expressions; mais c'est tout cela, avec le vieux fonds de farce et de fabliau que La Fontaine allait piller aussi , c^e^t tout cela qui donne à son style cet éclat si franc, cette saine richesse et ce cossu qu'y admirait Sainte- Beuve.

Et cette langue est bien l'expression de sa pensée, large, vaillante et généreuse, et humaine jusqu'à la prodigalité. Ce grand railleur, quoi qu'on en ait dit, est le contraire

d'un Hamlet: Thomme le réjouit, et la femme aussi. 11 est pour la nature, pour la liberté du cœur, pour la jeunesse; en un mot, il est pour Horace, il est surtout pour Agnès, et contre Arnolphe, par conséquent.

Cela n'a pas empêché de soutenir qu'il s'y était peint; et là encore, comme pour le Misanthrope y je rencontre une théorie courante, et qui est chose sacrée pour certains admirateurs de Molière, de très bonne foi d'ailleurs. Arnolphe a l'âge de Molière ; il est le tuteur d'Agnès; il l'aime; il est jaloux; il n'est pas aimé: cela suffit: Arnolphe est Molière; et sans doute Agnès est Armande, et, car il faut être logique, Horace, cet Horace qu'avec tant d'impartialité, Molière a fait si charmant, Horace, ce sera cet impertinent abbé de Richelieu qui fut la première infidélité d' Armande.

11 suffit d'énoncer cette burlesque thèse :

elle se réfute d'elle-même. D'ailleurs j'ai fait l'historique de la pièce; et je n'ai qu'à rappeler que quand Molière composa sa pièce, il était en pleine lune de miel. Cette première infidélité, dont je viens de parler, ne date que

de la Princesse d'Élide, qui est de 1664. Molière ne peut donc Tavoir pleurée en i662. Je soutiens au contraire que dans toute cette guerre, dans la verve de VEcole des Femmes^ dans les vives attaques de la Critique^ dans les ripostes dédaigneuses, les parodies et les audaces de VImpromptu, on sent partout la prestesse éveillée, l'éclat, l'entrain et les ressources d'un homme heureux.

Et pourquoi pas? Tout réussissait alors à Molière. 11 avait conquis son public, il faisait de l'argent, il venait d'épouser la femme qu'il aimait, elle allait le rendre père, le roi le protégeait, lui livrait sa cour, il avait pour lui le champ... et le soleil.

On a voulu voir un aveu dans l'explosion :

Quoi ! j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution.

Je Taurai fait passer chez moi dès son enfance , Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ; Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants Et cru la mitonner pour moi pendant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sous la moustajche !

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Mais ce n'est là qu'une rencontre, car rien ne diffère davantage que Téducation d'Agnès et l'éducation d'Armande.

On le sait, du reste, celle-ci est celle que préconise le sage et excellent Ariste dans VÉcole des Maris f c'est-à-dire qu'elle est le contrepied de l'autre : Molière ne peut pourtant être ensemble Ariste et Arnolphe.

Faut-il le redire encore? Molière ne s'est jamais identifié avec ses créations. Je suis bien aise de rappeler que sur ce point où j'ai été si vivement critiqué, j'ai pour moi Sainte- Beuve à qui l'on ne refusera pas certes l'intelligence de Molière, a 11 se sait autant que Montaigne, dit l'illustre critique, mais, comme lui, il ne s'observe pas toujours et surtout il ne se dépeint jamais. » Quoi de surprenant à cela?

... Un grand peintre, avec pleine lai*gesse

D'une féconde idée étale la richesse

Et fait briller partout de la diversité...

Mais un peintre commun trouve une peine extrême

A sortir dans ses airs de Tamour de soi-même :

De redites sans nombre il fatigue les yeux

Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.

Ainsi parle Molière lui-même, dans eet extraordinaire poème sur la Gloire du Dôme du Val de GrâcCy qui prouve entre parenthèse quel amateur il était; et ce n*est pas moi qui dirai de lui ce qu'il dit du peintre commun.

Non; le signe de la divinité, c'est la création : l'invention, voilà le signe du génie. Il n'y a de Molière dans les types de Molière que parce que dam tous les cœurs il est toujours de l'homme !

Mais pourquoi, me dira-t-on, tenez-vous tant à prouver que Molière ne s'est pas mis en scène dans ce ridicule Arnolphe, qu'il nous représente si gaîment berné par sa pupille, une innocente, el par ses valets, deux imbéciles ? Pourquoi j'y tiens? mais parco que cette idée fausse, et comme vous le dites fort bien, si peu avantageuse à Molière, en a engendré une autre non moins incongrue: à savoir que ce rôle d'Arnolphe est un rôle tragique et qu' Arnolphe, c'est-à-dire Molière, doit nous faire pleurer au cinquième acte.

Hé oui I cette idée étrange, émise par un ennemi de Molière dans un des plus sots

pamphlets dialogues qu ait fait éclore YEcole des Femmes, cette idée a été reprise plus tard par des gens qui se disent ses admirateurs; et tandis que le sieur Robinet en prenait texte pour reprocher à Molière de ne pas savoir son métier, ces amis de Molière en prétendent, au contraire, tirer parti pour le faire admirer davantage. — D'après eux, le comble du génie, pour un poète comique, c'est de faire pleurer; pour un auteur tragique, c'est probablement de faire rire.

Je le répète, l'idée n'est pas toute neuve.

[1 paraîtrait même que des acteurs s'y seraient trompés. Lekain, — le farouche Orosmaney —

« Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur. »

Lekain, le tragique incarné, rêva de jouer le rôle d'ArnoIphe, prétendant que ce n'était pas faire une excursion dans un domaine étranger, mais rentrer dans un bien qui lui appartenait. Sans doute il réfléchit, car on ne voit pas qu'il ait jamais terrifié Agnès ni le public de ces chaudières bouillantes dont

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Arnolphe la menace et qui sont si éminemment tragiques en effet. Pourtant l'idée survécut. Au beau temps du romantisme, elle passa article de foi. Gautier la mit en beau style et Provost la mit en action. Il fit un Arnolphe quasi touchant. Quel triomphe ! Il y a quelque temps, je voyais dans un roman de Glaretie, d'ailleurs intéressant. Le troisième dessous, le récit de la mort d'un grand acteur, et ce grand acteur, au moment suprême est peint rassemblant ses forces défaillantes pour donner à son fils, acteur aussi, une leçon sur Arnolphe ; il lui apprend à le jouer au tragique, à quoi la circonstance Taide beaucoup; il meurt ensuite, extrêmement satisfait. Je n'en dirais pas autant de Molière.

Cet acteur-là n'est pas Takna, voilà ce qui me console; car on proposa à Talma de prendre le rôle ; il Fétudia et le rendit, disant que dans cette fameuse scène du cinquième acte, quand même on pourrait tourner le reste au tragique, il y aurait toujours une indication qui l'empêcherait, lui, de comprendre ainsi Arnolphe ; c'était le vers :

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Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux?

Et il avait raison. Ce vers est un trait de génie comique. Je vous défie de le prendre sur le ton noble. Vous pouvez dire en drame :

... A mon amour rien ne peut s'égaler.

Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme...

,Mais si dans ces vers vous introduisez :

Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ?

Il faut que vous changiez le ton, si vous voulez rester d'accord : parce que vous jetez dans le couplet la note comique, irrésistiblement comique; parce qu'un homme, dans l'état d'esprit où est Arnolphe, ne dira pas :

Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ?

s'il n'est un grotesque ; parce qu'un amoureux véritablement éperdu, et, par conséquent,

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touchant, ne proposera pas de s'arracher un côté de toupet, laissant à entendre qu'il désire garder l'autre côté pour une autre occasion ; parce qu'en un mot le paroxysme de la passion, qui offre toujours deux faces, la face ridicule et ia face sublime, nous dévoile ici, de par la volonté de Molière, la face ridicule, et ainsi vous serez forcé de dire au comique :

... A mon amour, rien ne peut s'égaler.

Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte ? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ? Veux-tu que je me tue? Oui, dis, si tu le veux. Je suis tout prêt, cmelle, à te prouver ma flamme.

Ah! si vous aviez entendu dire cela par Samson ! Je l'ai entendu, moi, dans un cours, en chaire, c'est-à-dire sans costume, sans geste, avec la tête seulement : mais cela suffisait et vous aviez Arnolphe tout entier sous les yeux, et Arnolphe comique, étourdissamment comique. Cela n'étonnera pas ceux qui savent quel diseur était Samson. Il lui était donné, sous ce rapport, une faveur rare : celle de réaliser

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sa propre théorie, et cette théorie, — permettez-moi de m'y arrêter en passant, — c'était que tout, au théâtre, tient à la diction ei dans la diction.

«Tout dire, tout indiquer, tout accentuer, tout faire entendre, exprimer Thomme tout entier, son éducation, ses travers, ses passions, avec ce souffle de la voix si uni, si égal en apparence, si merveilleux en réalité, si insaisissable dans la délicatesse de ses nuances qu'il n'existe pas de notation pour elles et qu'aucun instrument artificiel ne saurait les exécuter : c'était là qu'il voyait la perfection de son art, la science exquise du véritable comédien français ^ »

Il affectait de dédaigner les autres parties de l'acteur, estimant que la diction les peut remplacer, tandis que rien ne la remplace ; il trouvait d'un art grossier, par exemple, ces recettes faciles pour provoquer le rire, les entrées étourdissantes, les lazzi, les répétitions de mots, comme s'en permettait Monrose ; Monrose disait:

* M. Ed. Thierry. — Discours prononcé sur la tombe de Samson.

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Et si dans la province Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bceuf , Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf.

Et répétait: dix-neuf! ajoutant ainsi deux syllabes à son vers et estropiant son auteur. Cela horripilait Samson, pour qui un acteur du Théâtre-Français n'est jamais assez littéraire. On sait s'il Tétait, lui. Il faut dire qu'il sacrifiait tout à son art, même le goût des autres. 11 n'entendait rien en peinture, non plus qu'en musique, et cela lui était égal. Il n'avait chez lui, en fait de tableaux, que deux portraits, l'un de Molière, l'autre de Corneille. — Mais, cher maître Samson, me hasardai-je à lui demander un jour, expliquez-moi donc pourquoi l'on ne voit dans votre cabinet que ces deux portraits, qui sont deux croûtes? — Vous croyez? me répondit-il. Moi, je les trouve ressemblants.

Cela lui suffisait. Ah ! il n'eût pas écrit la Gloire du Dôme du Val de Grâce ! Et pourtant ce mécréant en peinture, une fois devant sa glace, savait se faire une tête qui était une œuvre de maître ; et quand il entrait en scène,

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la perruque était peut-être de travers et le costume incomplet, mais Thomme j était; et il n'avait qu'à parler, et l'homme vivait, vivait et charmait. Merveille, je le répète, qu'il pouvait réaliser môme loin de la scène, en face d'un verre d'eau et d'un encrier, n'ayant que son filet de voix et l'art d'en jouer pour créer une illusion complète et vous faire voir TArnolphe de Molière, ce fou fieffé, ce brutal, avec ses roulements d'yeux de jaloux qu'on dupe et ses larmes niaises !

Je dis l'Arnolphe de Molière, car nous ne sommes pas ici dans la même incertitude que pour Alceste ; nous savons comment Molière jouait le rôle; il a pris soin de nous en instruire lui-même dans la Critique ; et les indications que j'ai mises sous vos yeux dans mon compte rendu de la première, sont tirées des contemporains. S'il penchait d'un côté dans son interprétation du rôle, c'était plutôt du côté de la charge ; et principalement dans cette scène du cinquième acte, où il se sauvait ainsi d'un double danger : celui de faire plaindre Arnolphe, ce qu'il ne voulait pas; et celui de

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le rendre trop odieux, ce qui n'est pas, non plus, de Tessence de la comédie.

Car cet Arnolphe, auquel on a voulu assimiler ce généreux Molière, cet Arnolphe, si vous voulez bien y regarder de près, est un fort vilain sire. Il est égoïste et cynique, il n'a que mépris pour la nature humaine, et surtout pour cette pâte féminine, qu'il s'imagine pétrir à son gré, et à son usage. Il a acheté Agnès à quatre ans, comme un Turc, dirait Lisette, qui achète pour son harem une petite fille ; il l'a voulu rendre idiote, il le dit ; il avait défendu qu'on lui apprit à écrire ; c'est pis que ce butor de Sganarelle, qui renfermait Isabelle, mais qui la laissait lire, et Arnolphe a trouvé mieux que les verrouxetles grilles, c'est l'âme qu'il veut mettre en cette prison, l'ignorance. Tout cela pour se réserver une servante. Car le mariage, comme il l'entend, c'est une clôture, et Agnès devrait se priver de ses cinq sens pour satisfaire uniquement aux siens.

Véritablement il n'a paâ de pudeur, et, comme tous les libertins finissants, cet être sans morale et sans foi tâche à tourner à son profit

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la foi et la morale ; et il apprend le catéchisme à Agnès, comme Louis XV aux petites filles du Farc aux Cerfs; mais un catéchisme à Tusage des maris, où le Tout-Puissant, avec sa grande barbe, est constitué le gardien et le vengeur de rhonneur conjugal, et celui qui fait bouillir en enfer les femmes mal vivantes. Et ce catéchisme sera Tunique entretien d'Agnès; elle y de^ vra régler sa vie ; sans doute elle trouvera en tête \e Calendrier des vieillards

Bref, il entend la faire absolument sa chose ; et lorsqu'à la fin il la voit insensible à ses sottises, il s'emporte ; il répond à la confiance de ce pauvre Horace par une trahison, et va de ce pas se venger d'Agnès en la jetant dans « un cul de couvent », — le mot est de lui.

Tout cela, n'est-ce pas, est assez odieux en somme ; mais Molière, qui ne veut pas, dans sa comédie, de personnages odieux, parce que le sentiment qu'ils inspirent est pénible et qu'il entend nous faire rire, Molière qui, même de l'effrayant Tartufe a su faire un personnage comique, Molière, donc, a dissimulé habilement tout cet odieux du rôle d'Arnolphe en en fai-

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sant avant tout un ridicule. Il Ta peint tout boufO de vanité, se débaptisant après la quarantaine pour se faire appeler M, de la Souche il lui a donné des prétentions au bel air, et quelque esprit, dont il use comme un sot, car cela se voit. Notre homme a donc en soi et en son système une confiance imperturbable ; et comment ne rirait-on pas de lui, quand, au début de la pièce, on Fa vu avec toutes sortes d'airs de supériorité, d'ironies et de rires gras, déclarer qu'il est sûr de son affaire, qu'il a un secret infaillible^ que ce n'est pas à lui qu'on en conte et qu'il a tout expérimenté; et qu'on le voit à la fin battu par une innocente, lui, le malin, Vhomme qui sait, comme on dit aujourd'hui, s'éloigner

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!

Qui donc s'attendrirait à le voir pincé à son propre piège? Le bon Ghrysale ne l'avait-il pas prévenu ? Une sotte peut manquer à son devoir

Sans en avoir envie et sans penser le faire...?

Et Agnès effectivement :

... Ne voit pas de mal à tout ce qu'elle a fait.

Le daubeur est daubé : Teffronté railleur^ qui poursuivait de ses lardons tant d'excellents maris, n'en pouvant mais de leur destinée, il a été lui-môme l'artisan de la sienne, c'est pain bénit !

Songez-y donc ! si vous le plaigniez, il vous faudrait accuser Agnès, cette âme exquise!

Ah ! ce serait pis qu'à la tragédie, où Ton pleurait sur ce pauvre Holopheme si méchamment mis à mal par Judith ! — Car Agnès a mille raisons que n'avait pas Judith. Est-ce que vous en voulez à Agnès ? Avez-vous ce courage? Je vous en prie, laissez-la venir à vous, comme les petits enfants, avec cette candeur qui lui vient bien plus de la droiture de sa jeunesse que de l'ignorance où on la tient, avec cet air engageant et ce je ne sais quoi de tendre, que lui donne la bonté de son petit cœur. Oh ! vraiment, Shakespeare a dit de la femme : « perfide comme l'onde », et moi je dirai d'Agnès :

« claire comme Teau de la source ». Dans la transparence de sa naïve té vous voyez toutes les qualités aimables de nos filles : elle est compatissante, témoin son affliction de la mort du petit chat; elle est civile, rappelez-vous ses belles révérences; elle est enfin docile, ordonnée, travailleuse; avec cela, une petite pointe de coquetterie : c'est sa grosse passion : elle aime à être brave et leste ; ce sera bien la plus délicieuse petite bourgeoise ! Et elle ne ment jamais; non; elle est sincère comme la nature. C'est pourquoi elle est si tranquille. Elle a eu foi dans Arnolphe : « J'ai fait ce que vous m'avez dit», lui dit-elle; et c'est vrai. Elle ne lui cache rien de sa rencontre avec Horace. Pauvre jeune homme ! Il était si in* téressant ! ne fallait-il pas qu'elle le guérit ? Elle raconte tout : le plaisir qu'elle avait de ses compliments et de ses caresses ; elle en est ravie comme d'une découverte; persuadée d'ailleurs qu'une chose si douce ne saurait être condamnable. Car le mal, c'est ce qu'on fait avec peur. Elle n'a pas eu peur du tout. Il y a bien le... ruban. Elle hésite à l'avouer.

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Pourquoi? Ah ! c'est que là vraiment elle craint un peu d'avoir mal fait. Ce ruban, c'est Arnolphe qui lui en avait fait présent ; et Agnès sait que ce n'est pas bien de redonner à d'autres les présents qu'on nous fait. Tout ce qu'elle ne tient pas d'Amolphe, elle l'aurait laissé prendre, et n'eût pas cru qu'il en dût être mécontent. Pourquoi donc ?

Mais voilà qu'il s'emporte ; il lui fait une peur horrible de Dieu et du Diable ; elle est consternée. Gomment ce qui ne laisse aucun trouble au cœur serait-il un péché ? Et qu'est-ce que cela signifie, que ce qui est un crime avec Horace, qui est si bien fait et qui l'aime, soit un devoir avec Arnolphe, qui est si fâcheux de mine et de discours ? -- Elle sent qu'on ne lui dit pas tout : et elle, qui va si droit dans sa pensée, s'étonne des complications et des réticences d'Arnolphe. Elle a été plus d'une fois surprise des gros rires de cet homme à certaines questions qu'elle lui faisait et comme celle des enfants, vous savez. Il lui a fait éprouver ce sentiment des écoliers qui surprennent leur maître en flagrant délit de mensonge.

C'est un terrible juge que Tinnocence! Agnès juge Arnolphe, et elle est d'autant plus sévère, qu'ignorante comme il Ta laissée, elle ne peut lui connaître de circonstance atténuante. Elle ne sait pas combien il souffre, et quand il essaie de le lui faire comprendre^ c'est si extravagamment, c'est en forçant si grossièrement la note, qu'elle a beau l'écouter de la meilleure foi du monde... elle ne le croit pas; et elle le lui dit : Horace avec deux mots ferait cent fois plus que lui; parce qu'Horace serait naïf, parce qu'il laisserait comme elle aller son cœur tout nu, parce qu'elle croirait Horace ! Pour Arnolphe, c'en est fait; elle sent qu'il l'a trompée ; elle est dans une ombre qu'elle lui reproche, parce que c'est lui qui l'a faite, et que ceux qui font l'ombre ont de mauvais desseins; et elle va tout naturellement du cAté où elle entrevoit protection et lumière, comme les fleurs dans les caves montent vers le soupirail, vers le soleil, vers l'amour.

Ecoutez-la s'expliquer elle-même dans sa lettre :

« Je veux TOUS écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Gomme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui^ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est, car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez ; et je pense que j'en mourrais de déplaisir. »

Je ne veux gâter cette lettre par aucun commentaire; je le demande seulement: quel est le malheureux qui ne se sentira touché par cette prière d'un amour à tâtons, mêlé de craintes et d'abandonnements, et qu'elle exprime Tun ou Tautre, si franche et si simple dans son expression? Et n'était-ce pas un crime en effet punissable d'avoir

... dans rignorance et la stupidité Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?

Pour moi, je vous le déclare,^ je suife ravi que la pauvrette se défende, qu'elle ait cette noire ingratitude des esclaves, qui consiste à se sauver, et que la charmante séquestrée, pour l'aider dans sa fuite, prenne le bras de mon camarade Delaunay.

Je voulais dire d'Horace ; mais c'est que c'est la môme chose. Personne n'a joué Horace comme Delaunay. Ce charmant Horace, si bien fait pour Agnès, qui a cette candeur des jeunes hommes, la confiance, née au fond de la même ignorance de la vie et de la même générosité de cœur, cet éventé, toujours dé-

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bordant d'amour et du besoin d*en parler, si bon, si honnête, qui, devant l'ignorance d* Agnès, et les dangers où la fait se jeter la sottise d'Arnolphe, se sent le devoir du respect, qui aimerait mieux mourir que de l'abuser, cet Horace enfin, si tendre, si dévoué, si fou, — Delaunay Ta été si bien, qu'il en a mis un peu dans tous ses rôles. J'entends les vrais : ses rôles de jeunes premiers, dans lesquels il sera toujours lui-même. Toujours il modulera la chanson de Fortunio; il faudra qu'il soupire jusqu'au dernier soupir ! mais avec quel art il la module, cette chanson que Musset ne lui a pas apprise, puisqu'il l'a trouvée déjà dans Molière, cette chanson éternelle de l'adolescence amoureuse ! Et sur quel instrument infaillible et suave il l'exécute, thème et variations ! Cet instrument, vous le savez, c'est un peu son nez, mais ce n'est pas moi qui lui en ferai reproche. On a bien voulu dire que j'usais aussi du mien : et l'on a assuré qu'il faisait son bruit dans le monde à la façon d'une trompette. Celui de Delaunay, c'est une flûte en ce cas, et Tulou n'en jouait pas mieux.

Delaunay a la correction infinie, des délicatesses de diction inimaginables, le soin du détail, longtemps cherché ; il a la désinvolture et la grâce ; il saute par la fenêtre avec des jambes de quinze ans ; il est souriant, il est attendri; il a dans la gorge un tourtereau, et dans Tâme un poète ; il a tout ce que le talent peut donner de perfection ; bref, dans les Delaunay : Delaunay est incomparable.

Horace, ce type accompli du vraiment jeune homme, est un Delaunay. Et Delaunay épouse Agnès, avec qui il vivra heureux et aura beaucoup d'enfants. Molière Ta ainsi voulu, Molière toujours miséricordieux pour les jeunes, parce qu'il est pour la nature, et que la nature comme la chanson, veut des époux assortis. Il congédie Arnolphe avec un ouf, qui finit la comédie. — Que pensez-vous que dira le monde après ma mort? demandait un jour Napoléon à un de ses familiers. — Sire, le monde dira ceci, dira cela, et là-dessus une oraison funèbre dans les formes. — Vous vous trompez, interrompit TEmpereur: le monde n'en dira pas si long;

88 i/aRNOLPHE de MOLIÈRE,

il dira : ouf! — Le ouf d'Arnolphe est au gros de significations. Notons en passait q Molière avait écrit : oh ! — les premières é( tions ne portent pas autre chose — mais, à scène, il disait ouf; etla tradition a maintei cette dernière exclamation, où se voit unef( de plus le dessein de Molière de tirer le r^ au comique, car oA/peut être du style nobi ouf, non pas. C'est donc le dernier trait p lequel il achève son homme.

Sans revanche possible ! Ah ! Si Arnolp!

^|l| était autrement bâti, si, à son expérience

la vie et à sa connaissance des femmes, il J4 gnait le tact et les délicatesses d'un hpmi du monde, il y aurait pour lui quelque esp< de retour. 11 pourrait profiter du prem orage pour reparaître à la maison, caln affectueux et consolateur. Il y aurait des cha ces pour lui, aux heures de réflexion où jeune femme, négligée, se souvient et co pare, et peut-être saurait-il lui faire goûter science de Thomme au fait, avec ses ressour< infinies, de préférence à Tinspiration du jeu amant, fougueuse^ mais inégale et vite lass<

Et alors serait possible cette suite de V École des Femmes, la Revanche d'Amolpfie, qu'on assure avoir été rêvée par Dumas fils. Mais pour cela, je le répète, il faudrait qu'Arnolphe fût un autre homme ; tel que nous l'a offert Molière, il n'y a point pour lui de lendemain ; butor il est, butor il restera ; et d'ailleurs, si jamaisHorace est négligent d'Agnès, FAmour, ce grand maître, saura bien enseigner à sa charmante écolière l'art de le reconquérir et de le garder.

Concluons. La thèse que Molière a soutenue dans V École des Femmes, est la même déjà présentée dans VÉcole des Maris. 11 n'a fait que l'élargir, et d'une simple question de discipline et de gouvernement intérieur, il a fait une question d'éducation. Comment faut-il élever les femmes? Voilà ce dont il traite. Il n'existe pas de comédie plus gaie ni de sujet plus grave.

Mais d'abord je me demande si j'ai bien posé la question. Comment faut-il élever les femmes? ai-je dit. Ce n'est peut-être pas cela qu'a voulu voir Molière. Je pense qu'il s'est

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placé plus haut. Pour qui faut-il élever les femmes? Voilà ce qu'il pourrait bien avoir cherché. Autrement dit, l'éducation qu'on leur donne doit-elle avoir en vue leur bonheur à elles-mêmes, ou simplement notre plaisir?

La question posée ainsi devient terriblement plus claire. Si, dans ce gros problème, nous ne nous préoccupons que de nous autres, nous pourrons bien donner raison à Arnolphe. Il expose très crûment la théorie. La femme est un être inférieur exclusivement créé pour le service et la délectation de son seigneur et maître.

Gomme un morceau de cire entre ses mains elle est.

Il n'est pas nécessaire qu'elle ait une âme.

Au contraire. Une idiote fait admirablement l'affaire. La femme qui pense est un animal dépravé.

Si cela vous paraît trop brutal, , ajoutez, comme on fait en France, au devoir essentiel de la femme, qui est de plaire à l'homme ,

le droit de choisir et d'ajuster les chiffons grâce auxquels elle croira lui plaire davantage. Arnolphe, faisant cette concession, paraîtra fort libéral à mille et mille gens.

La théorie est simple. Ce n'est pas de l'éducation : c'est du dressage.

Au contraire, pensez-vous qu'élever une femme, ce soit la préparer à la vie, l'armer contre les risques sans nombre qu'elle y court, la fortifî'^r contre d'inévitables douleurs, et, en même temps, la rendre capable d'apprécier les choses douces, sereines et profondes, qui, à cette vie si tourmentée, donnent cependant un si haut prix ?

Alors vous serez contre Arnolphe, et je le répète, avec Molière.

L'objection qu'on peut tirer des boutades de Chrysale ne signifie rien. Molière dans les Femmes savantes, est contre Philaminte et surtout contre Armande ; parce que, par le pédantisme, la rude Philaminte enlève à la femme la grâce,

Plus belle encor que la beauté ;

parce que, par le mysticisme, Armande sacrifie la nature ; — parce que toutes deux, par suite, portent atteinte à la société humaine. Mais s'il est contre elles, il n'est pas pour Chrysale. Chrysale n'est pas le sage des Femmes savanteSy tant s'en faut : ce sage, c'est Clitandre, qui consent qu'une femme ait des clartés de tout : c'est surtout Henriette, la plus parfaite des créations féminines de Molière.

Henriette, c'est Agnès instruite. Elle a toutes les qualités charmantes de notre amie : la droiture du cœur, la tranquillité d'âme, jointe à heaucoup de finesse native et à cette vivacité de réplique, dont Arnolphe est si déconcerté au cinquième acte ; Henriette, comme Agnès, est née pour le ménagé ; mais avec tout cela, elle sait; et cela ne diminue pas son charme.

Henriette sait que les enfants qu'on fait ne se font pas par l'oreille. Elle sait quels dangers réels encourt une fille en ce monde ; et, le sachant, elle s'en peut défendre : ce que ne pourrait faire Agnès. — Jugez ce qu'Agnès fût devenue, si Horace, ce qui était possible, eût été un malhohnête homme ! — Le danger, sans

l'aRNOLPHR de MOLIÈRE. 9:J

doute, est moins grand lorsque l'ignorante a sa mère : mais il ne cesse pas d'exister : il devrait être prévenu. Je n'hésiterais pas, si j'étais mère, à révéler la maternité à ma fille ; à lui apprendre qu'en aimant, c'est à la maternité qu'on s'engage ; et que, selon qu'elle a ou non l'aveu du monde, elle sanctifie ou déshonore. La leçon vaudrait bien celle d'Arnolphe, ses chaudières bouillantes et le reste ; la jeune fille avertie en serait plus forte; bien des vertiges ainsi lui seraient épargnés, et aussi, des désillusions cruelles; et, comme la vérité est saine, je ne trouve pas que ce serait flétrir sa couronne virginale. Aucune âme ne perd à être éclairée. Agnès serait moins ingénue, mais toujours aussi chaste. Et si Ton parlait mariage devant elle, et qu'on s'étonnât de la voir, toujours paisible, résoudre son cœur aux suites de ce mot, elle répondrait avec Henriette :

Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage; Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner Qui Messe la pensée et fasse frissonner.

P4 l'aRNOLPHE de MOLIÈRE.

Ce n'est pas d'ailleurs, à ces révélations que se borne le savoir d'Henriette; qu'on y prenne garde! elle a été élevée comme la sœur Armande; elle n'a pas poussé aussi loin en philosophie, mais elle est savante, et je ne serais pas surpris que, quoi qu'elle en dise, elle sût du grec autant que femme de France. Mais elle a, par-dessus toutes choses, cette adorable qualité française, le bon sens ; et elle l'emploie, Clitandre vous le dira, à paraître ignorer les choses qu'elle sait plutôt que d'en faire pédantesquement parade. Elle a des clartés de tout : sur toutes choses donc son mari pourra faire appel à ce tact délicat qu'elle possède ; elle sera sa digne compagne et non sa servante avilie; et quand viendront ces enfants, qu'elle envisage d'avance sans frissonner, elle sera pour eux, non seulement une mère soigneuse, mais une éducatrice accomplie.

N'oublions pas cela, en effet : la femme est éducatrice par mission ; il faut donc la mettre en mesure de remplir cette tâche et de former véritablement des hommes; il faut la mettre en mesure, surtout, de la remplir sans appeler

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à l'aide certain personnage que nous avons vu poindre derrière Arnolphe et que nous retrouverons dans Tartufe.

En un mot, il faut instruire la femme. 11 le faut pour elle ; il le faut pour nous. La femme d'Arnolphe, en effet, ne saurait lui procurer que le plaisir; Henriette apportera le bonheur à Glitandre. Il n'y a pas marfage là où il n'y a pas société : il faut que les esprits s'entendent comme les cœurs. Voilà, je crois, ce qu'a voulu prouver Molière.

Et ce n'est pas, dans sa pensée, d'instruction pure qu'il s'agit, mais d'éducation : c'està-dire qu'aux livres il faut ajouter cette grande école, le monde :

Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre, Instruit mieux à mon sens que ne fait aucun livre.

Les livres pour apprendre à penser : le monde pour apprendre à vivre. C'est l'éducation anglaise, me dira-t-on, et l'éducation américaine. Je n'en disconviens pas. Mais c'est aussi l'éducation d'Ariste. Et je ne crois pas qu'aujourd'hui Molière s'effraierait beaucoup

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de cette liberté qu'on laisse aux jeunes filles chez nos voisins, — pourvu naturellement qu'on les eût armées pour la défense. Il se fierait, pour que cela ne passât pas les bornes, à ce bon sens de race que je rappelais à Toccasion d'Henriette, à ce sens exquis de la mesure et du goût, qui est inné chez nos Françaises, et, aussi, à cette galanterie respectueuse, la galanterie du galant homme, qui ne se perd chez nous qu'à cause justement de la séparation des sexes, cette séparation contraignant l'homme à se gâcher l'esprit et le cœur dans la société des filles de plaisir. — J'ai pu, pour ma part, m'assurer plus d'une fois que cette forte éducation, cette liberté des jeunes filles anglo- saxonnes, savent en faire des créatures admirablement loyales, point du tout pédantes, nullement dénuées de charme féminin; et je me suis pris à penser que nos jeunes filles françaises y puiseraient très probablement des qualités inattendues , propres à ranimer ces choses qui vont disparaissant : la conversation dans le salon, le conseil au foyer.

D'autant plus que la science aujourd'hui s'est dépouillée du crasseux appareil qui Taffublait du temps de Molière ; qu'elle s'égaie et s'humanise ; et que tel savant, qui Gccupait naguère dans l'Instruction publique le plus haut poste officiel, peut-être en même temps le plus aimable compagnon, fort capable, entre deux arrêtés ou deux découvertes, d'improviser en souriant de jolis vers, sans pour cela s'en faire accroire.

Je sais qu'on me dira que l'éducation d'Ariste, qui lui a réussi avec Léonor, n'a pas réussi à Molière avec Armande Béjart. Mais il y a à cela bien des explications : le milieu où tous deux vivaient ; le caractère vain et futile d'Armande, qui n'avait pas assez d'étoffe pour être bonne ; enfin ce point très grave que l'éducation que reçut Armande, bien qu'excellente^ eut le malheur de lui être donnée par un futur mari, et non par une mère, comme le veut la nature des choses. Molière sedonnat-il à lui-même ces explications? Il se peut bien, puisqu'à la fin de sa carrière, ses déceptions ne l'empêchèrent pas de créer cette ra-

L ARNOLIMIK DK MOLIKRE.

vissante tîgur»; d'Henriette. C'est que chez Molière, comme chez tous les véritahles poètes dramatiques, l'esprit planait au-dessus des misères du cœur ; et que ses tortures intimes n'altérèrent jamais ni son incomparable verve comique, ni la souveraine impartialité de son génie!

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