HF.NRI PI REN NE
Les deux langues.
Afin de bien faire comprendre les div^erses questions assez complexes auxquelles se rattache la tentative du g-ouverneur général pour transformer l'Université de Gand en une institution purement flamande, je commencerai par un bref exposé historique.
La Belgique est un pays où se parlent deux langues, le français et le flamand. Le français a toujours été l'idiome prédominant, mais depuis la Renaissance, les Flamands ont lutté avec énergie pour obtenir que leur langue fût employée et reconnue à côté du français. Dans ces dernier temps surtout, les défenseurs du flamand, ceux qu'on appelle les flamingants, ont déployé une grande activité qui les a conduits à des résultats importants dans beaucoup de domaines ^.
La langue de l'enseignement était exclusivement le français dans les universités belges, sauf dans celle de Gand ; en 1911 il s'y donnait 248 séries de conférences, dont 24 en langue flamande. Mais
1 Pour plus de détails, voir mon étude sur « Les deux langues » dans la publication de luxe récemment parue à Copenhague et intitulée Belgien (La Belgi-ue), p. 108-133.
cet état de choses était loin de satisfaire les flaming-ants. Ils avaient déjà noté et sig-nalé les grosses difficultés que l'emploi presque exclusif du français pouvait soulever dans une université où la majorité des étudiants étaient des Flamands, et c'est pourquoi ils réclamèrent à plusieurs reprises la fondation d'une université entièrement flamande. Une campagne active fut organisée pour faire aboutir ce projet, et on lança l'idée de créer une université exclusivement flamande à Anvers, qui est, en eff'et, à tous les points de vue, le centre de la culture flamande. Mais le projet, qui exigeait un très gros eff'ort économique, échoua au premier examen approfondi et n'a pas été repris depuis lors.
Les flamingants s'en tinrent désormais à leur ancienne idée défaire de l'Université de Gand une université purement flamande, et en mars 1911 ils présentèrent à la Chambre un projet de loi dont le premier paragraphe était ainsi conçu : « A l'Université de Gand tous les cours se feront en flamand ». Ce projet souleva une vive agitation et donna lieu à un débat passionné. La majorité en repoussa ce qu'il contenait de trop radical, et le ■ parti flamingant revint au mois d'avril avec un nouveau projet portant que les deux langues seraient placées sur le même pied et jouiraient des
— ismernes prérogatives, et que Ton doublerait le nombre des professeurs dans tous les cas où le besoin s'en ferait sentir. On maintiendrait les conférences en français, mais on instituerait à côté d'elles autant de conférences flamandes qu'en réclameraient les étudiants. Ce second projet, qui avait le tort de coûter fort cher, se heurta lui aussi à une forte opposition, et Ton vit surgir un nouvel amendement, lequel prévoyait une transformation graduelle de rUniversité ; la modification s'opérerait lentement et avec ménagements, au cours d'une série d'années, en tenant le plus grand compte des intérêts des étudiants. Le projet sous cette forme paraissait devoir rallier la majorité du Parlement quand la guerre éclata.
Tel est, dans ses grandes lignes^ l'historique du projet de fondation d'une université flamande, lequel allait aboutir pratiquement à la a flamandisation » complète de l'Université de Gand.
Sur ces données historiques il n'y a, comme je l'ai déjà dit, aucune divergence de vues entre la légation allemande et moi. Le désaccord commence au moment où j'entre dans l'exposé de ce qui s'est passé après l'occupation.
Les flamingants et le gouverneur général.
Voici ce qui eut lieu après l'occupation de la Belgique :
Le 31 décembre 1915, le gouverneur général prescrivait par décret que le flamand serait la langue de renseignement à l'Université de Gand. Ce décret fut accueilli avec le plus grand enthousiasme par la presse allemande de Belgique, qui fit part au monde entier de l'allégresse ressentie par la population flamande à la nouvelle que le gouvernement réalisait ainsi un de ses vœux les plus chers.
Le chancelier allemand s'exprima dans le même sens devant le Reichstag le 5 avril suivant : dans un discours habilement composé, il garantit à la population flamande tout le concours possible de la part du gouvernement impérial dans sa lutte contre l'hégémonie de la culture française en Belgique.
En apparence du moins, tout allait pour le mieux. Les Flamands avaient depuis longtemps ardemment souhaité la fondation d'une université flam.ande. Or le gouvernement d'occupation venait,
dans sa magnanimité^ de réaliser de lui-même ce souhait, auquel le gouvernement antérieur avait opposé une tactique de temporisation.
Ainsi les Allemands avaient fait tout leur possible pour aider leurs « frères flamands libérés » à secouer la tyrannie welche, et ils comptaient sans aucun doute que les Flamands saisiraient avec des transports de joie la main tendue vers eux.
J'ai prétendu dans mon article que les Flamands avaient compris les choses autrement que les Allemands; j'ai dit qu'ils considéraient l'intervention de l'Allemagne dans la question flamande comme une tentative faite pour jeter la dissension parmi les Belges en aggravant l'antagonisme entre Flamands et Wallons et en enfonçant de la sorte un coin entre ces deux moitiés de la nation belge ; voilà pourquoi les Flamands ont repoussé les avances allemandes. J'estime avoir avancé des preuves parfaitement valables de mes affirmations. Mais la légation allemande déclare que mon exposé ne correspond pas à la réalité des faits, et elle s'exprime ainsi dans sa réponse : « Lorsque le professeur Nyrop prétend dans son article que tous les Flamands ont nettement refusé d'accepter une faveur off*erte par une main ennemie, et que les flamingants les plus ardents se prononcent dans
les circonstances actuelles contre la fondation d'une université flamande, ses dires sont en contradiction absolue avec les faits. » Or voici les faits :
Peu de temps après la promulgation du décret de M. von Bissing parut une protestation des plus énergiques signée d'un grand nombre de Flamands. On y lisait :
« Gomment l'histoire nous jugerait-elle, nous autres Flamands, si à un moment où nos soldats luttent encore contre les vôtres dans les tranchées, nous acceptions des mains du conquérant un avantage quelconque, même si cet avantage devait apparaître comme ne faisant que réparer des injustices passées ? Nous sommes d'une race qui, toujours dans le passé, a tenu à régler ellemême ses propres affaires sur son propre sol. »
Et plus loin :
« Quelque difficiles que puissent être les circonstances, il vaut mieux que le pouvoir occupant ne conserve aucun doute au sujet de notre opinion et ne soit pas sous l'impression qu'il existe, quant à la situation internationale, la moindre divergence de vues entre les Flamands et les Wallons. Ainsi que l'un des nôtres l'a dit récemment dans une séance publique du Conseil communal d'Anvers, le seul point de vue auquel nous autres, Flamands
et flamingants, nous puissions nous placer, c'est celui de Tindépendance de la nation belge. »
La réponse allemande fait une tentative bien étrange pour réduire Timportance de cette protestation; elle ajoute sur un ton méprisant que ce document est signé en majeure partie par des artistes, des musiciens et des fonctionnaires, bref par des gens étrangers à la politique et qu'elle désigne, — sans qu'on voie bien pourquoi, — du qualificatif de « harmlose » (inoffensifs). Serait-il donc vrai que des artistes, des musiciens et des fonctionnaires flamands n'eussent aucune opinion raisonnée sur une question qui pendant des années a été discutée avec passion dans la presse flamande? C'est ce que la légation allemande fera difficilement croire à personne. Et quel autre motif que leur conviction personnelle, profonde, aurait pu les décider à signer une adresse de protestation contre le gouvernement d'occupation? Une telle protestation n'a-t-elle pas précisément une valeur d'autant plus grande qu'elle a été signée également par des Flamands « non politiques ? »
La vérité pure et simple, celle qu'on ne saurait éluder, c'est que les signataires appartiennent à toutes les classes sociales et représentent complètement tout le parti qui avant 1914 luttait pour acquérir à la culture flamande honneur et consi-
deration à côté de la culture française. On trouve parmi les signataires non seulement les présidents des deux grands « fonds » dont les ressources importantes sont destinées à l'avancement de la culture flamaiide, mais aussi plusieurs des membres de l'ancienne commission pour la fondation d'une université flamande^ Cette simple constatation emporterait à elle seule la conviction, et je ne puis m'empêcher de manifester ma surprise de la légèreté avec laquelle l'auteur de la note allemande a parcouru mon article et du procédé singulier dont il use pour se débarrasser des faits.
A la protestation des flamingants succéda la protestation non moins énergique de tous les professeurs d'universités j et enfin, après le discours prononcé par le chancelier le 5 avril, — discours qui remettait la question à l'ordre du jour et ravivait le débat, — toute la presse libre de la Belgique, aussi bien flamande que française, protesta elle aussi.
La réponse allemande nous apprend que plusieurs associations flamandes et deux députés d* Anvers se sont maintenant prononcés en faveur de l'université flamande. La situation semble donc s'être modifiée depuis le printemps dernier, époque où j'écrivais mon article ; mais on ne saurait à priori attacher grande importance à ces manifes-
talions de sympathie, attendu qu'elles ne se produisent pas en terre libre, mais dans un pays où règne la dictature militaire, où toute liberté de réunion est suspendue, et où toute parole est soumise à la censure. Néanmoins examinons de plus près les renseignements nouveaux qu'on nous présente.
Lorsque la note allemande affirme que les « véritables chefs » du mouvement flamingant font bon accueil au projet de réforme allemand, cette affirmation est surprenante au plus haut point et témoigne d'une ignorance peu commune de la situation réelle.
La note-réponse nomme deux députés d'Anvers, MM. Augusteyns et Hendrikx, comme étant de chauds partisans de la réforme universitaire allemande. Quiconque est au courant des choses d'Anvers et du mouvement flamingant sait que M. Augusteyns est un personnage de second plan et n'a jamais été un leader flamingant ; par contre M. Hendrikx a une importance beaucoup plus grande, mais on le traite volontiers en « enfant terrible » du parti, en maladroit ami dont les services sont souvent des pavés. Au reste, il n'y a aucune comparaison possible entre lui et M. Louis Franck : celui-ci a toujours été unanimement reconnu comme l'âme de tout le mouvement ; or
c'est lui qui est le promoteur de la verte protestation mentionnée ci-dessus contre le plan de réforme du gouverneur général, et c'est à lui que se sont ralliés les plus importants représentants de la cause flamingante.
La note nous explique aussi que plusieurs associations flamandes oijt adhéré au projet du gouverneur.
J'enregistre ce fait, sur lequel je reviendrai tout à l'heure. Quelle signification convient-il de lui attribuer, c'est ce qu'il est impossible de déterminer avant de connaître les circonstances particulières dans lesquelles les associations en question ont donné leur adhésion. De plus, on ne saurait évidemment voir dans leur démarche l'expression de l'opinion et de la volonté des Flamands, pour la raison bien simple qu'un grand nombre d'entre eux vivent actuellement dans l'exil. Or ces Flamands exilés, parmi lesquels se trouvent plusieurs flamingants de marque, ont, à plusieurs reprises, fait connaître leur pensée de la façon la moins équivoque. Gomme ils vivent en dehors de la région occupée et ne sont entravés par aucune censure, nous avons d'avance la certitude que leurs paroles expriment exactement leurs sentiments et leurs idées. Ils ont parlé, encore tout dernièrement, avec toute la clarté et toute la franchise désirables.
Comme la légation allemande a sans raison mis en doute la justesse de mon exposé des faits, je suis obligé d'attirer son attention sur quelques déclarations survenues au cours de Tété dernier et qui proviennent d'un leader flamingant considérable. Elles sont d'une violence peu commune, et je me serais abstenu de les citer si la légation allemande ne m'y avait pas contraint en essayant de présenter les choses d'une façon si partiale.
Le 21 juillet, jour de la fête nationale belge, les réfugiés tinrent un grand meeting dans 1' « Albert Hall j) de Londres. Bon nombre d'Anglais assistaient aussi à la réunion. Le député belge bien connu, M. Standaert, qui représente la circonscription flamande de Bruges, prononça en flamand un discours qui interprétait avec force les sentiments de la population flamande et sa parfaite unanimité.
M. Standaert s'occupa tout particulièrement des avances que le chancelier allemand avait faites aux Flamands dans son discours du Reichstag et de la transformation de l'Université de Gand, réforme que les Flamands avaient réclamée longtemps avant la guerre et que le gouvernement d'occupation voulait maintenant imposer de force avec l'arrière-pensée de diviser les Belges. Je
donne en extraits la conclusion du discours prononcé par le député belge :
« Qu'on le sache bien, nous Flamands, nous rejetons avec indignation, nous repoussons du pied ce grossier présent de l'ennemi.
» Ce langage de l'Allemagne, ces offres sont une injure au peupl-e flamand, jugé assez vil pour trahir son honneur, sa Patrie, assez naïf pour se laisser séduire par les promesses du banqueroutier de l'honneur.
)) Pas de tutelle pour le Flamand : il n'est pas un mineur, il est assez grand pour défendre ses droits et faire valoir ses griefs. Les Flamands d'aujourd'hui sont comme les communiers d'autrefois :
Die wilden wat was recht, En wonnen wat ze wilden.
Qui voulaient ce qui était juste, et obtenaient ce qu'ils voulaient.
» Par ailleurs les promesses de l'Allemagne, sa parole donnée, ses serments, sa signature, tout cela n'a pour nous que la valeur d'un « scrap of paper», — un chiffon de papier.
)) Les Flamands ne savent que trop bien quels sont les crimes de l'Allemagne à l'égard des droits de race et de langue des Polonais en Pologne, des
Danois au Sleswig-, des Français en Alsace-Lorraine. Et ils iraient se confier à ces gens-là?
» J'ai vu de mes yeux, lors de ma mission dans ^Afrique du Sud, les Boers germanophiles, en apprenant les atrocités commises en Flandre, se détourner avec horreur de ces barbares et s'en aller, côte à côte avec l'Anglais, combattre TAllemand. Et nous, les victimes de ces atrocités, nous, les Belges, les Flamands, nous irions au-devant de nos propres bourreaux? Les tombes de nos martyrs s'ouvriraient, les restes de nos soldats morts pour la Patrie frémiraient, les ruines de Louvain, de Termonde, d'Aerschot, d'Ypres nous lapideraient si nous mettions la main dans les mains de ces barbares qui ont anéanti les glorieux chefs-d'œuvre de l'art flamand, qui ont torturé nos vieillards, violé nos femmes, assassiné nos petits enfants. (Bravos.)
» Entre les Flamands et TAllemand il y a désormais un mur, le mur de la barbarie : il nous a martyrisés dans la chair de notre chair, dans le sang de notre sang. Et, pendant des générations, les mères de Flandre apprendront à leurs enfants cette prière : « De la rage des Teutons, délivreznous. Seigneur ! »
» La Belgique de demain sera une Belgique sans
joug ni tutelle, où tous les citoyens, unis dans une même pensée, travailleront à la restauration et à la grandeur de la Belgique. De Liège à TYser, les Wallons et les Flamands ont de leur sang cimenté et sanctifié le sol de la Patrie. »
Ce témoignage de poids, fourni par un flamingant notable parlant librement au nom de milliers et de milliers de Flamands, prouve suffisamment que je n'ai pas donné une image infidèle de l'état de l'opinion en présence de la tentative faite par le gouvernement d'occupation pour gagner les Flamands au moyen d'une réforme universitaire. J'ajoute qu'il me serait facile de citer toute une série de déclarations analogues, que j'emprunterais soit à des hommes tels que Stijn Streuvels et Franz van Cauw^eiaert, soit à des articles de tête des feuilles belges les plus importantes non soumises à la censure allemande, — et il ne s'agit pas, notons-le bien, de journaux rédigés en français et francophiles, mais de journaux flamands qui dans d'autres circonstances auraient lutté pour la cause flamingante, par exemple Het Belgische Dagblad, Het Vaderland, Belgische Standaard, De Stem ait Belgie, etc. Dans tous ces articles reparaît la même idée essentielle : nous n'avons rien sollicité du gouvernement d'occupation et nous ne voulons tenir aucun cadeau des mains de
rennemi ; le fait d'offrir des faveurs dans les circonstances actuelles dénote incontestablement l'arrière-pensée de compromettre ceux que l'on a d'abord offensés en leur faisant pareille offre.
Je peux même citer un journal flamand paraissant dans le territoire occupé. Il s'intitule De Vlaamsche Leuw et forme un excellent pendant à La libre Belgique ^. Personne ne sait qui le rédige, personne ne sait où il s'imprime, personne ne sait qui le distribue. Et cependant on le trouve partout. Il proteste contre le régime allemand et repousse tout rapprochement ; en tête de chaque numéro on lit ceci : « En ces temps de deuil et d'épreuve, nous nous rallions, nous. Flamands, sans aucune réserve, à nos frères Wallons, sous notre drapeau tricolore belge et nous partageons avec eux les mêmes besoins et les mêmes dangers. Nous sommes convaincus que, quand la victoire finale aura été remportée, nous partagerons aussi, ensemble, les mêmes droits. » Je ne possède malheureusement pas d'exemplaire original de De Vlaamsche Leuw, qui ne sort que très rarement de la Belgique. J'ai traduit ce qui précède d'après une excellente reproduction en fac-similé d'un numéro du 15 juin 1916. L'adresse de la rédaction est rédi-
» Sur cette dernière feuille, voir Ghr. Nyrop, Guerre et Civilisation, p. 34.
gée sous cette forme piquante : « Kommandantur Brussel, rechlover de Drukkerij van « La libre Belgique ^ »
Je conclus, après avoir scrupuleusement examiné d'une part les arguments de la note allemande et d'autre part les documents flamands, que l'exposé donné par moi en mai' dernier de l'état des esprits chez les Flamands était et est encore en conformité parfaite avec la réalité. L'auteur de la note allemande saura désormais qu'autre chose est d'envisager une question à un point de vue politique, militaire et diplomatique, autre chose est de l'étudier suivant les règles de la méthode scientifique, qui consiste à examiner d'abord les sources et à peser leur valeur, pour éclairer ensuite le sujet sur toutes ses faces d'après tous les documents recueillis et sans tenir compte des nécessités pratiques du moment.
L'arrestation des professeurs et le gouverneur général.
Mon article mettait l'arrestation et la déportation des deux savants belges en relation avec leur
» Hôtel du commandant, à Bruxelles, en face de l'imprimerie de La libre Belgique. •
atliluie d'opposants vis-à-vis de la réforme de rUniversité de Gand et je citais comme point de départ de l'événement le récit donné par Vlndépendance belge d'où il résultait que M. Pirenne, au cours d'une audience chez M. von Bissing-, aurait déclaré ne vouloir accepter les fonctions de recteur d'une université flamande que si sa nomination était signée par Sa Majesté Albert P', roi des Belges.
La réponse allemande nous apprend que M. Pirenne n'a jamais été reçu en audience par M. von Bissing- et que la résistance des deux professeurs contre la réforme universitaire n'est pas la seule raison de leur arrestation ; elle m'accuse à cette occasion de donner « un récit entièrement inexact des faits. »
Je proteste avec énergie non seulement contre cette accusation, mais aussi contre le genre de polémique dont on se sert en ce qui concerne le premier point.
La légation allemande s'exprime ainsi :
« D'abord, pour ce qui est de la déportation des deux professeurs, M. Nyrop adopte {macht zu eigen) la fable, déjà réfutée bien des fois, d'après laquelle le gouverneur g-énéral baron von Bissingaurait convoqué le professeur Frédéricq, — d'autres disent le professeur Pirenne, — pour le dé-
cider par des offres brillantes à accepter le poste de recteur de la nouvelle Université de Gand. »
Or c'est précisément ce que je n'ai pas fait. Je n'ai pas adopté cette fable ; je me suis trop occupé, par métier, des récits de ce genre, de la façon dont ils se créent et se transmettent, pour ne pas avoir sans cesse présent à Tesprit qu'ils sont en général d'une authenticité douteuse. Aussi écrivais-je textuellement : « Que le fait soit exact ou non, personne ne le sait. Il se pourrait fort bien qu'il fût un produit de l'imagination, et le Hamburger Fremdenblatt l'a démenti de la façon la plus catégorique. »
Ainsi donc, ou bien la légation allemande de Stockholm ignore le suédois ou bien nous avons affaire ici à une erreur d'espèce très particulière que des raisons de courtoisie internationale m'interdisent de caractériser aussi fortement qu'elle le mérite. Comme chacun peut s'en rendre compte, bien loin d'adopter le récit en question, je l'ai considéré plutôt comme une fantaisie et j'ai loyalement enregistré le démenti donné par une feuille allemande.
Cependant je n'avais pas une confiance absolue dans ce démenti allemand, attendu que d'autres renseignements contenus dans le même article
étaient inexacts ; j'avais donc le droit de dire que nous ne possédions pas encore de preuve décisive pour ou contre Tauthenlicité de Tanecdote. Je sais maintenant qu'elle est apocryphe et je le tiens de la meilleure source possible, car c'est le gouverneur général lui-même qui Fa démentie dans une lettre adressée par lui à l'un de mes collègues suédois.
En effet, M. Pirenne est membre étranger de « l'Académie royale suédoise de littérature, histoire et archéologie ; » et pour avoir des renseignements authentiques sur son sort, un membre suédois de cette Académie écrivit directement au gouverneur général. Celui-ci répondit par une lettre en date du 9 juillet 1916, qui a paru en traduction suédoise dans le Stockholms Dagblad du 6 août et en traduction danoise dans le Berlingske Tidende du 11 septembre. Nous la donnons dans notre appendice N°II.
M. von Bissing déclare catégoriquement dans cette lettre qu'il n'a jamais parlé à aucun des deux professeurs en question. Le problème est résolu du même coup. Une fois de plus il s'est trouvé qu'une anecdote « historique » était un simple produit de l'imagination, et si mon livre Guerre et civilisation parvient à sa troisième édition, je
corrigerai la phrase où il est dit que personne ne sait si Tanecdote est vraie ou fausse ^
Pourquoi donc ces deux professeurs, qui ne sont pas des combattants, ont-ils été transportés en Allemagne comme prisonniers de guerre? Le gouverneur général donne les raisons suivantes : « Le commandement du secteur d'étape auquel appartient la ville de Gand a fait transférer en Allemagne les deux professeurs parce qu'ils ont, par des procédés prohibes, agi sur leurs collègues afin de les détourner de leurs devoirs professionnels et utilisé à cet effet des ordres illégaux que le gouvernement belge avait fait parvenir secrètement par la Hollande au conseil rectoral de Gand. Ils ont contrevenu de la sorte à la déclaration de fidélité et de loyalisme que les fonctionnaires belges, — y compris les professeurs d'universités — ont donnée au gouvernement d'occupation conformément à la convention de La Haye. »
La première autorité de Belgique a donc informé le monde des motifs pour lesquels ont été déportés les deux professeurs ; ces explications exciteront le plus vif intérêt dans les milieux savants et dans tous les milieux. Il est donc établi que MM. Pirenne et Frédéricq ont été expédiés en Allemagne parce que, dans l'affaire de l'Université
» La rectification a été faite dans la version française, p. 92.
de Gand, ils ont essayé d'exercer une action sur leurs collègues ; autrement dit leur arrestation se rattache étroitement, comme je Tavais indiqué, à la réforme universitaire. Pourtant il est impossible, fût-ce sous un régime de dictature militaire, de considérer comme un acte punissable le fait de délibérer avec des collègues sur une démarche en commun dans une affaire aussi grave : c'est pourquoi la note allemande fait valoir que les deux professeurs ont agi d'après les instructions qu'ils avaient reçues de leur gouvernement. Cet argument, qui a peut-être sa valeur à un point de vue militariste, montre pleinement à quel point le régime actuel a bouleversé toutes les notions et toutes les valeurs. Il jette un jour cru sur les lamentables absurdités auxquelles ont conduit la guerre, l'occupation et l'annexion. Le patriotisme, le loyalisme, la fidélité sont devenus de la haute trahison. N'est-ce point ce que chantent les sorcières de Macbeth en dansant sur la bruyère : Fair is foui, and foui is fair ?
L'arrestation des professeurs soulève des problèmes de l'espèce la plus grave et la plus difficile. La décision de la force militaire en un pareil domaine où les sentiments les plus nobles et les plus profonds d'un être humain sont mis en jeu, est naturellement dépourvue de valeur au point de vue
purement moral. En outre, pour se former une opinion impartiale sur le prétendu délit reproché aux deux professeurs, il faut connaître le témoignage de la partie adverse. L'axiome audiatur et altéra pars est le fondement élémentaire de toute justice humaine. Or la cause se présente sous un aspect tout différent si on interroge l'autre partie. L'adresse envoyée au gouverneur général par tous les professeurs d'universités s'exprime ainsi : « MM. Frédéricq et Pirenne sont des hommes adonnés à la science, des professeurs dévoués à leurs fonctions et des citoyens d'une honorabilité incontestée. En ce qui concerne les obligations du corps professoral envers le pouvoir occupant et la conciliation de ces obligations avec les devoirs du patriotisme, Tidée que s'en font les deux membres frappés ne diffère en rien de celle de leurs collègues. »
Pour se prononcer en toute équité dans ce procès il faut placer cet important témoignage à côté des déclarations de M. von Bissing. Enfin il nous manque un document du plus grand intérêt, je veux dire l'exposé personnel des deux professeurs emprisonnés ; mais il est clair que nous ne pourrons l'avoir qu'après la guerre, et en son absence nous ne saurions nous flatter de posséder tous les matériaux nécessaires pour juger définitive-
ment du conflit entre les professeurs et le gouverneur général.
M. von Bissing allègue aussi dans sa lettre que les deux professeurs auraient enfreint la déclaration de loyalisme qu'en qualité de fonctionnaires d'un pays occupé ils avaient signée conformément à la convention de La Haye.
J'avoue franchement que je suis quelque peu surpris de cet appel à la convention de la Haye, mais, pour des raisons faciles à comprendre, je ne m'attarderai pas sur ce point. En revanche je commenterai volontiers Tallusion à la déclaration de loyalisme par le renseignement suivant que je tiens d'une source dont la véracité doit être considérée comme au-dessus de tout soupçon.
Au commencement du mois de juillet 1916 les Allemands évacuèrent l'Université de Liège et mirent toutes les salles de cours à la disposition du personnel enseignant. ' Mais on s'aperçut qu'elles ne pouvaient être utilisées à cause des dégâts commis par les soldats.
Le président civil de la province, qui agissait d'après des ordres de la « kommandantur » allemande, saisit l'occasion pour convoquer le recteur de l'Université, M. Lepaige, et insista très vivement pour obtenir une déclaration signée des professeurs et constatant qu'ils consentaient à repren-
dre leurs cours. « Cette déclaration ne les engage en réalité à rien», ajouta le président. «Je le sais», répondit M. Lepaige, « mais les professeurs ne le pensent pas. Ils disent que leurs collègues de Gand, qui n'ont pas hésité à signer de bonne foi une déclaration de ce genre, ont été déportés en Allemagne pour avoir refusé de reprendre leurs cours ; et rien ne pourrait décider ceux de Liège à apposer leur signature ».
Les relations entre le gouverneur général et les professeurs d'universités reflètent à certains égards les relations qui existent entre le gouverneur général et tout le peuple belge. Je citerai à ce propos quelques paroles de l'évêque Heyler dans la réponse qu'il fit à la lettre écrite le 4 juin par le gouverneur général.
M. von Bissing avait rappelé à l'évêque la convention de La Haye. L'évêque l'invoquait aussi dans sa réponse et ajoutait : « Cette convention n'est pas faite seulement dans l'intérêt de l'envahisseur mais aussi du pays occupé ; à celui-ci elle assure le respect de ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus élevé et de plus noble, l'amour de la Patrie, et elle impose à l'armée occupante d'éviter toute offense à ce patriotisme. Or, nous subissons à ce sujet de douloureuses violences et c'est ce que
nous déplorons avec le plus d'amertume dans Poccupalion allemande. Il semble qu'on veuille partout contrarier, étouffer, réprimer le sentiment patriotique, dont le maintien est pourtant un droit et est, de plus, indispensable à la tranquillité du peuple. »
Je terminerai mon analyse de la lettre du gouverneur général en citant une déclaration dont j'ai eu récemment connaissance et qui se concilie assez mal avec les accusations portées par M. von Bissing- contre les deux professeurs.
Un étranger domicilié en Hollande, qui se donne comme très bien renseigné, m'a appris que les autorités allemandes de Bruxelles et de Berlin, interrogées par le représentant d'un Etat neutre sur le motif de l'arrestation des deux professeurs, avaient répondu qu'on ne leur reprochait aucun acte délictueux, mais qu'on jugeait leur présence en Belgique « indésirable ».
Voici donc deux témoignages divergents en présence. L'avenir nous apprendra lequel des deux est le vrai. Naturellement je ne mets pasen doute la parole du gouverneur général ; mais il nous déclare lui-même que ce n'est pas lui qui a fait arrêter les deux professeurs. L'affaire a été réglée par une autre autorité, et il serait certainement
impossible au gouverneur général d'entrer dans le détail de toutes les « affaires » actuellement pendantes en Belgique.
Au reste, quant à l'affaire qui nous occupe, je ne crois pas qu'on puisse mettre en doute que sur un point spécial le gouverneur général ait été insuffisamment renseigné. Sa lettre même le prouve avec toute la clarté désirable.
M. von Bissing explique que les deux professeurs furent conduits dans un camp d'officiers prisonniers en Allemagne et il ajoute : « Aussitôt après leur départ j'avais recommandé à l'autorité militaire compétente de leur assigner une ville universitaire allemande pour qu'ils pussent s'y mouvoir librement et y poursuivre leurs études si bon leur semblait. Si cette recommandation n'a pas été suivie, cela tient avant tout à ce que M. Frédéricq a exprimé le désir formel de rester dans son camp d'officiers prisonniers. »
Ainsi donc le gouverneur général laisse entendre que les deux professeurs, qui depuis le mois d'octobre ont été transportés par ordre à léna, se trouvaient en août dans un camp d'officiers prisonniers. Il ne soupçonne pas le traitement qui fut infligé au professeur Pirenne ; il ne sait pas que ce professeur ne fut interné que très peu de temps dans un camp d'officiers, et qu'on le trans-
S^^:it .
porta le 15 mai dans un camp civil où il dut vivre dans la compagnie de prisonniers dont beaucoup appartenaient aux classes sociales les plus humbles. La preuve irréfutable de ce fait est fournie par notre figure de la page ci-contre, laquelle reproduit une photographie originale appartenant à M. Ed. Pirenne, un fils du professeur.
Je rappellerai à ce propos les considérations que j'ai développées ci-dessus à Toccasion de la réponse de la légation allemande, et j'insisterai de nouveau sur Ténorme différence qui existe entre la façon dont l'autorité politique et militaire envisage une question et le point de vue purement objectif et scientifique. Le général a négligé en partie cette différence le jour où il a apposé son nom au bas de la lettre écrite au linguiste suédois. Ce document devait renseigner l'univers sur ce qui s'était réellement passé dans le cas des deux professeurs belges, mais il n'a pu supporter entièrement l'épreuve d'un examen critique et historique.
Lorsqu'une destinée malheureuse a confié à un homme la mission peu enviable, ou, pour mieux dire, la mission infiniment déplorable de gouverner un pays occupé au nom de la force et au mépris du droit, cet homme doit se garder avec soin d'aggraver de lui-même la disgrâce de sa situation.
Le gouverneur général eût certainement mieux fait de ne pas écrire la lettre analysée ici.
Les Flamands germanophiles et le gouverneur général.
J'ai signalé plus haut la richesse extraordinaire des documents témoignant de l'énergique résistance que les Flamingants ont opposée à la réforme universitaire. Mais j'ai fait observer, d'autre part, que dans ces derniers temps des voix se sont élevées aussi parmi les Flamands en faveur du projet allemand, et je vais rendre compte du document le plus récent en cette affaire, — une adresse de confiance publiée le vendredi 1" septembre 1916 dans les feuilles belges paraissant en territoire belge occupé. Cette adresse a paru ensuite dans le Nieuwe Courant de la Haye, dont j'utihse le texte.
Elle remercie le gouverneur général d'avoir contribué à réaliser l'idéal du peuple flamand, qui était l'université flamande, et d'avoir accordé les crédits nécessaires à cet efi'et. Au reste, l'adresse prend l'allure d'une apologie souvent ingénieuse du projet du gouverneur, mais n'apporte rien de nouveau ni d'intéressant.
On y souligne qu'une université flamande est
une nécessité absolue pour la culture flamande, et que la création de cette université a été pendant longtemps un objectif essentiel pour la population flamande; le projet du gouverneur général a donc une raison d'être reconnu par les Flamands ; c'est une mesure de pure justice prise dans Tintérèt de l'avenir du peuple flamand. On fait valoir également que si la guerre n'était pas survenue, les Chambres auraient peut-être réalisé déjà le projet d'une université flamande. L'adresse conclut que « la mesure prise par l'autorité allemande ne doit pas être considérée comme une faveur obtenue par prière ni comme un don gratuit, mais comme une réparation depuis longtemps réclamée et trop longtemps ajournée. »
Avec une réelle habileté dans l'interprétation juridique , l'adresse rappelle que l'usage de la langue française dans l'université se fonde sur un décret royal de 1849; elle conclut de là que le gouverneur général peut introduire le flamand comme langue d'enseignement sans violer les lois du pays, et que c'est son devoir de le faire, attendu qu'il doit, conformément à la convention de La Haye, prendre toutes les mesures possibles pour rétablir l'ordre public et la vie publique, et qu' « une vie publique est inconcevable dans notre pays sans un enseignement bien organisé » : c'est pour-
quoi Texistence d une université flamande à Gand est un impérieux besoin social. L'adresse déclare finalement que ce serait un malheur pour la jeunesse étudiante si l'université restait plus longtemps fermée.
Le nouveau manifeste flamand émane de la « Vlaamsche Hoogeschool-Bond » ^, une ligue qui s'est fondée après l'occupation allemande. Son comité directeur comprend les deux parlementaires désignés ci-dessus, MM. Leo Augusteyns et Adelfons Hendrikx, que tous les journaux belges stigmatisent comme deux traîtres.
Le manifeste porte environ 100 signatures, et le correspondant hollandais nous explique que parmi les signataires se trouvent des représentants éminents du mouvement flamingant. Voyons donc d'un peu près ce que sont ces personnalités, dont les noms ont été du reste publiés dans divers -journaux.
La plupart des signataires sont en fait ce que les Français appelleraient « d'illustres inconnus » ; ingénieurs sans clientèle, vétérinaires, avocats sans causes, dentistes, droguistes, etc., dont les noms n'avaient jamais paru auparavant dans aucune feuille. Une vingtaine seulement sont des personnes connues ; mais la plupart d'entre elles
* « Ligue flamande deTEnseignement supérieur. »
ont été depuis longtemps désignées comme travaillant pour la cause allemande. Je citerai MM. Keersmacker, Claus, Auguste Borms, L. Brûlez, Jacob, W. Thelen, etc. Voilà donc les gens qui seraient les vrais interprètes-^des sentiments des Flamands à l'égard de l'université du gouverneur général. La chose paraît vraiment un peu trop bizarre.
Faisons maintenant une contre-épreuve. Il n'est pas seulement intéressant de savoir qui signe ; il peut être très instructif aussi de savoir qui ne signe pas. Or je constate qu'aucun des nombreux hommes politiques, savants et artistes qui avant 1914 appuyaient la pétition aux Chambres en faveur de la création d'une université flamande, pas un seul leader flamingant considéré, n'a signé le manifeste dont il s'agit; je me trompe :un membre du clergé belge, un seul, qui autrefois avait travaillé activement pour la cause flamingante, apposa sa signature; mais cet unique prêtre, M. van Gock, la retira peu de temps après.
Et maintenant que l'on compare ce lamentable manifeste, cette adresse de confiance et de sympathie au gouverneur général, avec l'adresse de protestation signée de toutesies personnalités marquantes du monde flamand, et tout observateur impartial sera forcé de constater que le résultat de bientôt
deux ans de pression exercée sur la population flamande a été plus que maigre.
Un historien impartial doit se montrer toujours très prudent lorsqu'il s'ag-it d'apprécier la valeur d*une adresse de confiance rédigée dans un territoire occupé et destinée à approuver les procédés du gouvernement d'occupation. Il faut ajouter, dans le cas actuel, cette circonstance particulière qu'en plusieurs passages l'adresse belge présente, par son contenu et par ses termes, des analogies singulières avec la note-réponse de la légation allemande. L'argumentation de l'adresse flamande est pour une bonne part celle du gouvernement allemand lui-même. On est tout surpris de constater que les Flamands n'ont pu trouver d'eux-mêmes une expression pour leur sympathie.
L'adresse est signée, comme nous l'avons dit, d'une centaine de noms; et c'est assurément tout ce qu'on a pu mobiliser. Elle cite elle-même le fait bien connu qu'une adresse antérieure, envoyée au Parlement avant la guerre, portait cent mille signatures. Gomme je ne connais pas exactement les conditions dans lesquelles les deux adresses ont été lancées, je ne céderai pas à la tentation de tirer des conclusions précises de ces deux chiffres et de les prendre pour l'expression [de l'opinion
des Flamands sur l'université flamande avant et après le régime allemand.
Il est certain que l'adresse eût paru plus convaincante si elle avait été signée par quelques-uns des flamingants connus qui avaient autrefois adhéré à la protestation de Louis Franck et si elle avait contenu plus de sentiment, plus d'enthousiasme patriotique, moins de considérations historiques banales, moins d'ergotage juridique.
En réalité elle n'est pas l'expression spontanée de l'opinion générale d'une population; c'est un document sec, bureaucratique, inspiré par des considérations d'opportunité, et écrit dans le plus déplorable style de chancellerie.
Il n'est pas non plus difficile de répliquer aux arguments allégués. On nous dit par exemple que c'est un malheur que l'Université ait été fermée pendant vingt-deux mois. Mais il n'y avait qu'à l'ouvrir de nouveau et à laisser l'enseignement s'y poursuivre comme avant le mois d'août d914. Il y avait alors à Gand une vie universitaire très active qu'on aurait pu aisément faire refleurir. C'est précisément le projet désespéré du gouverneur général qui a tout arrêté et fait le désert.
Les signataires de l'adresse conjurent tous les Flamands d'appuyer la réforme du gouverneur et
ajoutent : « En vous adressant cet appel, nous avons sans cesse présent à l'esprit que nos frères, dans les champs de bataille et dans les tranchées, ont scellé de leur sang- la renaissance complète de la race flamande et que Tidéal qui les anime, et qui est celui de la justice à rendre aux droits des petites nations, est indissolublement lié dans leurs pensées au vœu et à la volonté de hâter l'avancement du peuple flamand. »
Comprenne qui voudra ces paroles. Au lecteur ordinaire elles paraissent bien obscures et bien embrouillées. Il semble pourtant hors de doute que cette obscurité est voulue, et on en comprend aisément les raisons ; mais je m'abstiendrai de tout commentaire personnel plus approfondi. Tous ceux qui connaissaient la véritable opinion des Flamands libres sur la question pouvaient prévoir que ces phrases de l'adresse soulèveraient une protestation frénétique. La réaction ne s'est pas fait attendre longtemps. Je suis en mesure de citer toute une série de protestations particulièrement vigoureuses qui ont paru dans des journaux belges de langue flamande comme de langue française. Un long article sur le manifeste, publié dans Les Nouvelles, de Maestricht, le 22 septembre, constate en terminant que les signataires sont considérés comme des traîtres par les autres
Flamands du territoire occupé et ajoute : « On ne les salue pas dans la rue ; on les évite comme la peste ou on leur crache au visage, comme le cas s'est produit dans plusieurs villes. » Un journal flamand observe que les signataires n'ont aucun droit à être appelés Flamands ; ce sont tout simplement « des individus qui habitent en Flandre ».
Enfin, je rappellerai que l'ancien bourgmestre dTpres, M. Golaert et M. van Gauwelaert, député d'Anvers, ont désavoué de la façon la plus catégorique les auteurs du manifeste et leurs déclarations.
Au reste, le manifeste des Cent a provoqué un contre-manifeste très énergique, qui a été publié par les Wallons et les Flamands fraternellement unis. Ils développent cette idée que la fondation d'une université flamande est une nécessité absolue... après l'occupation allemande. Tant que l'ennemi foule encore le sol de la patrie la question doit nécessairement rester en suspens ; le projet d'une réforme universitaire est considéré comme illégal en vertu de l'article 43 de la quatrième convention de la Haye du 18 octobre 1917, qui oblige la puissance occupante à respecter toutes les lois en vigueur dans le pays occupé. On invoque aussi un manuel allemand sur les usages de guerre, où il est dit : « Attendu que la
puissance occupante ne fait que se substituer au gouvernement du pays, elle continuera à administrer au moyen des lois et règlements existants. Elle doit s'abstenir d'édicter des lois nouvelles, de suspendre ou de modifier les lois préexistantes et de prendre toute mesure extraordinaire de ce genre, à moins que ces mesures ne puissent se justifier par les exigences inflexibles de la guerre, qui seules donnent à la puissance occupante le droit de légiférer en dehors de ce que réclame l'administration provisoire du pays. » Or, la fondation d'une université flainande n'a absolument rien à voir avec les exigences de la guerre. Sous prétexte de faire des avances aux Flamands la réforme universitaire vise à diviser les Belges pour tirer parti de leur désunion. Ce plan perfide, que le manifeste des Cent passe complètement sous silence, suffit pour que l'on repousse nettement le cadeau. On fait remarquer aussi combien il est inadmissible que les Flamands travaillent pour une université flamande tant que les deux professeurs les plus célèbres de Gand se trouvent dans les prisons allemandes pour n'avoir pas voulu se faire les complices des Allemands ; on déclare que les étudiants flamands doivent attendre, pour reprendre leurs études, le retour de leurs camarades qui servent leur patrie depuis deux ans.
Enfin, il est dit que les signataires du manifeste ne parlent pas au nom du peuple flamand ; ceux qui ont qualité pour ce faire et dont beaucoup ont signé la première protestation contre von Bissing-, ont tous refusé d'apposer leurs noms au bas d'une adresse qu'ils désapprouvent. Le contremanifeste termine en exprimant l'espoir que les Flamands sauront lutter contre un projet qui a le double but de diviser les Belges et de les placer sous le joug allemand, et il approuve entièrement la conduite des professeurs Frédéricq et Pirenne, qu'il signale avec admiration et sympathie.
Après l'apparition de ce manifeste, on ne saurait mettre en doute que les sentiments des Belges à l'égard de l'université du gouverneur général n'ont subi aucun changement notable.
L'université du gouverneur général.
J'ai écrit dans mon article que l'université flamande dont le gouverneur général avait décrété la fondation, fut hors d'état de fonctionner, faute de professeurs et d'étudiants.
Naturellement la réponse allemande n'a pas
contesté ce fait, — l'université n'a pas fonctionné pendant le premier semestre ; mais elle explique que le règlement de l'université flamande sera très promptement appliqué d'une façon tout à fait constitutionnelle, qu'il se trouvera en automne un effectif suffisant de maîtres, et qu'un grand nombre d'étudiants flamands n'attendent que la reprise des cours et conférences.
Assurément il n'y a rien d'impossible à ce que le gouvernement d'occupation puisse trouver un nombre suffisant de professeurs et amener des étudiants flamands à écouter leurs leçons ; mais jusqu'à présent les résultats ne sont pas très encourageants.
Au printemps, on avait répandu le bruit que plusieurs des professeurs de Gand avaient pris l'engagement d'enseigner en flamand, mais il apparut que la nouvelle était fortement exagérée. Quatre — je dis quatre — professeurs off*rirent leurs services, et parmi eux il n'y avait qu'un Belge, M. G. de Vreese, qui avait déjà encouragé avant 1914 le mouvement séparatiste et entretenait des relations étroites avec la presse allemande. Les trois autres étaient des étrangers : M. Stôber est né en Allemagne, M. Hoff'mann au Luxembourg et M. Hogemann en Hollande.
Au cours de cet automne, le recrutement des
professeurs pour l'université du gouverneur s'est fait un peu mieux, et au commencement de septembre 1916 on publiait une liste officielle contenant les noms de quinze maîtres qui avaient accepté les propositions de M. von Bissing.
Ces quinze nouveaux professeurs sont : MM. J. de Decker (philologie classique) ; Lucien Brûlez (philosophie) ; Peiter Lodewijk Tack (philologie néerlandaise) ; Baehrens, maître de conférences à Groningue (philologie classique) ; E. C. Godée- Molsbergen, lecteur à l'université d'Amsterdam (économie nationale); Alfons van Roy, de Gand (droit) ; F. Stôber (botanique) ; César de Bruyker (botanique); Jan Versluys, maître de conférences à Amsterdam (zoologie et anatomie) ; A. van den Berghe, de Gand (chimie) ; J. J. Ph. Yaleton (chimie) ; M. G. J. Minnaert, de Gand (physique); Adr. Martens (pathologie) ; Joseph de Keersmaecker (urologie) ; A. Fornier, de Gand (technologie).
On ne peut pas dire que le résultat soit brillant ; parmi les nouveaux professeurs, on en compte deux ou trois qui ont été autrefois attachés à l'université de Gand ; le gouvernement belge les considère comme des transfuges et les a provisoirement rayés de la lisfe des chevaliers de l'ordre de Leopold. De plus, le gouverneur
général a enrôlé quelques maîtres de conférences hollandais (nous allons voir de quels yeux leurs compatriotes les considèrent), et divers professeurs de lycées belges.
Pour ce qui est des Hollandais, les journaux de Hollande, le Nieuwe Courant en tête, ont expliqué que pas un d'entre eux ne saurait être compté comme Hollandais pur sang- ; ils appartiennent à des familles allemandes naturalisées ou ont été fonctionnaires allemands. Ainsi M. Versluys a rempli les fonctions de maître de conférences à Giessen ; M. Valeton a fait ses études à Leipzig, où il a habité pendant plusieurs années, et M. Godée-Molsbergen était maître de conférences à Stellenbosch, dans l'Afrique du Sud.
On comprend dans ces conditions que plusieurs journaux étrangers ne parlent plus de la « fïamandisation » de l'université, mais bien de sa germanisation. Il est intéressant de rapprocher de ce fait divers renseignements qui ont été donnés récemment et d'où il paraît résulter qu'au début l'intention était vraiment de germaniser l'université de Gand. Je songe ici à la lettre que M. Harald A. Graevell adressa, dans les premiers temps de l'occupation, au général von der Goltz et dans laquelle -il exprimait cette idée que la fondation d'une université flamande serait le meilleur
moyen de g-ermaniser la Belgique ; il demandait en même temps qu'on étendît le plus possible l'usage de la langue allemande comme langue de Tadministration supérieure dans les Flandres. Ce programme s'accorde bien avec les vues que les pangermanistes avaient développées antérieurement au sujet de la Hollande. En effet, dans divers écrits politiques qui se succèdent depuis 1890 environ, nous voyons se manifester Tidée que la Hollande devrait entrer comme partie intégrante dans la « Grande Allemagne » cependant que le hollandais céderait peu à peu la place au hautallemand. Les rêves pangermanistes, que formulèrent par exemple M. Fritz Bley dans ses deux livres : Die Weltstellung Deutschlands (1896) et Die alldeutsche Bewegiing und die Niederlande (1897) comprenaient non seulement la Hollande, mais aussi le Luxembourg et les Flandres.
Je reviens à la liste des professeurs nouvellement nommés. De nombreux journaux s'en sont égayés, et VEcho Belge demande ironiquement où les nouveaux professeurs du gouverneur général ont pris les titres dont ils se décorent: ils s'intitulent D"^ med.S D'" jur. ^^ D"" phil. 3. Mais ces
* Docteur en médecine.
- Docteur en droit.
' « Docteur en philosophie » (lettres et sciences).
titres sont allemands, ajoute le journal ; ils n'ont jamais existé dans aucune université belge depuis 85 ans que la Belgique est libre et indépendante.
Une nouvelle liste a été publiée le 30 septembre par le a Groot-Nederlandsch Persbureau ». Elle comprend 9 noms : J. A. Jolies, E. J. Kossmann, A. Vlamynckj J. L. M. Eggen, T. Vernieuwe, F. Brûlez, A. Claus, R. Speleers, E.Van Bockstaele. Il est intéressant de constater que le D'" Jolies a été antérieurement maître de conférences à l'université de Berlin, qu'il est naturalisé allemand et a combattu dans l'armée allemande. La plupart des autres sont des avocats et des médecins de Gand. Les renseignements font défaut sur leurs capacités scientifiques.
La publication de la nouvelle liste avec le nom du D^ Jolies en tète provoqua une violente protestation de la part d'un des signataires du manifeste des Cent, le D^ De Cock, autrefois attaché à l'université de Louvain. Dans une déclaration publique qui parut d'abord dans le journal Tijd, il écrivait entre autres choses : « Une université flamande à Gand me paraît désirable en tout temps ; mais il faut qu'elle soit purement flamande ou tout au moins néerlandaise. Elle ne saurait compter dans son personnel enseignant des gens dont les mains sont encore rougies du sang de nos frè-
res ». Et en donnant ce motif qui ne laissait place à aucune équivoque, il retira loyalement sa signature.
La dernière et la plus scandaleuse de toutes les nominations eut lieu en octobre 1916, lorsque le professeur hollandais J. H. Labber ton fut appelé à Gand pour y enseigner le droit des gens et la philosophie morale. Or M. Labberton est l'auteur d'une publication trop fameuse intitulée De Belgische neiitraliteit geschonden (Amsterdam 1915) ^, dont il existe une traduction allemande sous ce titre : Die sittliche Berechtigung der Verletzung der belgischen Neulralitât' (Berlin, Karl Curtius, éditeur, 1916) ; un professeur d'université allemande, M. K. D. Bûlbring, de Bonn, ne dédaigna pas d'écrire une préface à cette traduction. M. Labberton considère la violation de la neutralité belge comme une nouvelle formation ou recréation morale {nieuwschepping), comme une preuve de génialité éthique ; il part de ce principe que la Prusse est le centre moral, le noyau sain de l'Europe, d'où doit venir finalement la renaissance morale de notre monde moribond. C'est pourquoi il faut que tous « apprennent à penser et à sentir conformément à la morale supérieure que l'Allemagne a inaugurée
1 « La violation de la neutraJité belge ».
2 « La justification morale de la violation delà neutralité belge».
par son grand acte historique ». M. Labberton pense en effet que pour décider du juste ou de l'injuste l'appréciation de la valeur morale d'un peuple a une importance décisive ; or comme les Allemands sont à un niveau incomparablement plus élevé que les autres nations, leurs actes doivent être l'expression de la morale la plus haute. On comprend sans peine qu'un gouverneur g^énéral allemand doive estimer qu'un homme capable de philosopher de la sorte est fait pour enseigner la morale et le droit des gens à l'université de Gand.
Gomme le montrent les renseignements que nous venons de produire, il y eut une solidarité remarquable entre les professeurs d'université. En ce qui concerne les étudiants, il sera sans doute plus facile de briser leur force de résistance. Sous l'influence des milieux catholiques allemands, les autorités d'occupation ont fait une active propagande parmi les étudiants de langue flamande et une proclamation les a invités à se rallier à la réforme universitaire et à demander une séparation administrative entre Flamands et Wallons. J'ignore comment la majorité des étudiants a accueilli cet appel; je sais seulement qu'en beaucoup d'endroits il a rencontré une vive opposition et que des ecclésiastiques belges ont adjuré la jeunesse flamande de ne pas faillir à son devoir en-
vers la palrie en ces temps de tribulations. Le plus zélé des catholiques protestataires, le Père Schmidtz, ne peut plus exercer d'influence sur les étudiants, ayant été jeté en prison pour les propos qu'il avait tenus.
J'attire Tattention sur ce fait intéressant que cette proclamation (a Oproep aan aile Vlaamsche Katholieke Studenten ») revendique une Flandre absolument libre et autonome et s^ plaint que ce pays ait vécu 85 années dans l'oppression. Malheureusement on ignore la qualité et le nombre des personnalités qui ont lancé ce singulier appel. Pas une signature. Le factum émane de « een Groep Katholiek- Vlaamsche Studenten». Si vraiment il a été rédigé par des étudiants flamands, on comprend fort bien que ceux-ci n'aient pas osé publier leurs noms et qu'ils aient préféré se cacher derrière un piteux anonymat.
Après qu'on eut mobilisé, comme nous venons de le voir, un effectif à peu près présentable — au point de vue quantitatif — de professeurs d'université, après que la jeunesse étudiante eut été influencée par divers moyens, on ouvrit la nouvelle université germano-flamande de Gand le 24 octobre 1916. Le gouverneur général commença la séance par un long compte rendu en allemand, après quoi M. P. Hoffmann, un Luxembour-
geois d'éducation allemande qui a accepté les fonctions de recteur, prononça le discours d'inauguration de cette solennité que l'avenir jugera encore plus sévèrement peut-être que les contemporains.
Le gouverneur général termina comme il suit son exposé : « Ainsi donc les Allemands et les Flamands ont travaillé à une œuvre commune, dans un esprit de confiance réciproque et. d'entente parfaite. De Raet avait inscrit comme épigraphe de sa première publication sur l'université flamande ces paroles : « Deux Valkyries, deux sœurs héroïques, gouvernent le monde, la pensée et Tépée ». Un merveilleux décret de la Providence a voulu que cette phrase, écrite en 1892, se réalisât comme une prophétie par la fondation de la nouvelle université de Gand. Cette université est le fruit de la pensée des nombreux hommes qu'affligeait la destinée subie par les Flamands pendant de longues années de luttes et d'insuccès. Le Dieu de la guerre a présidé, Tépée hors du fourreau, au baptême de la nouvelle institution. »
C'était en vérité le Dieu de la guerre qui, l'épée tirée, régnait à Gand le 24 octobre, et y régnait à la fois dans l'université et en dehors d'elle.
Un établissement flamand d'enseignement supérieur donné comme devant être l'expression de la
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