‹ L'Arrétin moderne (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · HISTOIRE DE MAITRE PIERRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MAITRE PIERRE

Extrait du livre qui paraîtra après tna mort.

Ami lecteuK, vous ave:{ quelquefois Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette, (y est une étrange et terrible recette.

P. d'O. Ch. XIII, 153.

Un fossoyeur de la paroisse de St-Pierreaux-Bœufs, nommé maître Pierre, assistait aux enterrements et inhumait les trépassés pour une pièce de dix-huit deniers. Un jour qu'il avait enterré la charretée des morts de l'Hôtel-Dieu , où les médecins font plus de morts qu'ailleurs, sentant ses habits imprégnés de l'odeur puante des cadavres qu'il avait enfouis , il n'osait coucher avec sa femme qui aimait mieux le beaume d'un vivant que l'odeur de cent trépassés. Pierre, plein d'attention pour sa moitié , alla dans une écurie se coucher proprement sur du fumier. Comme le bonhomme avait l'ha-

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bitude de se mettre sur le dos comme les vierges de l'Opéra, des moineaux qui avaient leur nid au-dessus de lui , fientèrent sur ses yeux. La fiente des moineaux est fort chaude à cause qu'ils sont fort amoureux. La cataracte se déclara dans l'instant, et Pierre ne vit plus la nuit ni le jour. Dans ce malheur il consulta les médecins de ce temps-là, aussi ignorants que ceux de ce temps-ci. Ces messieurs consultèrent Hippocrate; malheureusement Hippocrate, à l'article du potde-chambre, n'avait point parlé de la fiente des moineaux. Les médecins lui dirent : Votre aveuglement met notre science à bout, nous ne voyons point clair dans vQtre maladie , parce qu'Hippocrate n'en a point parlé : la matière louable des moineaux n'était point connue de son temps.

Maître Pierre ne pouvant plus rien gagner dans la paroisse, était fort à plaindre, heureusement sa femme, qui ravaudait des bas au coin de la rue des Deux-Anges, avait toutes les bonnes pratiques des fiacres de la rue Saint-Benoit et quelques auteurs delà petite rueTaranne, qui restaient au lit, lorsque

M"* Pierre raccommodait leurs vieilles chausses .

Un jour, Manon, c'était le nom de l'épouse du fossoyeur, avait raccommodé les bas d'un porteur d'eau. Le porteur lui avait donné un sansonnet pour payement. Aussitôt que l'animal fut au logis, il commença à chanter. Pierre, qui avait étudié son P. Bougeant, comprit aux chants de l'oiseau qu'on l'avait dérobé, il fît un mauvais ménage et dit à sa femme : Je vois bien, Manon , que vous avez été revendeuse à la toilette, vous vous sentez encore de votre métier de crieuse de vieux chapeaux; tôt ou tard vous deshonorerez ma couche en vous faisant pendre au carrefour de Bussy. Je n'aime point les friponneries, je vous rosserai; ne faites point comme saint Bernard et les jésuites, songez à votre conscience ; on ne va point en Paradis avec le bien d'autrui et un sansonnet.

Il y avait dans ce temps-là à Pantin, une marchande de pâtés, très jolie; elle avait eu six maris sans compter les greluchons. La place était difficile à assiéger et son honneur

avait tous les malheurs possible, à cause que le diable ou les bergers de la Villette avaient noué l'aiguillette à ses amoureux. Jeanneton désirait convoler aux huitièmes noces. Le bonhomme maître Pierre savait que ce parti convenait à son fils; il s'informa de sa parenté , il apprit que la famille n'était point tachée, que Jeanneton était la fille unique de l'ancien marmiton d'une belle dame de Pantin, qui tuait les gens dans ses bras pour se conserver le plaisir de les tuer encore. Dans le même village, un porteur d'eau de ses amis lui devait quatre livres dix sols parisis. Pierre, charmé de marier son fils et d'être payé en même temps de sa lettre de change, disait : « Mon fils fera l'amour, il se mariera, on lui payera les quatre livres dix sols parisis ; ces quatre livres dix sols parisis serviront aux frais de ses noces, je ne débourserai rien. En conséquence il appela son fils et lui dit : Mon enfant, vous êtes déjà dru comme père et mère ; vous avez dans les gras des jambes bien des enfants qui crient après le baptême, il est temps de songer à faire la douce affaire et à me donner

des petits-fils. J'ai couché en vue, quand je voyais clair, une fille de Pantin qui me paraît votre fait, allez lui faire l'amour et la demander en mariage en tout bien tout honneur. Vous profiterez de l'occasion pour voir le pays; préparez-vous donc à partir; mais comme vous n'êtes point encore sorti de Paris, qu'on ne sait le moment de la mort dans un songe si court que la vie, mettezvous en bon état, faites une bonne confession générale, vos adieux à toute la parenté, et tâchez surtout de trouver un honnête savoyard pour vous conduire et porter votre paquet.»

La Nigaudière, qui était le nom du fils de maître Pierre, trouva à la porte du café de Malthe, vis-à-vis des Cordeliers, un Savoyard qui avait bon pied et bon œil; il l'aborda et lui dit : « Monsieur de la Savoie , voudriezvous voyager avec moi dans les pays lointains > — Très volontiers , répondit le ramoneur de cheminées, je serai aise de gagner un sol. Depuis l'établissement des petites postes nous ne faisons plus rien, les claquettes nous coupent la gorge. — Allons,

venez parler à mon papa. » Il le conduisit à son père. Pierre ne pouvant voir le garçon, tâta ses hauts-de-chausses, et sentant qu'ils étaient ébréchés en plus d'un endroit, il prit le Savoyard pour un écrivain. — N'êtes-vous pas l'auteur d'un mauvais journal, l'ami Baurieu, ou quelque enfant trouvé? — Non, lui dit le Savoyard, je suis fils de père et mère qui avaient le saint sacrement de mariage sur le corps; j'ai porté la marmotte, fait danser la belle Magdelon , et décrotté trois ans au coin de la rue aux Ours, vis-àvis Notre-Dame du Suisse. — Comment t'appelles-tu , mon ami ? — Je m'appelle Amédée-Judas-Pierre-Iscariote , mon père était le ramoneur et lécorcheur de sa paroisse, et ma mère blanchisseuse en gros.

— Je vois, mon cher, que vous portez un beau nom, vous êtes sans doute de la bonne espèce des ramoneurs et des Iscariotes. Mais avant de conclure notre marché, il faut, s'il vous plaît, renier votre roi de Sardaigne, cela me donnera une preuve de votre probité.

— Non, morbleu, dit le Savoyard, le diable m'emporterait plutôt que de renier mon bon

Souverain. — Je suis charmé, dit Pierre, vous avez des sentiments. Je vois que vous êtes fidèle à votre roi , car vous aimeriez mieux que le diable vous emportât que de le renier, tous les Iscariotes n'ont pas fait de même, les mêmes noms ne produisent point les mêmes effets et la médecine a raison quand elle dit: Contraria C07itrariis curantur. Ah. ça. ! comme vous convenez à mon fils pour l'accompagner dans sa route, je vous donnerai une pièce de dix-huit deniers par jour; le Savoyard agréa le marché.

Lorsque le porte-manteau de La Nigaudière fut fait, le chien épucé, ils partirent avec le chien, la plus belle pièce du porte-manteau. Maître Pierre, sa femme et la parenté, conduisirent nos voyageurs jusqu'à la grille de Saint-Laurent. La bonne mère pleurait à chaudes larmes et s'écriait : Quel voyage ! mon garçon se perdra, je ne le verrai plus ! — Console-toi, disait Pierre, notre chien est avec eux, il marchera toujours devant; tant qu'ils verront sa quaue, ils ne verront point autre chose et ne se perdront pas.

Avant de quitter son fils, Pierre lui donna

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des instructions. Ecoutez, lui dit-il, vous avez encore votre pucelage, prenez garde à vous; d'ici à Pantin on trouve des luronnes qui vont lestement à cause qu'elles n'ont plus de pucelage , elles pourraient bien attraper le vôtre. — N'ayez point peur, mon papa, dit la Nigaudière, je le tiendrai à deux mains. — Cela est prudent, dit le père, agissez toujours de même, ne faites aucune action en route qui puisse flétrir mon précieux sang, ne volez personne, quoique vous eussiez le mauvais exemple des aubergistes qui vous friponneront. Ménagez votre argent. Le roi fait beaucoup de demandes, je paye comme vous savez l'industrie des enterrements, songez à l'économie, priez la Sainte-Vierge, votre ange gardien; recommandez-vous à saint Charlemagne et à saint Julien, patron des voyageurs; mettez- vous à genoux. Nigaudière s'agenouilla, Pierre lui donna sa bénédiction de la main gauche: depuis la perte de sa vue il ne connaissait plus la droite de la gauche; l'aveuglement est un terrible malheur.

Les adieux avaient été fort longs. Le soleil

commençait à tomber. Nos voyageurs s'arrêtèrent au dernier cabaret du faubourg Saint-Laurent. Comme La Nigaudière aimait la propreté, il alla laver ses mains dans un baquet où l'aubergiste avait mis une anguille; le reptile se mit à frétiller; le parisien, qui croyait que les anguilles venaient comme les feuilles sur les arbres du Palais-Royal, eut une peur horrible; il vint tout effrayé dire au Savoyard qu'une baleine de la mer voulait le dévorer. Le Mentor de la cheminée lui dit : Mon ami, n'ayez point de peur, prenez hardiment la baleine, elle ne vous fera point de mal, elle servira pour notre souper ; nous avons encore du chemin à faire, il vous faut des*forces; fendez la baleine en deux, prenez le foie et le fiel, enveloppez-les dans un moiceau de papier gris, mettez-les chaudement dans le gousset de votre culotte.

Nigaudière obéit au Savoyard : ils mangèrent la baleine. Au dessert, La Nigaudière demanda à son conducteur à quoi pouvaient servir le fiel et le foie qu'il avait dans son gousset, empaqueté dans du papier gris. — Cela est bon, lui dit le ramoneur, contre les

sorciers et les revenants; en le faisant brûler devant le diable, on se moque de lui, ces drogues l'épouvantent davantage que les signes de croix, VAgnus Dei et les trente oraisons de sainte Brigitte.

Le lendemain, vers le soir, le Savoyard découvrit le clocher de Pantin et sentit le premier la fumée des pâtés. « Nous voilà bientôt rendus, dit-il à La Nigaudière, vous verrez aujourd'hui la belle Jeanneton, c'est une fille unique, riche de soixante-trois livres de rente. — Cela fait-il plus d'un écu de trois livres, lui dit le garçon? — Assurément, répondit le conducteur. — Elle est donc bien riche! Ce qui m'afflige, c'est que Jeannette a eu sept maris qui sont enterrés; si j'étais enterré, dame ! j'aurais fait comme les enfants de Paris, j'aurais mangé mon pain blanc devant mon pain bis; cette Jeannette a un diable qui la protège, il est jaloux d'elle comme mon parrain de ma marraine; cela fait de la peine aux amoureux. — Ne t'embarrasse point, lui dit le Savoyard, tu as dans le gousset de ta culotte de quoi te moquer de l'esprit malin. Aussitôt que tu seras

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dans la chambre de la mariée, tu tireras les pièces de ton gousset, tu mettras un morceau de fiel et de foie sur la braise : le diable, qui n'a point de foi et qui a beaucoup de fiel, aura peur et n'osera te nouer l'aiguillette.

La Nigaudière et son pucelage arrivèrent sans encombre à Pantin, où le pâtissier les reçut parfaitement. Son air niais fit bien voir qu'il chassait de race, qu'il était Parisien et le fils de maitre Pierre; on le régala d'un pâté de mouton mariné qu'on assura être un pâté de chevreuil; au dessert, on parla de l'objet du voyage, on régla les affaires, l'on fit appeler Jeannette. La Nigaudière fut étonné de la voir faite comme les filles de la capitale; il s'imaginait, selon le rit parisien, que les filles de la province et celles de Pantin étaient autrement que les filles du quartier Saint-Germain. Jeannette fut contente du fils de Pierre, quoiqu'il eût l'air d'être de la paroisse de Saint -Pierre-aux- Bœufs ; elle craignit qu'on ne lui nouât l'aiguillette.

Après le souper, les nouveaux époux montèrent dans la chambre nuptiale. Xigaudicrc

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ferma la porte, alluma de la. braise, tira les ingrédiens de sa culotte et brûla, comme le Savoyard le lui avait dit , le foie de la baleine en faisant cette prière à Cremistic : « Tu m'as donné une fille pour « paillarder en paix et en honneur avec elle, « je vais le faire. » Ma fille, dit-il à sa nouvelle épouse, éleviez votre cœur à l'Eternel, dites : Amen : La fille répondit : Ainsi soitil. Cette sainte oraison et la fumée du foie firent tant de peur au diable qu'il s'en alla en Flandre nouer l'aiguillette à quelques bons rouchis qui croyaient encore aux prodiges de l'aiguillette.

Le lendemain, le pâtissier et la cohue nuptiale ne sachant point que la colle ou le foie de poisson dénouait l'aiguillette, frappèrent en tremblant à la porte des jeunes mariés. La fille l'ouvrit et chanta d'un air gai ce couplet :

Que Pantin est amusant, Qu'il a bien l'air de me plaire !

Que Pantin est amusant Ali ! qu'il est drôle en dansant!

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Il vient, il frappe en poussant, Il grossit en remuant, Dix fois pour me satisfaire, Il se mit en mouvement.

Que Pantin est amusant, Qu'il a bien l'air de me plaire 1 Que Pantin est amusant, Ah ! qu'il est drôle en dansant !

La mère de Jeannette, enchantée du couplet, s'écria : Dieu soit loué, les pantins de Paris valent ceux de la Villette. La Nigaudière, pour s'assurer de la guérison de l'aiguillette, fit encore danser Pantin deux ou trois fois danslamatinée.etcela fit rire toute la famille.

Les jeunes époux, après avoir rempli les devoirs de l'aiguillette, et cela sans le consentement du curé, car dans ce temps-là on ne se'servait point du goupillon de la paroisse pour coucher avec une fille, le jeune époux alla présenter la lettre de change qui fut protestée. Le lendemain, le créateur de la lettre, crainte de perdre son crédit dans la banlieue de Paris, vendit la garde-robe de sa

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femme et son habit des dimanches pour acquitter les quatre livres parisis.

Les honneurs et les cérémonies du protêt avaient retardé le mariage de La Nigaudière. La femme de maître Pierre voyant ce retardement, croyait que son fils avait été rôti sous la ligne, et répandait un torrent de larmes. Le quatrième jour, Manon, appuyée sur sa porte, aperçut la queue du chien qui frétillait d'allégresse. Se rappelant alors ces belles paroles du proverbe qui dit que quand on voit la queue on peut juger de l'homme, elle éprouva ces sentiments de tendresse et de joie que la nature a toujours applaudis. Les voyageurs parurent à l'instant. Je ne pourrais rendre le contentement de Pierre et de Manon, il faut avoir été longtemps père et mère pour rendre ces transports, malheureusement je n'ai été ni l'un ni l'autre.

Après les premières sensations de'l'amitié, Pierre, qui n'était pas ingrat comme les grands, dit à sa femme : Manon, il faut un peu songer à monsieur Iscariote, toute peine demande son salaire :« Ah ça .'mon ami, ditil au Savoyard, vous m'avez ramené mon

fils avec ses deux oreilles et notre chien avec sa queue, ces bienfaits sont trop grands pour les oublier, agréez un peu de notre reconnaissance; voilà quatre pièces de dix-huit deniers pour vos quatre journées ; j'ai six vieilles chemise's là-haut qui pourrissent, vous pouvez en tirer quelques bonnes paires de chaussons; j'ai une vieille culotte, en mettant les goussets dans les plis vous en tireriez une bonne veste, et si le tailleur n'est point fripon vous aurez encore des pièces pour racommoder vos bas. Dame, vous aurez l'air faraud, mais ne courez pas après les filles. Paris est rempli de coquines qui vous gâtent une jeunesse que ça fait pitié à M. de Kaisair.

Le Savoyard, content de la bonne volonté de Pierre, lui dit d'un ton majestueux : « Bonhomme garde tes vieilles chemises et tes haut-de-chausses, je ne porte ni chemise, ni brayette, je ne veux rien de toi ; tu as enterré les morts pour dix-huit deniers, les prêtres ne le feraient point pour dix-huit livres, ta générosité couvre de honte le sacerdoce et fait plaisir à Cremistic, je viens te faire l'opé-

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ration de la cataracte. A l'instant il dit au fils de Pierre : Mon ami, donne-moi l'onguent de ta culotte : il est bon pour les yeux et pour l'aiguillette. La Xigaudière lui donna le reste de la colle de poisson, le Savoyard en frotta les yeux de Pierre, et dans l'instant il vit la lumière et reconnut la queue de son chien. L'opération faite, le Savoyard s'en alla par la cheminée, quand il fut au haut, il chanta, suivant l'usage des ramoneurs, la chanson suivante.

Sur l'Air : Ramone:^^ ci, ramone:^ là, etc.

Pour dénouer l'aiguillette.

Les charmes d'une fillette Aisément feront cela.

Ramonez ci, ramonez là, La cheminée du haut en bas.

Dans sa douce, et charmante main, L'herbe toujours renaissante, Dans le moment grossira.

Ramonez ci, etc.

Le neveu d'une Eminence, Autrefois par excellence Adroitement en joua.

Ramonez ci, etc.

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