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Ottaviensis
lOO L ARRETIN
comme un dindon. La question décidée pour les dindons l'est-elle aussi pour les nègres ? Cette espèce d'animaux à deux pieds, est-elle comprise dans la classe des hommes ? Des êtres qui ont la physionomie aussi barbouillée que les nègres, peuvent-ils raisonner ?
Jacques Massé, dans ses voyages, assure qu'en disséquant un nègre on aperçoit au-dessous de l'épiderme une membrane extraordinairement déliée etdélicate, on croit que cette membrane est la véritable cause de la noirceur des nègres, que cette tunique émoussée absorbe les rayons de la lumière. Cette découverte prouve que les Ethiopiens ont une origine toute dilierente des autres hommes.
Certains théologiens ont prétendu que les nègres étaient descendus de Caïn à qui le Seigneur avait imprimé un signe, et ce signe était la noirceur. Ce raisonnement est un raisonnement de sacristain. Sans m'écarter de la question ni disputer sur les goûts et couleurs, voyons si les nègres sont raisonnables.
Les Nègres sont raisonnables et appartiennentpeut-être plus à l'humanité que nous autres assez barbares pour les arracher à leur patrie, eux assez humains pour nous laisser en paix sur nos côtes. La rage d'avoir du sucre, la loi du plus fort, sont les principes de notre conduite cruelle et les tisons de notreavarice. Les nègres raisonneront mieux lorsqu'ils ne croiront point à la religion bienfaisante que nous leur prêchons. Ces esclaves peuvent dire avec raison aux pères jacobins de la Martinique qui retiennent quinze cents des leurs dans leurs prisons : — Vous êtes, mes pères, les prédicateurs de l'Evangile, vous voulez que j'embrasse votre religion qui nous rend frères, etvous me rouez de coups. Il faut des dispenses de votre pape pour épouser vos nièces, vous brûlez les gens à Lisbonne pour avoir couché avec leurs commères, et vous nous mariez avec nos propres sœurs ou nos tantes. — Mais, répond le père Jacobin, selon nos vieilles Ecritures, vous ne pouvez point sortir d'Adam. Notre premier père était blanc ou était noir : vous voyez, qu'il faut que la porte soit ouverte ou fermée.
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Monsieur delà Négrerie, vous avez de la laine sur la tête et moi j'ai du poil. Assurément nous avons beau faire des enfants aux Françaises qui viennent ici, depuis le R. P. Barnabas Trétin, très-saint homme qui en faisait très-saintement, sa génération n'a pas changé de couleur et a toujours conservé le poil français ; vous voyez bien que vous n'appartenez point de bon droit à l'espèce humaine. — Vous me prêchez cependant votre religion, dit le nègre. — Oui, sans doute, à cause que 1 Evangile dit batisanles omncs génies, baptisez tout le monde. — Mais mon révérend, le baptême est un caractère de charité ; comment remplissez-vous cette obligation vis-à-vis de nous ? — Comment! Monsieur le noir animal ! vous faites des arguments ? Allons, mes gens, écrasez ce raisonneur sous les coups de bâton. Voyez ce noir, il veut en savoir plus que notre St-Thomas, à qui un crucifix de bois a fait un beau compliment académique. — Mais, mon père, sans recourir aux coups de bâton, ne peut-on point proposer ses doutes ? Battez-vous un aveugle à cause qu'il ne voit pas les rayons
du soleil ? dans votre Ecriture est-il marqué d'assommer les gens pour leur persuader la vérité ? — Oui, Monsieur le noir, le docteur Angélique, le docteur Séraphique, le docteur Subtilis-Emeto-Cathartique et tous les docteurs en ique et en ot disent qu'on doit forcer les gens d'entrer à cause de ce pasage : compelle intr are, forcez-les d'entrer. Cela est si connu dans le christianisme que le roi trèschrétien a envoyé des dragons dans les Cévennes à cause que les jésuites avaient assuré à Sa Majesté qu'EUe était obligée en conscience de faire mal.
La charité, dit l'animal noir à l'animal pie, la base de votre religion, vous permet-elle de m'arracher à ma patrie et à mes parents, ou de m'acheter de mes ennemis à cause qu'ils étaient les plus forts ? — Oui, sans doute : je dois de la charité à nos belles dames françaises qui prennent du café, j'en dois à ceux qui bavardent dans le café de Procope ; il faut du sucre à tous ces gens-là. — Mais ne pourriez-vous point vous servir de vos bras, et de ceux de votre nation, plus obligés à remplir vos besoins ? — Voilà une
plaisante raison, nous avons besoin de nos bras dans les cloîtres pour faire des signes de croix ; nos chanoines en ont besoin pour s'appuyerplus commodément dansleurs stalles ; et comment nos évèques monteraient-ils dans leurs brillants équipages, s'ils n'avaient point de bras ? Vous voyez que nos bras servent à beaucoup de choses et sont bien employés. — Cette dernière raison, dit l'animal à laine, est très suffisante. Votre religion vous ordonne de payer les ouvriers, de ne point retenir leurs salaires : vous retenez les miens, je ne connais d'autre payement que les coups. . . — Ne voyez-vous pas que vous êtes esclave, — Mais j'étais libre, pourquoi m'avez-vous fait un état si dur ? — C'est que vous étiez noir, que nous étions les plus forts et qu'il nous fallait du sucre. — En France il n'y a point d'esclaves, vos lois sont formelles sur cet article ; ainsi, pour du sucre, vous êtes contraires à votre Dieu et à vos lois ? — Nos lois , dit le révérend père, voilà de plaisantes choses, nous les violons aux 3'eux du souverain, il sait que nous avons des nègres, que nous assommons de coups,
il a besoin de sucre comme les autres ; le sucre apporte de l'argent à ses domaines et à des fripons que les lois laissent s'engraisser ; vous voj'^ez que le sucre est une grande raison. En outre, nous avons des docteurs qui expliquent les lois. Les jésuites nous dispensent défaire le bien et d'obéir aux rois, leurs livres sont remplis de cette morale : on a porté deux fois des plaintes au souverain de leur mauvaise doctrine, on n'a jamais osé leur rien dire qu'en il 62.
— Votre Dieu vous ordonne de l'miiter et déporter sa croix; dans la Martinique je ne vois que mes frères qui la portent ; ils sont soumis, méprisés, meurent comme lui sous les coups ; vous autres vous ne pouvez souffrir la moindre égratignure ; vous vo3'^ez que nous sommes seuls ses imitateurs. — Voilà une belle comparaison d'un nègre au bon Dieu, et nous qui portons le scapulaire, qui somm-es les enfants de saint Dominique et de Notre-Dame du Rosaire ! . . . Avez-vous dit tant de chapelets que j'en ai dit ? — Ah ! mon Père, jedirais plus volontiers le chapelet, que de recevoir des coupsde bâton. — Etes-vous
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dans ce monde pour avoir toutes vos aises ? Pendant que nous parlons vous faites tort à la communauté, vous faites un péché mortel, vous ne travaillez point, vous êtes obligé à restituer : voyez Pontasà l'article des Manufactures de sucre. — Mais si notre nation était la plus forte et que nous vinssions vous prendre pour avoir du marbre, ne ferions-nous pas bien de vous faire travailler ? — Non, assurément, vous offenseriez l'Eglise, le St- Père vous excommunierait à cause que le Concile de Trente a défendu aux prêtres de travailler. — Mais votre Concile, en vous défendant de travailler, vous permet-il d'avoir des manufactures ? — Le Concile s'explique ; c'est-à-dire, que nous ne faisons rien de nos deux bras, mais que nous nous servons des vôtres. Le commerce est honorable, il n'avilit personne. L'abbé Coyer a dit que la noblesse pouvait commercer. La noblesse et le clergé vont ensemble.