CARTE POSTALE DE ^\. PIRENNE (VERSO
culture et de la vie intellectuelle flamandes, était ouvert contre le vœu de la population flamande et inauguré avec accompagnement de discours en allemand, par un général allemand et par un recteur à demi allemand.
Mais ce n'est pas tout. Par une ironie cruelle de la destinée, la population de Gand se préoccupa fort peu de ce qui se passait ce jour-là derrière les murs de l'université. 11 n'y eut aucune démonstration; on n'observa ni enthousiasme ni irritation. Les esprits étaient exclusivement occupés par les dernières mesures administratives allemandes etl'on attendait avec angoisse et affliction le moment où elles entreraient en vigueur.
Le jour même où le gouverneur général inaugurait son cadeau magnanime à la population flamande et prononçait de grandes phrases sur la confiance réciproque et l'harmonie entre les Allemands et les Flamands^ il faisait déporter en Allemagne cinq mille ouvriers de la ville de Gand. Cinq mille braves Flamands furent arrachés contre leur gré à leurs foyers, et on les conduisit sous escorte à la gare où on les embarqua pour leur nouvelle destination.
Peut-on imaginer une meilleure illustration de l'état réel des choses en Belgique ? Et l'ennemi le plus acharné de l'Allemagne eût-il rêvé un cadre
plus saisissant à riiiauguration de l'université allemande que la déportation en masse des Flamands organisée par le gouverneur général luimême ?
M. von Bissing avait raison quand il faisait allusion aux deux « sœurs héroïques » qui dirigent le monde, la pensée et le sabre. Mais on peut trouver qu^il manquait un peu de sagesse en signifiant le 24 octobre, d'une façon si éclatante, que c'était le sabre qui détenait le haut commandement et que la pensée était mise au rancart.
Les professeurs hollandais et le gouverneur général.
Je poursuis mon analyse delà réponse allemande. Parlant du fonctionnement futur de Tuniversité flamande, elle nous donne ce renseignement très curieux : « Il sera procédé sous peu à la nomination d'un nombre important de Flamands ainsi que de Hollandais au poste de professeur. »
Les nominations annoncées ont été faites depuis lors; mais je ne puis m'empêcher de penser que dans le passage cité Pauteur de la réponse a laissé échapper un aveu bien compromettant.
Tout lecteur se demandera sans doute avec
étonnement : mais s'il y a tant de Flamands qui veulent bien faire des conférences à cette université, comment se fait-il qu'on ait besoin de recourir à des Hollandais? Si Tony recourt, c'est donc que Toffre est insuffisante, c'est donc que l'université flamande fondée par le gouvernement allemand n'est pas si bien vue des Flamands qu'on veut nous le faire croire.
Une autre question que cette même phrase imprudente nous oblige à poser à l'auteur de la réponse est celle-ci : n'a-t-il donc pas la moindre idée de ce que pensent les savants hollandais de la réforme universitaire du gouverneur ? Ne connaît-il pas la protestation très grave que 179 savants hollandais ont adressée, au commencement du mois dernier, aux universités, aux sociétés savantes et aux académies de l'Allemagne à l'occasion de l'arrestation des professeurs belges ? Et ignore-t-il de quel œil des savants honorables de Hollande considèrent la tentative faite par les Allemands pour recruter des professeurs dans leur pays ?
Je suis presque obligé de supposer qu'il doit s'agir ici d'une ignorance pure et simple des faits réels, et c'est pourquoi je saisis volontiers l'occasion pour exposer ces faits avec quelque détail.
Non seulement les professeurs hollandais ont opposé un refus absolu aux offres alléchantes de
l'Allemagne, mais ils ont même exprimé de la façon la moins équivoque leur indignation de ce que l'on ait pu, dans les circonstances actuelles, leur faire de pareilles offres.
Dans la revue hollandaise De Amsterdammer (5 août) M. van Hamel, professeur de droit, a examiné la question tout au long. Il commence par déclarer que, selon sa conviction, la fondation d'une université flamande est de la plus grande importance pour la population flamande ; mais il pr-oteste avec énergie contre la prétention de l'Allemagne d'instituer cette université. Il proteste aussi au nom de sa dignité de citoyen hollandais contre les tentatives des Allemands pour débaucher de Hollande des savants de bonne volonté destinés à enseigner dans l'université de Gand devenue flamande il est vrai, mais sous une forme imposée par un conquérant étranger. Le raisonnement de M. van Hamel, remarquablement clair et droit, présente un grand intérêt. Je le traduis littéralement :
« L'opinion générale en Hollande est que le Hollandais qui se prêterait à une combinaison de ce genre rendrait en fait un service de guerre important à une puissance belligérante et se comporterait comme un combattant intellectuel en travaillant à réaliser le plan allemand, qui est d'afi'ai-
blir TEtat belge et d'exciter les Belges contre leur gouvernement.
» Au temps où la Belgique était libre, nous avons appuyé énergiquement le projet de transformation de Tuniversité et nous ne manquerons pas de le défendre de nouveau et avec plus de force encore dès que la Belgique sera redevenue libre. Mais quand nous voyons le gouvernement allemand d'occupation procéder à la flamandisation de l'université, nous avons affaire à une manœuvre purement politique qui ne saurait nous inspirer aucune confiance.
» L'enrôlement intellectuel qu'on essaie de pratiquer en ce moment dans notre pays n'est pas essentiellement différent de l'enrôlement militaire qui est interdit chez les neutres, et en tous cas les Hollandais qui mettent leur science au service d'une puissance belligérante perdront nécessairement de ce fait leurs droits de citoyens hollandais.
» Il est impossible que notre gouvernement approuve [de tels actes, et il est certain que ces agents à la solde de l'Allemagne perdront toute sympathie chez la majorité de leurs compatriotes. »
Comme il ressort d'une observation, — au reste très succincte, — contenue dans le dernier an-
nuaire de Puniversité d'Amsterdam, Ife recteur de cette université considère lui aussi comme un acte répréhensible d'accepter les offres du gouvernement allemand et d'aider ainsi la puissance d'occupation à réaliser ses plans. La déclaration du recteur, conçue en termes très diplomatiques, appela une protestation de la part du professeur Rodenstein, mais le recteur maintint son point de vue dans une réplique brève et nette qui se terminait par ces mots : « Quiconque commet l'acte (( sensationnel » qui consiste à accepter une fonction du gouvernement allemand dans la Belgique occupée, doit comprendre qu'il s'expose à être blâmé. »
Les savants du monde entier éprouveront une joie profonde en prenant connaissance de ces belles expressions de l'esprit de solidarité qui anime les professeurs hollandais et qui les pousse à faire cause commune avec leurs malheureux collègues belges.
Gomme nous l'avons indiqué, c'est un fait que plusieurs Hollandais ont néanmoins pris du service dans l'université du gouverneur. Mais un autre fait, c'est que leur conduite a été l'objet de sévères critiques dans leur propre pays. Le grand journal socialiste Het Volk du 14 septembre a, sous ce titre ironique « Le fameux trio », cloué
au pilori les trois nouveaux professeurs d'université et adressé en même temps les plus durs reproches aux Allemands pour leur conduite en Belgique. Je traduis : a La tyrannie allemande continue d'opprimer et de pressurer l'infortunée Belgique. Prêtres, hommes politiques, savants, petits bourgeois qui cherchent à servir leur pays sont exilés, emprisonnés, condamnés aux travaux forcés ou fusillés sous le prétexte qu'ils se sont rendus coupables de haute trahison, et sur les tombes des victimes on appose cette inscription : « Ci-gît un espion ï>, — tentative impuissante pour déshonorer des morts. »
Le journal poursuit sur ce ton, et il ajoute que s'il ne proteste pas quotidiennement contre les injustices allemandes, il a pour cela diverses raisons dont Tune est qu'il ne veut pas cultiver systématiquement la haine, mais il lui est impossible de se taire quand il voit des Hollandais faire le jeu du conquérant. Je traduis de nouveau : « Les ruines de l'université de Louvain fument encore, et sous le faux prétexte d'encourager la science, les incendiaires sont déjà prêts à faire de nouveaux ravages, cette fois dans Punion morale de leurs victimes belges. De nombreux savants belges ont dignement refusé V « honneur » d'occuper de telles chaires professorales. » Le journal s'indigne
ensuite que Ton ait pu décider trois Hollandais à servir dans l'université de von Bissing. Il publie leurs noms et continue ainsi : « Cet illustre trio, qui certainement n'eût jamais obtenu un pareil avancement dans son propre pays, conquiert de ce fait une célébrité dont il eût été privé en temps normal ; les trois transfuges doivent être considérés comme des chevaliers d'industrie de la plus déplorable espèce, et ils peuvent être persuadés que la considération dont ils jouissent parmi nous comme en général parmi tous leurs compatriotes est aussi faible que possible. »
Des idées analogues ont été exprimées par l'un des plus grands quotidiens de la Hollande, le Nieuwe Rotterdamsche Courant^ qui par ailleurs témoigne beaucoup de sympathie pour le mouvement flamingant. Ce journal déclare que dans les milieux savants de la Hollande on est unanime à penser qu'aussi longtemps que la Belgique se trouvera sous le joug étranger, aucun Hollandais ne doit accepter de fonction publique dans ce pays.
Je terminais mon article en disant que le gouvernement d'occupation s'était brisé le front contre l'union morale des Belges ; maintenant que nous connaissons l'attitude loyale des savants hollandais, je puis ajouter qu'il s'est également
heurté au sentiment de confraternité qui unit les savants belges et les savants étrangers.
En faisant observer que Ton s'efforce d'attacher des savants hollandais à l'université de Gand, la réponse allemande prouve clairement que la réforme universitaire du gouverneur n'a pas été seulement dans la pensée de ses auteurs un acte d'humanité destiné à redresser une vieille injustice commise à l'égard des Flamands, mais qu'elle poursuit aussi un but purement politique. Gomme on l'a indiqué à plusieurs reprises, les Allemands ont avoué franchement qu'ils voulaient enfoncer un coin entre les Wallons et les Flamands et amener ainsi une scission dans l'Etat belge. La note allemande nous prouve que Ton travaille à ce résultat en soutenant en même temps le mouvement dit « pannéerlandais » lequel vise à englober dans une même confédération la Hollande, les Flandres et l'Afrique du Sud. Nous avons une preuve directe de ce fait dans la réponse allemande elle-même, qui parle dès le début de la transformation de l'université de Gand en une école supérieure flamando-néerlandaise (Umwandlurig in eine vlâmisch-niederlândische Hochschulé). Cette expresssion est du plus grand intérêt ; par ailleurs dans la note-réponse il n'est question que d'une université «flamande».
La force et le droit.
En me répondant par une note la légation allemande de Stockohlm m'a jeté le gant; je Tai saisi et j'ai répondu au défi.
La légation allemande a protesté contre mon exposé des faits qui se rattachent à la réforme universitaire et prétendu que j'étais mal renseigné. J'espère que le copieux appareil de preuves que j'ai rassemblé et mis en œuvre convaincra tout lecteur impartial que ce n'est pas moi qui ai été incomplètement' et inexactement informé.
Dans ce qui précède, j'ai essayé, par une série d'enquêtes détaillées, d'éclairer de divers côtés la réforme de l'Université de Gand. Je présenterai en guise de conclusion quelques considérations générales sur la question et sur sa portée.
La question de la fondation d'une Université flamande n'était avant la guerre qu'une question intérieure, une affaire belge, que très peu degens certainement connaissaient en dehors delà Belgique et que moins de gens encore comprenaient comme il fallait. Elle est maintenant devenue une
affaire de grande importance dont on suit partout les péripéties avec un intérêt passionné.
Naturellement toute cette question extrêmement épineuse aurait dû être laissée de côté pendant la guerre, mais les diplomates allemands en avaient décidé autrement. Il fallait faire servir la réforme universitaire à des fins politiques, et le 31 décembre 1915 le baron von Bissing promulguait son décret.
Gomme le savent tous les hommes du métier, une réforme universitaire, surtout quand elle est aussi radicale que celle dont il s'agit, est une affaire grave et fort compliquée. Elle exige non seulement rintelligence d'une foule de questions scientifiques, pédagogiques et sociales, mais aussi une étude approfondie, impartiale, technique, si Ton veut qu'elle ait des chances de se faire sans secousse et de durer.
Que le baron von Bissing, en sa qualité de gouverneur général, ait eu les pouvoirs et l'autorité nécessaires pour imposer une réforme d'université, cela va de soi; mais qu'il ait eu en qualité de général la compétence voulue, c'est une tout autre question. Qu'il n'ait pas eu jusqu'à présent la main heureuse, c'est ce qui est évident pour tout le monde.
La réforme universitaire devait être un cadeau offert par la magnanimité du vainqueur à la population flamande vaincue. Elle devait amener la réconciliation et porter un noble témoignage des véritables sentiments des Allemands pour la racesœur libérée ; elle devait en même temps élargir le fossé qui séparait les Flamands des Wallons et contribuer à la rupture définitive des relations politiques et intellectuelles entre les éléments germaniques et les éléments romans de la Belgique. A première vue, ce plan pouvait paraître presque génial; m.ais il présentait un défaut, et même un défaut essentiel. Dans toutes leurs spéculations et leurs calculs, les Allemands avaient oublié le changement qui s'était produit dans les sentiments des Belges après la violation de leur neutralité et les atrocités des mois d'août et septembre 1914. Les Flamands avaient mêlé leur sang à celui des Wallons sur les champs de bataille de Liège, de Dinant, de Malines et d'Ypres. Un esprit nouveau s'était développé dans cette lutte pour la liberté de la patrie commune ; Flamands et Wallons avaient conscience de ne faire qu'un seul peuple ; ils étaient des Belges et combattaient côte à côte contre le même ennemi.
J'ai déjà cité plusieurs déclarations par les-
quelles s'affirme Tunion parfaite du peuple belge au cours de cette guerre ; j'en citerai encore une, que nous devons à Téminent leader flamingant Stijn Streuvels. Sans doute, écrit-il, il est vrai qu'avant 1914 les Flamands avaient souvent Timpression d'être des étrangers dans leur propre pays, mais les choses ont complètement changé pendant la guerre. Un sentiment national puissant, un patriotisme belge s'est subitement développé dans toute la population flamande. J'ai pu le constater par moi-même, dit-il; j'ai vu ce sentiment nouveau surgir et croître à mesure que les événements se déroulaient. Quelle que soit l'issue de la guerre, elle aura créé une Belgique nouvelle, dont la solidité sera assurée, même si les anciennes querelles viennent à se rallumer.
A ces constatations M. Streuvels ajoute des considérations sur le sort qui serait réservé à la Flandre si elle était annexée par l'Allemagne : « Ceux qui nourrissent des sentiments nettement germanophiles peuvent penser que nous obtiendrions des avantages sociaux et économiques à être englobés dans la grande confédération germanique. Mais ma conviction est que, si cela se produit, même en admettant que nous conservions tous nos droits et toutes nos libertés, c'en sera
fait pour toujours de notre indépendance de Flamands. » M. Streuvels a un sentiment très vif qu'il existe un a danger allemand », et il voit ce danger dans la culture allemande qui, par son développement, sa force et ses procédés méthodiques, finirait indubitablement par absorber et par dénaturer tout ce qui reste encore de spécifiquement flamand. Maintenant, ajoute-t-il, la guerre a ouvert les yeux de ceux qui ne pouvaient pas voir le danger allemand ; ils croyaient qu'il était de bonne politique de combattre la civilisation française au profit de la culture allemande, et ils ne comprenaient pas que c'était tomber de Charybde en Scylla. La guerre a jeté un pont entre les Flamands et les Wallons.
Le cardinal Mercier a tenu un langage tout à fait analogue. Selon lui également, les Flamands et les Wallons se sont rapprochés et ont fraternisé lorsque les canons allemands ont bombardé Liège et Anvers ; le danger commun leur a fait comprendre ce que signifiait pour eux tous une patrie commune; en ces jours d'épreuves tous les Belges ont communié dans un véritable esprit de patriotisme belge. Et le souvenir de ces journées pourra devenir fatal au germanisme envahissant.
La réforme universitaire du gouverneur a donc
rencontré une opposition très forte et sans doute très inattendue. Les directeurs de Topinion belge lui ont été hostiles, et la masse de la population les a suivis. Les professeurs belges ayant refusé catégoriquement leur concours à la nouvelle université, les Allemands cherchèrent une aide en Hollande, où, par suite de la parenté de race et de langue entre les Hollandais et les Flamands, ils espéraient rencontrer des sympathies pour leur projet. Mais s'ils s'étaient heurtés en Belgique à une solidarité nationale d'une force insoupçonnée, ils se heurtèrent en Hollande à une solidarité internationale non moins forte; d'éminents professeurs hollandais reçurent avec mépris la proposition allemande et ne craignirent même pas de la désigner comme une tentative de violation de neutrahté.
Les savants du monde entier, — et sans doute aussi bien des gens appartenant à d'autres catégories sociales, — envoient leurs remerciements chaleureux et l'expression de leur admiration aux professeurs, aux leaders influents de Belgique et de Hollande qui n'ont pas voulu courber le dos et ont résisté à des promesses tentantes. Ils ont monté une garde fidèle autour de leurs précieux intérêts communs ; ils ont combattu virilement l'effroyable doctrine de l'cvangilc du sabre qui
veut que la force soit le droit, et ils ont confessé avec Tenthousiasme des martyrs leur foi dans ridéal de la liberté, dans le droit des hommes libres à décider d'eux-mêmes. Ils ont par leur éclatant exemple démontré une fois de plus l'impuissance de la force.