L'EPOUSE DE SUSE
Le livre de Julie et de Jean-Jacques,
ou
la Parodie des^deux Histoires,
Extraite du livre qui paraîtra après ma mort.
Rende::^ à vos époux le devoir conjugal.
Les plats enfants du bonhomme Jacau avaient offensé Cremistic, ils étaient captifs en Suisse. M. de Volmar, bourgmestre ou bailli de Veva}'-, fit célébrer l'anniversaire de sa dignité, il invita les treize cantons à la cérémonie où il étala toute sa magnificence aux yeux de ses patriotes. On mangea dans cette fête de la soupe aux choux prodiguée comme à des noces. La bonne chère fut prodigieusement arrosée de vin. Une troupe de comédiens vint s'offrir à l'hôtel de ville pour représenter Pourceaugnac. Un citoyen de Genève, qui faisait le métier de faux pro-
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phète en France, s'opposa à la représentation de la pièce, démontra par d'excellents sophismes qu'il valait mieux pour la décence et les mœurs du pays, que les Suissesses allassent cueillir avec leurs amoureux des noisettes dans les bois, que de courir à ces spectacles. La comédie, disait-il, est un rendez-vous public, plus dangereux qu'un tête à tête ; au lieu d'introduire la comédie dans l'État, faites danser les dimanches les filles dans leurs paroisses, et apprendre, aux dépens de la république, à jouer du violon aux ministres de votre diocèse : le son du violon fortifie les bonnes mœurs, et vos ministres feront danser leurs paroissiennes. Vous savez, Monseigneur, que les beaux vers d'une tragédie gâtent les mœurs. M. de Voltaire , votre nouveau voisin, l'assure à tout le monde. Mérope est un mauvais exemple : leMisantrope, le Tartuffe, George Dandin, qui est un peu Suisse, sont pleins d'ordure. Une servante, dans le Tar/zf^e, tient des propos sur sa gorge qui font frémir la vertu. Dancourt, l'Arlequin de Berlin, voulut riposter au philosophe sauvage. Les Suisses,
qui n'entendent guère raison, ne l'écoutèrent point. Le bourgmestre , croyant que son citoyen était l'unique oracle de la raison, parce qu'il avait de l'humeur, renvoya les comédiens en leur défendant de donner des leçons de vertu et de sobriété aux Suisses : il fit venir des violons et des chopines.
Cette fête, qui commençait à se troubler par un philosophe qui voulait avoir raison avec des paradoxes, fut entièrement rompue par madame la bourgmestresse Véronique.
M. de Volmar envoya chercher sa femme.
Madame, fatiguée, anéantie d'avoir médit avec les Suissesses, ne voulut point paraître devant les marguilliers de sa paroisse, elle s'excusa sur une maladie de commande, sur des vapeurs qui prennent aux femmes chaque fois qu'elles en ont l'envie. Le fond de ces grandes raisons pour une femme du lac de Genève est comme à Paris dans le fond d'un miroir. Quant une glace a dit à une femme : Madame , votre visage a l'air battu, il faut vous replier dans votre négligé, rester toute la journée en chenille; il faut obéir. Le miroir est une raison pour désobéir à un mari.
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M. de Volmar se fâcha contre madame Véronique et se mita jurer : Jerni Dieu, que diront les treize cantons, un bailli de Vevay est-il un Miche ? Les femmes vont prendre le ton de Véronique, les mœurs seront bientôt corrompues en Suisse. Le bourgmestre fît un placard par lequel il manifestait à toutes les femmes que la sienne lui ayant refusé le devoir conjugal si recommandé par l'apôtre Saint Paul, il la répudiait. Ce placard fit du bien à la Suisse et remit les mœurs dans la nation. Depuis ce temps aucune Suissesse n'a refusé le devoir à son mari, et les filles du Vallais ont été obéissantes au placard.
Le bourgmestre ne pouvant se passer de donner le devoir conjugal à une femme, il fit chercher une fille obéissante. Il s'adresse à une certaine madame d'Orbe, qui connaissait les filles obéissantes, elle lui amena Julie d'Etange. Le bailli, qui ne l'avait jamais vue fut charmé que la vérole ne l'eût point gâtée, il lui demanda si elle se souvenait d'avoir été vierge; la jeune fille, qui était du \'alais où il y avait beaucoup de mœurs, avoua qu'elle l'avait été autrefois, mais que sa virginité
était une histoire. Diable, dit M. de Volmar, voyons l'histoire de votre virginité, elle ne doit pas être longue.
« Ily avait autrefois, dit Julie, un savant qui m'enseignait à lire, à écrire et l'orthographe. Cet homme m'avait aussi appris à peindre la vertu avec un vernis dont il avait seul la composition. Le mot de vertu était toujours dans sa bouche ou dans la mienne : nous nous écrivions à l'insu de mes parents des lettres longues et ennuyantes qui ont fait bailler toute la France, où nous disions : La vertu bleue est plus jolie que la vertu choux ; quel plaisir, o mon âme! ô mon cœur ! d'aimer la vertu bleue? préférons-la, ma chère Julie, à la vertu choux, cette dernière trompe les hommes.
«Mon précepteur, l'esprit plein de la vertu bleue, sentait pourtant de temps en temps la vertu choux, la dernière faisait un peu de tort à la première. Un jour, mon fichu se dérangea; sa vertu bleue reçut un terrible échec; mon amant, entêté de ses paradoxes, mit la main sur ma gorge en m'assurant que la vertu bleue était l'objet de ses sentiments;
à force de me parler de son système, je le fis coucher avec moi, il trouva d'abord la vertu choux très bonne : après l'avoir savourée, ne se sentant plus de force pour elle, il s'avisa de parler dans mon lit de la vertu bleue. Dès qu'il m'eut attrapé avec sa vertu, il alla à Paris, où, toujours rempli d'idées bleues, il trouvait tous les objets à la vertu choux. Il m'écrivit que les décorations de l'Opéra étaient des chiffons de blanchisseuses, des bribes de bouchons, la musique une vache et la mesure une oie; pour confirmer son système, il fit un opéra sur l'air d'un ancien cantique, venez Marie, fort estimé de maître Aliboron Fréron. »
Le bourgmestre bâillait d'assez bon cœur au propos de la vertu que lui faisait Julie. Cet homme, qui n'entendait rien au galimathias de Jean-Jacques, dit à sa maîtresse : Ma belle, vous avez donc cou:hé avec votre précepteurr — Oui, .Monseigneur, j'aime mieuxVousle dire que de le cacher, il en coûterait trop à ma vertu de vous en faire un mystère. — Quelle nécessité avez-vous de me dire une chose que je pouvais ignorer? Au
reste, cela n'est rien, nous autres Suisses nous ne prenons point garde à ces misères; nous épousons assez indifféremment les filles de la Salpêtrière, et les pensionnaires du Saint-Sacrement. Mais , dites-moi, aimezvous encore votre amoureux, votre doux ami? — Oui, Monseigneur. — Tant mieux, je suis charmé de votre reconnaissance, les Suisses ne sont point jaloux, vous êtes trop jolie pour me faire cocu. Quel âge a votre amoureux?
— Vingt-huit ans. — J'en ai cinquante-six ; il y a fort peu de différence. Mais dites-moi, la belle fille, vous a-t-il fait un enfant ? — Non, Monseigneur, je fis une fausse couche.
— Cet homme est bien mal adroit, vous voyez que c'est une sottise de mêler la vertu bleue à la vertu choux. Du caractère dont je vous vois, vous n'êtes pas fille à l'oublier. — Non, Monseigneur. — Eh bien! cela est bon. Pour vous faire plaisir, il faut appeler cet homme chez moi, il sera le précepteur de vos enfants ; c'est un trésor qu'un pareil Gréluchon; avec ses principes il est excellent pour former les filles, il mettra la vertu dans leur bouche et le vice dans leur cœur. — O le
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meilleur des maris, s'écria Julie ! Quelle bonne nouvelle vais-je apprendre à mon doux ami, ô délices démon âme! 0 la vertu bleue! Le bourguemestre épousa la veuve du philosophe et le philosophe vint au palais élever les enfants, adorer Julie, et le véritable amphitrion ne fut point jaloux.
Julie était alliée aux Jacau par sa mère. Le bailli avait un ami, comme les grands en ont, qui n'aimait point les Jacau. Il avait pris en gripe un certain Guilloché. L'ami du prince s'appelait Ignace,' on disait à la cour du bailli que c'était un chevalier de la manchette; dans le vrai c'était un jésuite, un homme fier et méchant qui tenait à Genève la feuille des bénéfices et des maléfices. Le crédit d'Ignace le faisait craindre des jansénistes. Guilloché n'avait point signé le formulaire, et n'ôtait point son chapeau quand Ignace passait devant lui à cause que tout janséniste, dit M. de Voltaire, n'a point de charité pour son prochain moliniste. Le favori avait remarqué l'impolitesse de Guilloché, il savait qu'il avait mal parlé de ses confrères, du P. Le Tellier et de sa bulle : il
n'en fallait pas davantage pour écraser son ennemi. Voilà un homme, disai-il, qui pense comme l'univers et le Parlement de Paris, il aime son souverain, il ne croit pas au P. de la croix, cela est effroyable ! Ignace, pour se venger de Guilloché et du saint parti, obtint par son crédit un arrêt qui condamnait à mort tous les Jacau soupçonnés de jansénisme. Le bailli, par complaisance pour son ami, avait signé le placard, l'exécution devait se faire le jour de la Saint-Barthélémy.
Guilloché, consterné de l'arrêt, alla trouver Julie, lui dit : Ma nièce (il était son oncle à la mode de Bretagne) vous vous amusez avec votre philosophe à la vertu bleue, avec monseigneur le bailli à la vertu choux. Cremistic ne vous a point mis sur la terre pour^rendre trois fois le jour le devoir à votre mari, Volmar est un Suisse bien carré, il fatigue gracieusement une femme. Diable! il ne fait point de l'eau claire comme votre philosophe; cependant, ma nièce, il faut un peu penser à autre chose; tenez, voici un placard, qu'un chien de jésuite a obtenu du bourgmestre, où il est ordonné que si les Jacau ne signent
pas le formulaire dans vingt- quatre heures on les égorgera le jour de la Saint-Barthélémy; nous sommes aujourd'hui le 22 août, Saint- Barlhélemy tombe cette année le 24. Vous voyez que le temps presse, il ne faut point vous amuser à la moutarde avec votre philosophe,
Julie, qui aimait les mâles de sa parenté plus que les femelles, dit à son oncle : A votre place je signerais mon nom, un iLot d'écriture est bientôt fait. — Comment, morbleu, dit Guilloché? Je signerais contre s":.int Augustin, contre saint Paul, deux bons jansénistes ? non, ma nièce, je périrai plutôt. — Ne vous fâchez point, mon cher oncle, dit Julie, je tâcherai de faire quelque chose pour vous.
Madame de Volmar mit une chemise blanche, ses souliers de satin vert, ses rubans à la Tronchin, et alla trouver son mari. Pour obtenir une grâce du bourgmestre il fallait la lui demander sur le banc de la République. Les Suisses, qui n'étaient guère plus galants que les anciens Gaulois, avaient une loi salique qui défendait aux fsmmes
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de demander des grâces aux bourgmestres sous peine d'être privées du droit conjugal. Cette loi était heureusement comme toutes les autres lois, elle avait un envers et un bon côté, c'est-à-dire qu'on n'était point privé de la nourriture du Saint-Sacrement de mariage quand le bourgmestre présentait son bâton d'exempt; cardans l'instant une femme rentrait dans ses droits matrimoniaux. Julie alla trouver \'olmar dans le temps qu'il donnait audience aux ménétriers de Genève qui venaient offrir à la République le devin du village composé par un de leurs concitoyens pour perfectionner la musique française. Le bourgmestre , en voyant Julie , se troubla , et pour ne pas l'affliger sur le devoir conjugal, il lui présenta aussitôt sa canne à bec de corbin et lui dit tendrement : Touchez, ma chère Julie, de vos m.ains blanches le bout du bâton. Une belle main comme la vôtre aide beaucoup les gens dans le ménage, voyez-vous le postillon ...oui... mais... tenez, je vous aime... demandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous l'accorderai. Voulez-vous la moitié de ma
métairie du Vallais, je vous la donnerai. — Monsieur, dit Julie, je n'aime pas la nouvelle charrue. Je viens vous prier à manger demain la soupe chez moi. avec le P. Ig-nace. — Madame, nous aurons cet honneur, donneznous de bon vin de Mâcon et la bonne tasse de faltran; mais. Madame, ajouta-t-il en l'examinant de plus près, vous avez fait une grande dépense de toilette, je sens en vous voyant que la vertu choux travaille furieusement chez moi. » Le P. Ignace, flatté de l'honneur que Julie lui faisait, alla raconter à son Giton, l'abbé des Fontaines, qu'il allait dîner chez la Baillivesse : Demain, disait-il, je boirai du bon vin de Mâcon, et les Jansénistes n'en boiront plus après demain.
La nuit du jour qui précédait le dîner, le bourgmestre , charmé de boire du vin de Mâcon et de rendre le devoir conjugal à Julie, ne dormait point d'aise ; pour distraire son impatience, il fit apporter l'histoire delà belle Magdelon, de Richard sans peur, et un squelette décharné appelé la Gazette de France. Il trouva dans les nouvelles qu'un certain monstre nommé Damiens , élevé
chez les jésuites, avait attenté aux jours précieux d'un roi adoré de ses peuples et très estimé des Suisses. Le bailli demanda celui qui avait découvert ce détestable régicide; on lui dit qu'un certain Guilloché avait déclaré au Parlement que le monstre, élevé chez les jésuites, avait suivi longtemps la bannière de la congrégation, que Guilloché était un janséniste réfugié en Suisse, à cause que le P. Patrouillet ne voulait pas qu'il fît ses pâques qu'il n'eût préalablement un billet de son confesseur. Guilloché ne voyant point dans l'antiquité l'usage de la confession, encore moins celui des billets de confession, ne voulut point se soumettre à l'autorité des jésuites. M. l'archevêque de Paris, pour faire plaisir à son bon ami le P. Patrouillet, obtint une lettre de cachet pour renfermer Guilloché ; ce dernier, averti à temps, vint se réfugier en Suisse. « On a tort , dit le bourgmestre, le roi de France ne sait pas le mauvais usage des lettres de cachet. Son cœur est trop bon pour permettre de pareilles injustices ; comme j'aime la France je veux^ récompenser cet homme. Voyez s'il
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n'y a point dans l'antichambre de ces Monseigneurs valets de pied. — Monseigneur, dit le secrétaire, il y a Son Excellence le P. Ignace, qui gratte depuis deux heures à votre porte. — Faites-le entrer, »
Ignace étant entré , le bourgmestre lui dit : «Je voudrais rendre des honneurs à un homme de mérite, dites-moi comment nous arrangerons son triomphe; vous connaissez le livre de l'image des premiers siècles, nous pourrions trouver beaucoup d'idées de gloire et d'amour-propre dans ce gros livre. » Le P. Ignace avait de l'ambition, il était jésuite et grand ; s'imaginant que c'était lui que le bourgmestre voulait honorer, il lui dit avec transport : « Il faut que votre Excellence Suisse fasse monter cet homme sur une charrette neuve , le revête d'un habit vert et d'un ruban de cent couleurs; qu'un grand de la République, précédé du bedeau de la paroisse crie devant lui : flectucimus genua, bourgeois, habitants, manants de Genève, ventre à terre , vcici celui que le bailli veut honorer. — Allez, lui dit le bourgmestre, rendez à Guilloché les honneurs que vous
venez d'avancer. » Ignace rougit ; ce fut la première fois depuis la fondation de la Compagnie de Jésus, qu'un jésuite ait rougi. Ignace voulut s'opposer au triomphe de Guilloché; il dit au bourgmestre que cet homme n'avait point signé la bulle. M. de Volmar, qui était un bon Suisse, se mit en colère et dit au P. Ignace : «Je me f... de ce torchecul, obéissez.» Le jésuite obéit, conduisit la charrette de triomphe de son ennemi, et fut témoin des génuflexions des Genevois .
L'heure de la soupe chez Julie étant arrivée , le bourgmestre y alla avec son favori. On fit bonne chère, on trinqua beaucoup ; au dessert madame la baillivesse se mit à pleurer en s'écriant: «M. de\^olmar, je suis morte. — Comment, comment, morbleu ! vous êtes morte, lui dit le bailli avec inquiétude. — Oui , Monseigneur, vous avez vous-mêmeporté ma sentence en condamnant demain les jansénistes à périr. Je suis janséniste du côté de ma mère ; mon père, cependant, était un bon Moniliste, voilà pourquoi le curé de notre paroisse, qui ne l'était
pas, faisait et baptisait ses enfants. — Diable, dit le bourgemestre , si votre curé avait encore une servante à contenter ! il avait furieusement de la vertu choux ; oh dame ! je me fais janséniste. — Xe vous mettez pas en peine, Monseigneur, je connais le formulaire, je vous ferai recevoir janséniste. — Vous me ferez beaucoup d'honneur madame, vous prendrez bien de la peine, dites à votre philosophe qu'il vous aide. »
Six minutes après, Julie s'écria encore qu'elle était morte, que ce malheur l'affligeait d'autant plus qu'elle était sans espérance après celte vie de lui accorder les politesses du mariage : « Oui, Monseigneur, reprit-elle en redoublant ses pleurs, il y a ici un homme d'une mauvaise compagnie. » Le bailli lui demanda avec colère : « Qui est donc ce coquin-là. — Hélas, dit-elle, c'est le P. Ignace, ce méchant assis à ma table. » Le jésuite sentit un malaise, son imagination lui peignit à l'instant les pères Guignard et Malagrida. Le bourgmestre, fâché, se leva de table, et sortit pour aller dans son jardin rêver à la Suisse.
Le P. Ignace, qui sentait des inquiétudes au cou, se jeta sur la bergère de Julie en s'écriant : « Par mon saint patron, madame, par nos quarante martyrs pendus pour la contrebande des Indes, sauvez la vie à votre serviteur. Le bailli est irrité timeo danaos et donaferentes. » Le bourgmestre rentra dans ce moment; voyant le P. Ignace sur la bergère de Julie et croyant qu'il voulait lui donner le devoir conjugal, il s'écrie : « Comment, par tous les diables, cet homme attente à votre vertu choux ; ah ! vertu chien ! P. Ignace, vous ne vous contentez pas de beaux garçons, il vous faut encore de jolies femmes! Ah ! sans bleu ! vous n'en ferez plus, il faut pendre cet homme-là. Holà ! mes gens, qu'on aille chercher Chariot , qu'il accroche tout à l'heure ce coquin-là au carrefour de Sodome. »
Chariot vint saluer le bourgmestre. Les Suisses,qui sont sans façon, ne s'effarouchent pas d'un artiste comme Chariot. — Allons, mon ami, lui dit le bourgmestre, tu as de l'ouvrage aujourd'hui, un cou de jésuite est dur à serrer, prends des forces, bois un coup
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à ma santé, pends-moi cet homme, fais-le mourir sans confession, afin qu'il souffre dans l'autre monde, comme dans celui-ci. — Tout est prêt. Monseigneur, lui dit le bourreau; le P. Ignace avait dressé une potence de cinquante coudées pour accrocher Guilloché , il a fait venir les violons, il dansera. Je me flatte qu'il fera la chose de bonne grâce et ne fera point l'enfant comme l'abbé Fleur (i). »
Pendant cette conversation, Chariot avait toujours le chapeau bas, il n'était pas grand d'Espagne; les gens de son métier ne se couvrent jamais devant les baillis de Genève.
Le P. Ignace fut pendu; le bourgmestre alla donner le devoir conjugal à Julie, et le philosophe genevois, rempli de sa vertu,
(i) L'Abbé Fleur, pendu publiquement à Paris pour avoir contrefait des billets de loterie. Comme ce petit collet faisait la grimace et ne voulait pas monter de bonne grâce sur l'échelle, le bourreau lui dit : comment, M. l'Abbé, vous faites l'enfant.
bleue disait : «j'aurai tantôt mon tour, bon Suisse qui avez confié votre femme à des faiseurs de paradoxes. »