HISTOIRE DU P. BARNABAS
Extraite du Livre qui paraîtra après ma mort.
Pour des Câlins voici bien des prodiges
Il y avait anciennement (c'est encore un conte) dans la Normandie, à quelques lieues de la Ménagerie, une femme propre à servir un curé à portion congrue, elle était stérile. Son mari suait sang et eau à la giboyer, et madame ne faisait point d'enfants. Cette femme aimait le cidre et le rogum : le cidre qui venait auprès de la Ménagerie rafraîchissait trop ses entrailles. Cremistic vint la
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visiter un jour avec un habit d'emprunt et lui dit : ((Tu piailles, ma bonne, pour avoir de la misère et des enfants ; eh bien, tu auras un fils, prends garde de lui donner à boire du rogum, car ton fils sera Kalenders, c'est-àdire moine dès le ventre de sa mère. L'état de moine est une bonne vocation où l'on ne fait rien, où l'on mange bien ; je te défends de lui donner à tâter du rogum. »
La bonne femme accoucha d'un gros garçon qu'on nomma Barnabas. Quand il fut grand il s'amouracha d'une fille de Gonesse qui était jolie : il dit à son père qu'il voulait l'épouser ; dans ce temps-là les moines pouvaient se marier. Son père lui représenta l'inutilité de chercher des filles si loin, qu'il yen avait d'assez belles dans son village, que la fille du clerc, qui avait quelques traits du curé, était un minois à déranger la tête de Jupiter. Les fils de Jacau savaient la fable. Le père consentit pourtant à ses désirs : dans ce temps- là les parents ne croisaient pas les passions amoureuses de leurs enfants. Les cœurs étaient aussi libres que la nature les avait faits.
C'était un usage de faire l'amour accompagné de père et mère, et surtout les garçons, à cause qu'on avait plus de crainte des garçons que des filles. Un garçon pouvait perdre ses oreilles, c'était un déshonneur pour une famille qu'un garçon qui avait perdu ses oreilles; de la vie il n'aurait trouvé à se marier honnêtement sans oreilles. Dans notre siècle nous n'avons point de peur de cet accident, mais nous avons d'autres peurs. En cheminant avec son père et sa mère , Barnabas rencontra un rhinocéros échappé de la Ménagerie. Quoique cet animal ait une corne sur la tête, il est aussi doux qu'un parisien marié ; cet animal vint caresser Barnabas; ses caresses furent un heureux pronostic pour son mariage. Un lion sortit un moment après delà Ménagerie par la faute de M. Dupui, père de madame de Montigny, abbesse du couvent de la rue Vendôme, cuisinier pour lors des bêtes fauves. Barnabas courut après le lion, l'ouvrit en deux comme une pêche, et le lion, qui était bête, se laissa déchirer en pièces, sans mordre son adversaire.