LES ENFANTS
En vérité je vous k dis ; si vous ne devene\ semblables à ces enfants^ vous n''entrerei pas dans le roynume de mon père.
Que cet oracle de la vérité est consolant pourja FVance! Nos docteurs de Sorbonne, nos vicaires de paroisse, nos casuistes, les vieillards de Jérusalem, les grands hommes de Béthanie, le déraisonnable Abraham Chaumeix, ce bonhomme de l'Apocalipse, le P. Berthier; le scorpion de la vallée de Josaphat; enfin tous les hommes murs et formés dans la maturité dont parle l'apôtre, crient dans les carrefours, sur les toits: abomination de la désolation, il n'y a plus de religion en France; il a paru un livre excellent intitulé de l'Esprit des Lois; M. de
Voltaire ne cesse de produire des ouvrages immortels; Diderot, d'Alembert ont donné r Encyclopédie, livre abominable qui ne vaut point le Busembaum et le mauvais mandement de M. l'archevêque de Paris sur le livre de l'Esprit.
Quel temps ont choisi ces vieillards pour aboyer après nous ? Les Français n'ont jamais été plus dignes du royaume du Père Céleste que dans ce siècle. Ce siècle n'est-il point celui de la puérilité? n'avons-nous pas dévoré les Bagatelles Morales, les Petits Contes du petit, petit, petit Marmontel ? n'avons-nous point admiré avec confiance les Tableauxà la Silhouette? ne noussommesnous point laissés attraper comme des innocents par un fripon, nommé l'abbé de la Coste, qui nous a donné pour notre argent des leçons de géographie les meilleures possibles ? Nos magistrats ont fait danser Pantin ; nous avons couru comme des étourdis dans la rue Quincampoixet chez Ramponeau; ces puérilités ne nous ont-elles point rendus dignes du royaume du Père Céleste?
Nos pères s'égorgeaient pour leurs doc-
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teurs, leurs casuistes et les arguments qu'ils n'entendaient pas. Nous qui sommes des jeunes gens, nous avons méprisé les querelles scholastiques , chansonné Clément, Quenel et la bulle; les tuteurs de nos rois,, qui sont des enfants sages, ont imposé silence aux vieillards radoteurs, ont anéanti la mauvaise compagnie de Jésus, que nos pères, qui aimaient la mauvaise compagnie, ont admiré si longtemps. Xos aïeux, ces hommes faits, ont invoqué saint Jacques Clément. Leurs directeurs l'ont préconisé et mjs dans le ciel. Nos pères se passionnaient, se battaient pour les Guise et les Mayenne, s'amusaient à des Saint-Barthélémy, tout cela n'était point des jeux d'enfants; nous autres jeunes gens nous aimons notre bon roi, nous avons ri de AL Silhouette, nous nous sommes passionnés pour des bouffons, nous avons pendu Jean-Jacques en effigie sur la toile de l'Opéra, cela est bien de notre âge.
La vérité, disent les vieux livres, est dans la bouche des enfants ; si la vérité est dans notre bouche, elle ne peut être dans celle des vieillards; car la vérité n'est point double.
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Nos pères se saoulaient comme des fiacres, leurs enfants ne s'enivrent point. Nos pères juvaient, blasphémaient, prenaient Dieu de cent côtés. Un vieux baron n'assurait sa tendresse à sa baronne qu'en lui disant : « Jerni Dieu, Madame, je vous adore, que la double peste m'étouffe, que les saints, que les cinq cent mille diables et dix-sept centmillionsde poils m'étranglent à la fois, si je ne reste fidèle à vos charmes. » Les enfants ne mêlent plus le nom de Dieu à leurs sottises. Les rois feraient bien d'ôter la croix de leurs drapeaux, parce que Dieu ne se mêle point de leurs querelles, quoi qu'en disent les saints mandements de nos vieillards les archevêques.
Nos pères se confessaient, communiaient avant que de se battre. L'Église, remplie de charité, avait une messe et des oraisons pour le duel. La cour de M. l'archevêque était le théâtre des champions. Sa grandeur et ses grands vicaires, les témoins des héros et les juges des coups. Les enfants ne sont point assez indécents de choisir pour parrain de leur combat singulier Al. de Beaumont ou
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l'abbé de Griselle. Nos pères se battaient pour leurs putains et pour leurs moines. L'homicide venait offrir d'une main meurtrière son épée sang-lante au Dieu des miséricordes, nous autres nous ne portons point sur son autel les instruments de notre rage.
Les prédicateurs de nos pères disaient de grosses bêtises en chaire. Un docteur de la maison de Sorbonne, curé de Paris, prêchant de l'abjuration de notre grand Roi Henri IV disait, en appellant son chien : Moti chien ne fus-tu pas à la messe dimanche dernier ! bienfait à toi : approche, qu'on te donne une couronne. Un autre docteur de la même faculté disait en chaire : Mes frères, vous n'avez point de religion, vous n'apprenez que des fadaises à vos perroquets, vous feriez mieux de leur apprendre le De profundis, cela servirait au moins au soulagement des trépassés. Les enfants prêchent bien mieux. M. l'abbé de la Tour du Pin, qui est un enfant mignon, nous prêche des jolies choses; le petit bavard de la Neuville est un joli garçon qui a pensé convertir avec des mots
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Versailles et la capitale. L'ami Pompignan est tout charmant : cet enfant fait des discours académiques que le roi lit, à ce qu'il fait mettre dans les affiches pour la province et dans les gazettes de Montauban.
Les anciens prélats restaient d^ns leur diocèse, s'amusaient avec de vieux prêtres et des jansénistes à faire des rubriques. Les prélats d'aujourd'hui sont des enfants à manger dont les jésuites gouvernent l'enfance; il n'aiment pas l'air épais du diocèse, ils préfèrent de rire avec nous, parce qu'ils sont enfants comme nous. Les vieux prélats se damnaient avec trois péchés capitaux : l'Orgueil, l'Avarice et la Gourmandise ; nos jeunes prélats n'ont que deux péchés capitaux : l'Orgueil et nos jeunes femmes. Un homme qui n'a que deux péchés mortels est plus digne du Père Céleste qu'un homme qui a trois péchés mortels.
Nos vieilles baronnes, nos vieilles duchesses étaient fort cérémonieuses. Dans tous les châteaux il y avait un vieux fauteuil à bras, dont on faisait les honneurs aux baronnes et aux vicomtesses [du voisinage; si
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par malheur on oubliait de présenter à l'épouse d'un vieux baron le fauteuil à bras, son cher épouxdevait s'égorger ou porter.ses plaintes à la table de nnarbre ou à la grandchambre. Les filles de vieilles baronnes ont vingt fauteuils à bras dans leurs appartements et des bergères pour la commodité des Gréluchons. Les vieilles gens étaient durs, les jeunes gens sont plus doux, on ne s'égorge plus pour des fauteuils à bras, on n'endort plus de ces misères les messieurs des trois chambres', et cela fâche le P. Berthier, le P. Haïer et Abraham Chaumeix; ils crient partout qu'il n'y a plus de religion dans ce siècle à cause qu'il n'a plus de fauteuils à bras.
Du temps passé, nos bonnes grand'mèrcs avaient des bénitiers auprès de leur lit et n'avaient point de cuvette ovale. Ce dernier meuble était plus nécessaire qu'un bénitier. La propreté extérieure ; disent les saints, est le type de la propreté intérieure; si les saints disent vrai, nos bonnes femmes de grand'mères étaient bien sales intérieurement. Nos femmes ont plus de religion que
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leurs mères, elles préfèrent la propreté intérieure et la cuvette ovale.
Nos pères avaient beaucoup d'admiration pour les différents ordres de l'Eglise, pour les quatre moindres et surtout pour l'exorciste. Leur imagination était remplie de possédés et de revenants ; ils réclamaient sans cesse ce dernier ordre. Les exorcistes ont aujourd'hui les bras croisés en attendant que l'ignorance ramène encore les revenants et les possédés. Nous autres enfants, nous ne voyons plus de diables, et à cause que nous sommes privés de cette douceur, le P. Berthier dit que nous n'avons plus de religion. Anciennement on admirait les moines, nos pères s'extasiaient d'aise à l'aspect scapulaire. Un vieux duc eût fait arrêter son équipage pour saluer un capucin indigne. Nous autres nous sommes des enfants un peu étourdis, pressés de courir à un spectacle ou à un rendez-vous, nous ne ferions pas arrêter un moment nos équipages, nous marcherions sur le ventre de tous les capucins du monde- Les vieillards qui croient avoir la sagesse de l'autre monde, disent que les enfants
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n'ont que la sagesse de ce monde-ci, les vieillards ont de l'humeur; nous sommes dans ce monde, nous ne pouvons avoir que la sagesse de ce monde ; quand nous serons dans l'autre monde, nous prendrons la sagesse de l'autre monde. Je pense que l'autre monde, sera autant embelli de nous autres jeunes gens que de tous les capucins du monde, fagotés à désembellir toutes lesmeilleurs modes possibles.
Les enfants s'aiment les uns les autres, les vieillards ont des coeurs comme Hérodes; si le gouvernement les laissait faire , ils égorgeraient encore les innocents en prêchant la charité et l'amour de Dieu; car les vieillards aiment d'aller à Dieu sur les cadavres de leurs frères. Ils croiraient gagner l'héritage du Père Céleste, s'ils égorgeaient les enfants du Père Céleste. Les papes anciens , ces vieillards admirables , avaient toujours le glaive à la main, en jouaient plus dextrement que saint Pierre; heureusement que les enfants et la philosophie ont fait rengainer le couteau au Saint-Père. Il a encore malheureusement, pour les menus
plaisirs, les divertissements de l'auto-da-fé, mais, dit le rabin de Genève Kabi , élevons nos cœurs à l'Eternel.
Les seigneurs gaulois se croyaient les élus du Père Céleste , parce qu'ils ne portaient point de chemise, ne savaient pas signer leur nom. Leurs moines les trouvaient dévots parce qu'ils ne savaient point lire, qu'ils croyaient bonnement ce qu'ils leur disaient et donnaient leurs biens aux églises et aux prêtres. Les moines nous traitent d'impies à cause que nous portons du linge propre, nous savons signer notre nom, nous préférons la vérité à leurs fables, et au lieu de leur donner notre bien, nous faisons un sort heureux à de jolies femmes qui nous font plus de plaisirs que les moines.
M. de Voltaire est un enfant sublime, disent les vieillards, ses beaux vers ont gâté la France. Les paysans delaBasse-Bretagne, les matelots, les soldats aux gardes et les cent Suisses n'ont plus de religion parce qu'ils n'ont point lu ses ouvrages. Ses vers ont fortifié dans la foi les évêques, les prêtres et les moines parce qu'ils les ont lus. Les
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vieillards ne sont point conséquents, les jeunes gens raisonnent mieux, ils disent hardiment que toute doctrine , tout culte, toute religion d'où la raison est bannie, ne peut être véritable. La raison est le rapport essentiel des choses entre elles, ou la faculté de connaître et d'approfondir ce rapport ; refuser de consulter la raison sur la religion, c'est être indifférent, dit Pilpai, pour le vrai et pour le faux. Tout ce qui est conforme à la raison est à tous égards plus parfait que ce qui est contraire; ainsi une religion qui ne répugne en rien à la raison est supérieure à celles qui ont des mystères que la raison ne peut concevoir. Notre raison est corrompue, disent les vieillards. La raison est immuable, disent les enfants, elle ne se peut corrompre. Les enfants ont plus de raison que les vieilles gens, et sont plus dignes du Père Céleste, parce que le Père Céleste est l'auteur de la raison, et sa demeure le séjour des gens raisonnables.
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