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Notre amoureux fut bien reçu de sa maîtresse, parce quelle aimait les amoureux et les gens taillés dans le vigoureux comme le P. Barnabas. On prit jour pour donner le devoir conjugal. La fille, pressée de souffler l'allumette, engagea son amant d'obtenir des dispenses pour les trois affiches ecclésiastiques, Monseigneur de Beaumont, pour quinze francs, donna la permission de souffler plutôt l'allumette.
Le jour destiné à souffler l'allumette étant arrivé, Barnabas se transporta chez sa maitresse ; chemin faisant il passa vers l'endroit où il avait dépecé le lion, il fut surpris de voir dans la charogne de cet animal un essaim d'abeilles galantes aux ailes dorées, les propres grand'mères de celles qui vinrent déposer leur miel sur les lèvres enfantines du petit Arnaud, poète lamentable ; miel céleste qui l'éleva dès le berceau au-dessus de la populace des rimailleurs. Cette aventure parait singulière. Comment des abeilles si amies de la propreté, dont l'ouvrage est si pur, ont-elles été chercher la corruption pour y déposer leur miel ? Barnabas avait bu
un coup, il avait pris des taons pour des mouches à miel, les anciens équivoquaient comme les modernes.
Dans ces temps-là, les moines ne se mariaient point sous la cheminée, ils contractaient avec la décence des misérables mondains. Le curé de Gonesse humecta pour trois livres dix sols de l'eau sainte les nœuds de Barnabas. Le nouveau marié, de retour au logis de sa maîtresse, s'amusa à jouer au qui met-on^ aux gages touchés, aux propos interrompus. Barnabas proposa une énigme aux jeunes gens de la fête en disant que s'ils la devinaient, il leur pa^^erait à chacun une paire de haut-de-chausses, ou qu'ils lui en payeraient autant s'ils ne pouvaient l'expliquer. Les parieurs d'accord, Barnabas leur dit : De celui qui dévorait est procédée la viande, et la douceur est sortie du fort. Cette énigme, que des gens doctes trouvent admirable, n'a pas de sens commun. Que veut dire de celui qui dévorait est procédée la viande} Quelle viande peut sortir d'une carcasse de lion pourri ? la pourriture est de la viande gâtée et la viande était déjà faite
avant la corruption. La douceur sortie du fort ? Le lion était mort, où était donc la force dans une bête morte ? On ne trouve guère plus de sel dans cette énigme que dans celles du Journal de Verdun ou du Mercure de France.
Les beaux génies de Gonesse mirent leur intelligence à la torture pour expliquer le logogriphe, mais ils perdirent bientôt le peu d'esprit qu'ils avaient en propre à chercher un mot impossible d'attraper ; dans cet embarras ils eurent recours à la jeune mariée qui connaissait les logogriphes : « Madame, lui dirent-ils, vous savez notre marché avec monsieur, il s'agit de trente paires de hautde-chausses que nous allons perdre, il nous paraît plus naturel que vous fassiez perdre votre mari; nous vous prions en conséquence de faire vos efforts pour arracher le mot ; faites la chose de bonne grâce ou nous vous coupons le jupon. »
Madame Barnabas, craignant pour son jupon, pleura longtemps pour tirer le mot de l'énigme de son mari : « Mon petit chat, lui disait-elle, ne refusez pas votre énigme à
votre femme, elle vous a donné la sienne ; mon ami, mon cœur, souvenez-vous du plaisir que vous avez eu tantôt en prenant mon énigme.» Le faiseur de logogriphe touché de ses larmes, expliqua l'énigme, et la femme, charmée de conserver son jupon, alla la dire à l'instant aux gens qui voulaient avoir des culottes.
Les parieurs vinrent trouver Barnabas et lui dirent : Nous avons le mot de l'énigme, Qu'y a-t-ildephis doux que le miel} Qu'y a-t-il de plus fort que le lion ? Barnabas comprit ai. sèment que sa femme l'avait trompé, en donnant son énigme à d'autres; il répondit à ces messieurs : « Je vois bien que vous avez chassé sur mes terres et labouré avec ma vache. Je suis cocu avec toute la sauce. »
Barnabas ne voulait point débourser d'argent pour payer les trente culottes; inspiré par Cremistic il alla tuer trente hommes, il prit leurs culottes, et les donna à ceux qui avaient expliqué l'énigme. Cette aventure est plaisante ; il faut avouer qu'il y a infiniment de bon sens dans les vieux livres. Comment ! Barnabas tue trente hommes pour
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avoir leurs culoltes, et Crcmistic trouve cela flatteur pour sa gloire ? Une partie sauvage de l'univers prêche cette action comme une chose fort honorable: ô ma raison, le croyezvous ! ô philosophie, vous êtes plus sage que les vieux livres.
Notre meurtrier en voulait aux habitants de Gonesse, parce que sa femme l'avait fait cocu; il vint près de leur ville vers le temps de la récolte; il prit trois cents renards, autant de flambeaux, il tourna les queues des renards les unes contre les autres, et mit un flambeau allumé entre deux; il lâcha ces animaux dans les plaines de Gonesse, et en moins de trois minutes, treize secondes, ils consumèrent les blés, les vignes, les ormeaux et les chênes. Ce conte à mourir debout déshonore aux yeux de la postérité le barbouilleur d'une pareille histoire. Trois cents renards sont aisés à trouver au bout d'une plume ; les gens de Gonesse avaient peut-être dans ce temps-là des haras de renards qu'ils nourrissaient pour manger leurs poules et les œufs frais ?
Les hommes que Barnabas avait assassi-
nés pour avoir leurs culottes, les blés qu'il avait brûlés lui attirèrent beaucoup d'ennemis qui se liguèrent contre lui. Barnabas marcha contre eux avec une mâchoire d'àne et tua trois mille hommes, c'était sans doute une mâchoire de docteur ou celle d'un âne de l'âge de fer, car il faut qu'elle eût été bien dure pour casser six mille bras, six mille jambes, trente-six mille côtes ou tout au moins trois mille crânes. Le héros, fatigué d'une si terrible déconfiture fut altéré, — on le serait bien à moins. Cremistic , qui avait été enchanté de voir couler le sang humain et trois mille crânes ouverts dont les porteurs avaient malheureusement leurs prépuces, parce que la nature leur avait donné des prépuces, trouva les moyens de désaltérer son serviteur. Il fendit de sa main propre, car elle n'était point sale, la mâchoire de l'âne en deux : il en sortit de l'eau ; depuis ce temps la mâchoire a formé une fontaine qu'on appelle le gué de la bonne aventure, qui vient se perdre au Palais-Royal au pied de l'arbre de Cracovie. Les faiseurs devieux livres ne savent ce qu'ils disent : leur Cre-
mistic, qui peut faire ce qu'ilveut, n'avait pas besoin, pour faire de l'eau, de couperune mâchoire en deux, il était plus subtil d'en arracher une dent. Le tour eût été plus analogue aux tours de la gibecière.
Le héros, qui aimait les filles du monde comme tous les héros les ont aimées, alla un soir dans un couvent au Gros-Caillou. Comme il était couché avec une jolie brune, quelques dévotes du voisinage, qui savaient qu'il était moine, se scandalisèrent, car le plaisir scandalise les saintes âmes à cause que le plaisir, à ce qu'elles pensent, n'est pas comme la douleur, un présent de la nature. Les dévotes crièrent partout que le P. Barnabas était dans un bouquant; le peuple et le guet s'attroupèrent auprès de la porte de la ville à dessein peut-être d'attraper sa béquille.
L'abbesse du couvent, qui avait des entrailles pour les béquilles, vint réveiller Barnabas. Mon révérend, lui dit-elle, on sait que vous êtes couché ici; les dévotes, qui se mêlent volontiers des affaires d'autrui, vous ont diffamé dans tout le Gros-Caillou ; vous
êtes châtré pour le royaume des cieux, vous êtes moine, les dévotes sont scandalisées qu'un châtré fasse l'ouvrage des gens qui ne sont point châtrés , élevez votre cœur à l'Eternel et battez au champ au plutôt. Le moine remercia l'abbesse, alla à la porte du Gros- Caillou, elle était fermée. Barnabas, qui savait ouvrir les portes fermées, prend les portes, les arrache et les porte sur ses épaules jusqu'à Bellevue, au grand étonnement des dévotes qui le prirent pour un sorcier.
Le Nazaréen, par un grand malheur pour son toupet, s'amouracha d'une espèce de vierge nommée la Fretillon. Cette fille était une célèbre actrice qui avait ruiné des horlogers, des conseillers, des barons Allemands, et qui avait donné quelque chose de pareil au devoir conjugal à sept ou huit mille âmes sans compter les corps. La nature, dès le berceau, l'avait vouée à Melpomène et à la béquille du P. Barnabas, dans une ville auprès du Gros-Caillou où il y a toujours beaucoup d'innocents et de gens d'esprit; Fretillon faisait les premiers rôles dans les tragédies et sur les bergères. Bar-
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nabas, en la voyant, eut la vanité des grands de la ville auprès du Gros-Caillou, de se ruiner pour une actrice.
La demoiselle Fretillon était une rusée qui avait vu et manie le Lnip, elle aimait plus la béquille du P. Barnabas que les queues des renards où il avait mis des flambeaux. Cette fille fut priée par le lieutenant de police de la ville des innocents de s'informer en quoi consistait la force de Barnabas. Le salut de Gonesse, lui dit-il, Madame, est entre vos mains, l'Etat, qui met en prison ceux qui font des vers contre les Jésuites, veut savoir pourquoi Barnabas a occasionné tant de chansons sur sa béquille. Cette béquille fait une sensation dans l'État, qui peut occasionner une révolution ; si les jansénistes s'avisaient de prendre goût à la béquille, ce serait un grand malheur. Cinq propositions d'un seul homme ont troublé toute la France et la béquille vaut mieux que cinq propositions. Les femmes et les filles donnent à corps perdu dans cette misère, et la béquille une fois protégée par les femmes ira autrement que la bullf" ;
laites s'il vous plaît, madame, tous vos efforts pour découvrir ce que c'est que la béquille de votre amoureux ; l'Etat vous récompensera.
La béquille du P. Barnabas, lui dit Fretillon, est une bonne chose, M. le lieutenant, cela a un air fort honnête et même du maintien; mais quand elle sort de nos mains, cela fait pitié, les femmes gâtent tout. Allez assurer l'État que j'aurai le secret de mon amant, je connais le moment où il faut le lui demander ; c'est dans mes bras que je lui donne la question. L'actrice ne manqua point de demander à Barnabas en quoi consistait saforce : «En vérité, mon Greluchon, lui dit-elle, j'ai fait la douce affaire avec bien du monde, mais je n'ai jamais vu un mortel aussi dru que votre révérence ; dites-moi, de grâce, en quoi consiste votre force; donnezmoi ce secret, je connais de vieux ducs qui payeront largement cette recette. » Barnabas lui dit que s'il disait son secret, il perdrait sa force. Fretillon ne se rebuta pas ; elle fît tant, elle pleura tant, récita tant de méchants vers de Denis le Tyran, que Barna-
bas lui dit : « Ma chère, on me croit châtré à cause que je suis moine et que j'ai dit des paroles; je suis comme vous savez, le meilleur lapin du royaume, toute ma force est dans mon toupet; si on me le coupait, Cremistic se retirerait de moi, et mes ennemis triompheraient. »
Frétillon ne manqua point l'occasion de trahir son amant. Un jour elle l'endormit dans ses bras; et pendant qu'il ronflait elle lui coupa le toupet et se sauva. Un coquin nommé Durocher,avec une bande de fripons entretenus par la police, se saisirent du révérend père. Barnabas, qui croyait s'escrimer à l'ordinaire sentit qu'il était sans force. Cremistic s'était retiré de lui à cause que sa grâce était dans son toupet. La police fit crever les yeux à Barnabas: on délibéra après l'exécution , si on le conduirait aux Quinze-vingt; la Sorbonne s'y oposa; à cause qu'il avait encouru le cas réservé. On l'avait trouvé, disaient les sages maîtres, entre les bras d'une femme qui enseignait la vertu sur les planches et l'oubliait sur les bergères. Barnabas étant moine, avait violé
la chasteté monacale en courant après les filles ; qu'il fallait se servir del'épée de Rome pour le forcer à la continence à cause que la sacrée congrégation de la propagande avait un axiome qui dit co/nj^e/Ze, c'est-à-dire forcezle à la continence. Le lieutenant de police, approuvant les raisons de la Sorbonne , appela M. Morant qui fit l'opération. Le mois suivant, le Mercure de France annonça que cet habile chirurgien avait châtré Barnabas avec sa dextérité ordinaire, et cela à la grande satisfaction de deux sœurs du Pot présentes à l'opération.
Un jour qu'il faisait soleil, on conduisit le P. Barnabas à Bicêtre, on le mit par lettre de cachet à la grande roue du puits pour tirer l'eau que l'État fournit généreusement à quelques centaines de malheureux, qu'on laisse pourrir dans des cachots pour avoir chanté ou composé une chanson. Six mois après, le peuple de la ville auprès du Gros- Caillou, faisait des réjouissances pour une bicoque où l'on avait égorgé dix mille hommes. On avait dressé un grand théâtre dans une grange appelée la foire-St-Ger-
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main. On aiiiioiiça qu'on ferait danser la béquille du P. Barnabas ; les femmes et les filles, curieuses de voir danser la béquille, accoururent en foule à ce spectacle.
Cremistic, fâché que son père Barnabas fût le jouet d"un peuple qui avait un prépuce, et charmé d'écraser encore sept à huit mille âmes, lui rendit ses forces. L'aveugle , en entrant dans la salle du spectacle, embrassa deux: pilliers, les serra l'un contre l'autre, et fit crouler l'édifice avec autant de facilité que la charpente d'un pâté de godiveau. Le peuple, les vieux ducs, les jeunes marquis, les duchesses et celles qui avaient leur derrière assis à la cour sur des tabourets, furent écrasés sous les débris du temple de la Foire-St-Germain.
Cette histoire, qui est un fagot que le Médecin malgré lui aurait mieux rangé, ne fait point d'honneur à Cremistic ; en vérité, à quoi bon cette dépense de force et tant de sang répandu pour des catins? Quelle gloire de féconder les amours déréglées d'un Nazaréen ? Ces objets ignobles ne sont point dignes de la grandeur de Cremistic: les vieux livres
ont la fureur de vous le rendre si petit qu'on se révolte en les lisant.