‹ L'Arrétin moderne (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · LES FILLES DU MONDE · texte numérisé non relu

LES FILLES DU MONDE

Leur bonté fait les premiers pas Et leur pudeur apprivoisée, Dès h début humanisée, Loin de résister tend les bras

Nous élevons jusqu'aux nues les airs de Rameau. L'éloge de ce célèbre artiste est celui de notre bon goût. Jean-Jacques, que je respecte infiniment, parce qu'il a le malheur d'être sage, ne veut pas absolument que nous ayons de la musique. Cette idée originale n'a pas étonné la France, Un homme à paradoxe, un homme qui assure que notre allure est celle de Palissot, c'està-dire de marcher à quatre pattes, peut avancer tout ce qu'il veut pour nous faire rire. Je me suis un peu réconcilié avec le sauvage de iMontmorenc}- depuis que j'ai lu en m'ennuyant à mourir son Héloïse. Cet ouvrage m'a fait plaisir et m'a fait pitié : j'ai été charmé de voir un philosophe amoureux.

cela m'a fait pitié de voir tant de dépense de style, de soupirs pour faire un échantillon d'enfant ; on voit dans cette façon de faire les jolies choses, un homme qui n'aime point la nature, qui ménage l'espèce humaine pour lui prodiguer les paradoxes.

Cet exorde annonce que la Julie de Rousseau avait les talents d'une fille du monde plus amusants que le sophisme d'une philosophie sauvage. Les honnêtes gens crient contre les filles du monde. Le lieutenant de police les fait mettre à Saint-Martin, à la Salpétrière, quand elles ont étalé trop effrontément le fond de leur boutique sur la rue. A Rome, on excommunie les honnêtes gens qui ne font point leurs Pâques ; les filles qui vendent leurs faveurs et des mémento au clergé et aux profanes ne sont point tracassées par l'Inquisition, et leurs charmes épicés ne sont point mis à l'index par la sacrée Congrégation des rites. Il faut avouer que Rome est le théâtre des indulgences pour les Madelons.

Nous méprisons une fille charmante qui pour un rien nous donne des sensations plus

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délicieuses que celles d'un violon du devin de village ou d'une flûte. Il n'est personne en France qui ne soit sensible, en lisant la Sainte-Ecriture ou l'histoire des faiblesses de Jacob ; les maîtresses de Salomon et le haras du grand seigneur font venir la salive à la bouche des lecteurs. Nous envions le bonheur de ces hommes heureux, nous disons en nous-mêmes : Nous rendrions des grâces au ciel s'il nous donnait les faiblesses de Jacob , la sagesse de Salomon et les femmes de tous ces patriarches; n'envions point leur bonheur : nous pouvons, à moins de frais, avoir un sérail aussi meublé que les leurs. Paris est rempli de favorites qui tendent les mains à tous les mouchoirs.

Les filles du monde ne doivent leur faiblesse qu'à la bonté de leur âme, et à la plus parfaite organisation. C'est dans le ternpérament ou dans la structure des fibres de leur cœur et de leur cerveau, qu'un habile anatomiste trouverait cette cause que le casuiste cherche dans la conscience. La nature a imbibé de passions et de faiblesse l'argile fragile dont nous sommes pétris, et

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ce que nos docteurs appellent la nature corrompue n'est autre chose que la nature fort sage qui tend plus violemment dans une fille du monde à la conservation que dans une mijaurée qui ne sent que rarement ces impressions. Le vice naturel des filles du monde échauffe nos prédicateurs : c'est un trésor d'iniquité , s'écrient-ils en chaire , qu'une fille qui vend à un prix raisonnable des faveurs fort naturelles; c'est un serpent, un monstre, un crime sale, infâme, qui fait trembler le ciel et la terre. Lorsqu'un orateur dévot s'échauffe à peindre avec de la boue et du crachat la décente faiblesse de l'amour, l'auditeur, s'il n'est point un dindon, doit dire en lui-même en lorgnant à son côté une jolie fille : Le prêcheur bat la campagne : cette fille a l'air très propre, je ne suis point dégoûté, je ferais assurément bien proprement avec elle les saletés dont l'orateur décore son discours. En vérité je vous le dis, il est comique d'appeler cela des instructions, nous sommes bien généreux de les écouter.

Si nos prédicateurs au lieu de ces décla-

mations, nous disaient simplement : La loi, qui est très dure, vous défend de tracasser les filles qui sont très tendres, on s'instruirait, on ne bâillerait pas au sermon. Mais dire à des êtres raisonnables que les plaisirs que nous procure une belle fille sont honteux, sales et infâmes, on n'en croit rien; il faut régler ses figures de rhétorique , mettre plus de vérité dans ses périodes, ne point suer et vétiller à les arrondir et surtout ne pas déraisonner dans un sermon. La raison fait tant d'honneur au genre humain qu'elle mérite assez qu'on s'occupe d'elle dans un sermon ; mais les dévots n'aiment pas la raison, ce qui est raisonnable, ni les philosophes.

La sagesse, cette belle chose dont on trouve quelques énigmes dans nos vieux livres, n'a point encore profité à un seul homme, en comptant Salomon ; elle est admirée chez les femmes, à ce que disent les bonnes gens. La sagesse d'une femme grossit les plaisirs d'un homme qui croit aux rêves de la sagesse, et ce plaisir imaginaire est d'autant plus sensible que c'est

dans le temps qu'il jouit de cette sagesse qu'il sent plus de plaisir, parce que la faiblesse de cette femme est la honte de la sagesse qu'il trouve si belle. Si les hommes revenaient de leurs erreurs ils admireraient les filles du monde, ils verraient que les femmes ne sont point faites pour donner de la sagesse. La nature les a faites pour nous donner des plaisirs et des enfants : sans ces deux fins à quoi nous serviraient-elles?

Rien n'est plus grand, plus majestueux pour l'imagination que la conduite qu'on tient vis-à-vis d'une fille du monde qui vend ses faveurs pour un écu. Venez, lui dit-on, ma reine, embrassez-moi ; la reine obéit. Venez que je vous chiffonne : Comme il vous plaira,^ répond la reine. On trouve chez elle mille plaisirs que la sagesse ne connaît point. Les délicats diront : Mais cette fille vendra ses sagesses à quelques autres. Votre délicatesse me paraît stupide : vous aimez les fleurs, leur baume vous enchante ; ces fleurs vous paraissent cependant honnêtes quoique vous les achetiez, et qu'elles prodiguent aux autres leurs odeurs; pourquoi n'en peut-il

être de même des filles qui valent mieux que les fleurs, quoiqu'elles se fanent de même. Les filles du monde, que les charitables dévots déshonorent sans pitié, sont peut-être plus dignes de leur charité et de leur soin que les rosaires, les scapulaires et les oraisons jaculatoires. Un instant de faiblesse secondé par une occasion dangereuse fait leur état. Une grosesse les rend la fable de leur patrie ; pour avoir fait un enfant sans la permission de leur curé, elles perdent l'occasion d'en faire désormais avec son consentement, très nécessaire pour faire un enfant, à ce que nous croyons. Cette fille, devenue la honte de ses concitoyens, ne pouvant plus réparer sa faute, se jette dans le libertinage , nos préjugés deviennent la source de ses désordres. Nous croyons qu'une fille qui a fait un enfant n'est point capable de conserverie feu sacré du mariage : détrompons-nous, en Hollande, en Flandre, où l'on trouve l'heure du berger à chaque instant, on s'aperçoit que les filles qui ont eu des faiblesses, sont les femmes les plus sages; elles ont manqué étant filles à cause que la nature leur disait qu'il leur

manquait quelque chose, elles se bornent à leur mari. Jocqué, Monsieur, dit une Flamande le lendemain de ses noces, ne touchez mi là, j'ai m' 71 homme. La veille, la même fille aurait dit : Monsieur, faites comme il vous plaira.

Les Grisons ont coutume d'attacher à une chaîne dans leur temple, les filles qui ont eu des faiblesses; dans certaines provinces, on les met sur un âne, en les tournant du côté de la queue, dans d'autres on les met dans un tonneau ridicule ; à Paris on les châtie à la Salpêtrière et partout l'on fait des sottises; en voici la preuve: Quand votre cheval voit passer une jument et sent remuer le démon de la chair de cheval, lui donnez-vous des coups de bâton ? Si votre fermier rouait son âne de coups parce que l'animal aurait fait quelques simagrées près d'une ânesse, ne diriez-vous point : Lourdaut, veux-tu empêcher les effets de la nature ? Vous riez de la comparaison, cependant votre lieutenant de police enferme les filles, vos évêques envoient au séminaire un tonsuré parce qu'il a fait comme le cheval vis-à-vis de sa servante.

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Vous ne savez ce que Vous faites, vos évêques sont des ânes et vos lieutenants de police des chevaux.

Le roi de Prusse a fondé une maison à Berlin où Ton reçoit les filles enceintes; avant que leur grossesse paraisse, on les tient séparées, on leur garde un secret inviolable ; si elles font un garçon, on leur donne cinquante écus, et dix si elles font une morveuse. Louis XIV a fondé l'Hôtel-Dieu pour le même objet, mais les intentions du souverain sont mal remplies, on ne garde aucun secret aux filles, on ne les reçoit que huit à dix heures avant leurs couches; plusieurs de ces malheureuses arrivent à Paris de bonne heure, dans l'espoir de mieux cacher leur faiblesse à leur patrie, elles se présentent à l'Hôtel, on les renvoie cruellement sous les apparences qu'elles ont encore un mois ou six semaines pour attendre leurs couches. Ces créatures, épuisées par les frais de la route, sont obligées de retourner ou d'attendre dans la misère l'instant d'entrer à l'Hôtel-Dieu. Les Montigni, les Varennes, les Dubuisson , les Hecquette leur offrent

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quelquefois des secours , dans l'espoir qu'elles meubleront leur communauté. Elles ont des pourvoyeuses qui vont à la rencontre des voitures publiques et à la quêle de ces filles. Celles qui reviennent de l'Hôtel se plaignent fortement. Les bonnes religieuses s'imaginant que le ciel et la terre leur doivent des égards à cause qu'elles n'ont point fait d'enfants et que dans leurs confessions elles avouent qu'elles ont eu cent fois le désir déshonnête d'en faire , les maltraitent de mauvais sermons et de paroles.

On se plaint de la multitude des filles du monde, c'est peut-être la faute des prêtres : on prêche quelque fois de bonnes choses mais rarement le besoin de se marier, l'obligation de le faire quand la chair nous sollicite. Nous savons, par le dénombrement des mariages et des hommes, que de cent quatre personnes il ne s'en marie qu'une chaque année ; reste cent trois personnes exposées à manquer à la loi. Après ce calcul doit-on s'étonner de la population des filles du monde? ne doit-on point être surpris qu'il y en ait encore si peu > Il y en aurait cffec-

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tivement davantage, si beaucoup d'honnêtes femmes ne se mêlaient de leur métier.

La grande population des filles du monde doit sa source à la création du mot sagesse. Les sottises que nous faisons avec ce mot sont originales. Nous admirons les sages, nous les louons et nous n'en récompensons aucun; tout ce qui n'est point marqué du sceau du vice, ne tient point à nous; pour deux ou trois sages qu'on a récompensés, nous en avons des millions que l'on a méprisés. Les filles remarquent que la vertu ne leur sert à rien , elles quittent la vertu qui ne produit rien, pour le vice qui les enrichit. Un équipage galant, un appartement, des nippes de prix ; voilà la récompense du vice : la faim, la soif, l'oubli ou la tentation, voilà le fruit de la sagesse. A peine une fille a-t-elle renoncé à la vertu qu'elle se persuade de plus en plus par l'usage des hommes, que la sagesse est une chimère, et pensant avec Laïs, elle s'écrie : Que veulent dire les sages avec leur sagesse ? ces gens-là frappent aussi souvent à ma porte que les autres. Admirons le bien et le mal et les filles du monde.

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