LES CHIENS
Les hommes ne sont pas si parfaits que les chiens.
J'ai vu des moines gris, des gris et blancs, des noirs, des blancs, des barbus, des imberbes, des cornus, des moines en trompes f I j, des sanglés, des bâtés (2), les quati'e nations, les carmes, les cordeliers, la vermine et les capucins, enfin j'ai bien vu des hommes et je n'ai rien vu de si respectable que les chiens. Leur fidélité, la beauté de leur caractère, car les chiens ont des caractères, nous les appellerons caractères de chien comme il nous plaira, il ne sera pas moins vrai qu'ils valent mieux que les nôtres.
Les chiens sont les prédicateurs de la
(i) Les Jésuites ont des cornes à leurs bpnnets et des" trompes à leurs habits.
(2) Les Mathurins sont des ânes retournés, ils portent la croix sur le ventre et l'âne la porte sur le dos.
Vérité, les modèles de la reconnaissance et peut-être delà Religion. Analysons ces idées, confondons la sagesse du chien. L'oubli des injures et le pardon des offenses sont poussés au dernier période chez les chiens; je défie les gens d'Eglise, qui ne pardonnent jamais, de pousser cet oubli au degré du chien. Si quelqu'un s'avisait de donner sur les doigts au Saint Père, à l'imitation des coups de gaule qu'il fit donner à l'évêque de Beauvais représentant notre bon roi Henri IV, il serait brûlé dix fois, si la sainte Inquisition pouvait brûler les gens dix fois. Le chien, plus doux que l'Inquisition et le pape, ne mord point l'homme qui le maltraite ; dans le moment même le plus sensible de sa douleur il oublie la main qui le frappe, et vient la lécher avec transport. Quel églisier en ferait autant ? Le plus modéré, loin d'offrir le dos au bâton comme le législateur l'enseigne, dirait au moins ce qu'on a dit chez Caïphe : « Pourquoi me frappez-vous ? »
Quand le chien a commis une faute, il commence par une confession humble et sincère; il vient d'un air timide ramper aux
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pieds de son maître en lui disant, la queue entre les jambes : C'est ma faute, ma faute et ma très grande faute. Le chien est le prédicateur de la contrition parfaite et de la confession, il n'admet point, il est vrai, la confession auriculaire, il se contente de la manifester en tenant sa queue entre les jambes, signe de douleur établi chez les chiens, qui marque un cœur brisé, contrit et anéanti à l'aspect de sa misère. Si le maître, touché de son repentir lui pardonne, le mâtin alors est sans remords, il saute d'aise, se réjouit en face de son seigneur et ne fait plus de faute.
Quoique les chiens soient toujours affamés, ils souffrent plutôt la faim et la mort même cjne de toucher aux viandes confiées à leurs soins. Les moines, qui ont fait vœu de continence, ne resteraient pas si longtemps vis-à-vis d'une jolie fille sans violer leur promesse, le chien, plus sage, ne succombera pas à la tentation de manger une poularde. Le chien, dira-t-on, ne touche pas aux viandes parce qu'il craint l'homme et les coups de bâton. Le moine croquera la fille.
parce qu'il craint Dieu et l'enfer. Si la crainte du mal est une perfection dans l'homme, elle est plus admirable dans le chien ; ces animaux ne sont point instruits par des prédicateurs, ils n'ont point de livres qui les nourrissent dans le bien et les porte à fuir l'occasion de manger des poulardes. Nous confions aux chiens notre volaille et nos gigots, nous n'oserions confier notre fille, notre sœur, à un moine à cause qu'il n'est pas chien ou qu'il vaut moins qu'un chien.
L'amour du prochain eut besoin de loi pour se soutenir, il fallut que toute la Majesté des cieux descendît sur le Sinaï pour nous forcer à aimer nos semblables ; depuis Moïse on prêche l'amour du prochain, et tous les quinze ans nous nous égorgeons comme des tigres et des loups pour quelques pouces de terre. Louis XIV fit égorger cent mille âmes pour une médaille ; saint Louis, trois fois davantage pour la bicoque de Béthlehem ,• la Ligue, toutelaFrancepour une basse messe, et les Anglais, qui avaient plus de planches que nous sur la mer, ont profité de la circonstance de leurs planches pour faire les
fripons et les mandrins. Les Anglais sont méchants, ils ne valent point leurs dogues. Si les chiens se battent quelquefois, c'est le commerce des hommes et nos mauvais exemples qui les ont gâtés, ils finiraient leurs querelles au premier coup de gueule, si nos polissons et nos laquais n'animaient en eux les sentiments belliqueux que nous admirons dans nos héros.
Le chien est le triomphe de l'amour et le type de la fidélité. Quelle chaleur de sentiment pour celui qui le nourrit des os de sa table ! Je ne parlerai point de ces enfants gâtés, des gredins de nos dames, de ces chers compagnons de leur couche, plus aimés que les maris et qui l'emportent le plus souvent sur les greluchons. Ceux-là sont des mortels chiens privilégiés, des prédestinés dans la race des chiens. Les soins qu'un chien rend à son maître sont inconcevables, son attachement est porté au-delà du trépas. Le maître est-il mort, le chien le pleure, gémit et pousse des cris horribles; il n'est point héritier, il est mille fois plus triste que les héritiers. Les appareils du tombeau
augmentent sa douleur, il suit le convoi funèbre, plusieurs vont gratter dans le cimetière, l'endroit où leur maître est enterré; on est contraint souvent de les tuer sur ces lieux.
Le maître est-il en péril ? le chien seul le partage ; est-il attaqué ? il le défend ; a-t-il perdu quelque chose ?il le cherche avec soin et le retrouve souvent. On a vu des procédures où les chiens avaient dénoncé le délit, poursuivi des coupables et déchiré des assassins. O hommes vains, si enflés de votre raison ! valez-vous les chiens? 0 moines ! la plus vile espèce des hommes, êtres grossiers et rustiques qui vivez sans charité, sans politesse dans vos cloîtres, avouez que vous ne valez pas le chien.
Quand le maître doit partir pour un voyage, le domestique le plus fidèle de la maison, le chien, s'aperçoit dès la veille des préparatifs du départ, il s'attriste et sa douleur est à l'excès s'il n'est point du voyage. Madame aura fait ses adieux les plus tendres à monsieur. Mon chat, aura-t-elle dit, tu pars, je vais marquer les quarts d'heures de
ton absence d'autant d'inquiétude et de regrets. Madame plaisante, son premier soin après le départ de son chat, sera de se désennuyer autant qu'il lui sera possible. Ses amis, ceux qu'elle aurait faits à monsieur, doubleront leurs soins, lui feront assiduement leur cour, et madame sera toute étonnée de voir sitôt de retour son cher chat,
Le chien, plus attaché que madame, ne se contente point de cette parade de sentiment, il reste quelques jours sans manger, il parcourt d'un air morne et distrait les appartements, lui seul éprouve les regrets de l'absence. Le maître est-il de retour, quelle joie dans ses cris, il saute, il va de la cave au grenier annoncer l'arrivée du maître, sa tête et sa queue ne cessent d'exprimer l'allégresse de son âme; ô! bienheureuse queue des chiens, que vous êtes respectable ! L'Écriture vous a rendue immortelle dans la queue et dans la personne du chien de Tobie. Le chien a un ton de savoir vivre, une connaissance du monde qui n'est point le fruit de l'éducation; quoiqu'il sente, avec Jean- Jacques, qu'il soit né comme les hommes
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pour marcher à quatre pattes, il ne méprise pas la société, et malgré ,1e système de l'égalité des conditions, son âme éclairée par l'instinct distingue les honnêtes gens des automates et des gueux. Se présente-il à la porte de l'hôtel un homme galonné, un sémillant, un homme agréable, il l'annonce avec un certain aboiement poli, le vrai ton de la bonne compagnie que monsieur et madame ont coutume de voir. S'offre-t-il un gueux , ces êtres misérables ne sont point compris dans le nombre du prochain ni des honnêtes gens ; le chien jappe fortement et semble crier au voleur ou à la misère.
Chaque pays fournit son monde, dit l'adage, et bien compté, peu d'honnêtes gens. On trouve plutôt un bon chien qu'un homme de bien. Dans une ville comme Paris on trouvera peut-être dix à douze méchants chiens, de bon compte ne trouverait-on pas plus de fripons et de coquins ? Lorsque notre père Abraham étant auprès de Sodome à faire un marché d'écolier avec quelqu'un plus grand que lui, avait été obligé de trouver deux mille bons chiens, il les au-
rait trouvés s'il avait fait le marché en chiens ; il le fit avec des hommes, l'espèce est plus maudite. Les maîtres se plaignent des domestiques, les domestiques de leurs maîtres, les riches des artisans, les moines de leurs prieurs, tout le monde se loue de son chien. Les dames boudent contre leurs maris, les filles contre leurs mères et par grimace contre leurs amoureux, jamais contre leurs gredins, parce que les gredins sont plus fidèles que les amoureux, plus complaisants que les maris, et ne tracassent point comme les mères.
Les hommes, surtout les sots, se plaignent qu'ils n'ont pas de mémoire, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas d'esprit. Cette mémoire dont on se plaint est admirable chez les chiens. L'histoire suivante en est une preuve victorieuse :
« Le mâtin des Capucins de Troies avait été deux fois avec le P. Provincial dans le couvent de Châlons, chômer la fête de Saint- François, où il avait été parfaitement reçu. L'animal, reconnaissant des politesses de
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messieurs les capucins, partait tous les ans de Troyes , la veille de Saint-François , et venait passer à Châlons l'Octave du saint. Le frère Besace, qui était le nom du chien, ne manqua point pendant dix ans de faire ce voyag-e.
«Les Révérends indignes de Chàlons, flattés de l'amitié de Besace pour leur Capucinière, avaient fait un règlement en sa faveur où les pères conscrits et les milords de corde et de sac du Discrétoire avaient réglé l'ordre et la réception de leur frère chien. La veille de Saint-François, le portier était en faction pour l'attendre; dès qu'il paraissait, il frappait sur la cloche. Ce signal mystérieux est une marque de distinction accordée aux grands Forestiers, c'est-à-dire aux capucins étrangers admis au Discrétoire. Au signal, la communauté descendait dans le Chapitre, on lavait les quatre pattes du chien, et le gardien le remettait entre les mains du frère cuisinier. Le chien était à la double portion, à son départ, le supérieur écrivait une lettre à la communauté de Troyes qui tenait lieu d'obéissance à Besace. Un seul Capucin de
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cetlc province, qui n'était pas bctc, me donna une copie de la lettre.
« One la paix de notre saint Père Scrapbiqne saint François soit avec vons.
» Mon très révérend Père,
» Tout ainsi comme , tout de même que les cruches se cassent en tombant, notre bienheureux Père saint François faisait taire les cigales quand il était à Fombrette à méditer sur la sainte Véronique de notre Seigneur, couverte de plaies. Je vous donne avis que notre chien Besace est parti le 13 du courant; il a été pendant son séjour l'édification de la communauté, assidu au réfectoire ainsi que nos chers et très honorés frères. Nous l'avons traité comme un vrai serviteur de saint François, son amitié pour notre saint couvent annonce que le doigt de Dieu est sur notre ordre , le premier de l'Eglise, et que la main de Notre-Dame, toujours immaculée de la Portioncule, nousprotège. La charité, mon révérend Père, se re-
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froidit, nos quêteurs ont fait la quête aux grains : cette quête n'a rendu cette année qu'onze cent soixante-deux livres d'argent, notre provision faite. Notre révérend Père Piat, de Châtillon, qui est un ibiracle de génie , a composé sur des rimes en oque un beau cantique sur Notre-Dame de la Compassion.
» Je suis dans le Seigneur et dans saint François, votre serviteur et frère.
» P. Blaise, de Bar-sur-Seine,
» Capucin , indigne gardien de Troyes, et sacristain éméritc. »
La politesse des chiens, l'attention qu'ils ont de s'informer de la santé des uns et des autres sont inconcevables. Un chien n'en aborde point un autre sans lui faire notre compliment ordinaire: comment vous portezvous ? Plus capables de connaître les maladies que nos médecins, ils ne bornent point leurs recherches aux poux, ils flairent au derrière, assurés que le but et l'objet de la médecine est la chaise percée. L'origine de
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se flairer au cul chez les chiens est très ancienne. La voici telle qu'on la voit dans les archives des chats :
« L'an 10,987,654,290 avant ou après le déluge , un Rominagrobis du royaume du prêtre Jean se brouilla avec deux gredins de la cour qui étaient les amis du prince. Le chat, vindicatif et traître comme un courtisan, implora le secours d'une fée très méchante. La magicienne lui donna un breuvage qu'il avala et fut rendre dans l'écuelle des chiens de la cour. Les deux, gredins prirent le breuvage; le lendemain, ils eurent lès hémorroïdes ; trente-six heures après, la fistule se déclara avec ses sj^mptômes douloureux. Le roi fit appeler ses médecins et ses chirurgiens ; les derniers firent heureusement l'opération ; les premiers, pour donner une grande idée de leur utilité , ordonnèrent, parce qu'il faut qu'un médecin ordonne, que les gredins de Sa Majesté auraient dorénavant des tabourets à la cour. En conséquence, sa gracieuse Majesté, pour entretenir la paix entre les deux sexes, ordonna que les duchesses, crainte de la fis-
tule, auraient dorénavant, ainsi que les gredins, des tabourets à la cour.
» Le mauvais air et le mauvais exemple de la cour, qui passent rapidement dans les provinces , donnèrent les hémorroïdes et la fistule à tous les chiens. Ceux des petits ne furent point mitonnes comme ceux des grands, l'espèce en reçut un terrible déchet. Depuis cette mortalité, les chiens se flairent au derrière les uns des autres pour voir s'ils n'ont point la fistule, ou si on ne leur a point fait l'opération du roi. »
Les rats, qui ne sont point du tout les amis des chats, nous ont donné dans leur histoire l'origine de cette politesse des chiens qui m'a paru marquée au sceau de la vérité. Ce monument est d'autant plus vrai qu'il est écrit avec ce désintéressement qui est le caractère d'un historien. Les rats assurent que les chiens se flairent au derrière pour le bien de l'humanité, leur sentiment est appuyé par la nature qui ne fait rien en vain. L'Album Grascum, ce simple salutaire si connu dans la médecine, est l'ouvrage du cul des chiens. Ces animaux, intéressés par
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instinct aux jours des hommes, se flairent au derrière pour discerner la matière louable et le degré d'excellence de l'Album Grœcum; plus un chien reste de temps à flairer le derrière d'un autre, plus il indique aux apothicaires familiarisés par état avec les culs, que l'Album Grœcum de son camarade n'est pas dans la bonté ou la maturité requise ; au contraire, s'il ne fait que flairer superficiellement le derrière de son confrère, c'est une marque que le remède a ce degré de perfection requis pour soulager nos maux.
O chiens, créatures de l'Eternel, comme les capucins, que vous êtes admirables! Les hommes, sans vous, ne trouveraient de vrais amis que dans les fables ! vous êtes seuls les vrais amis des hommes, non contents de leur marquer les plus beaux sentiments^ vos entrailles plus tendres que celles de Mérope travaillent à leur perfectionner ce rare simple, cet onguent divin, cet Album Grascum qui prolonge leurs jours.
O moines oisifs, enfants de l'opprobre et du néant, dignes des mépris des siècles éclairés, voleurs sacrés qui vivez de la graisse
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de la terre et des offrandes des sots ! peuple impie qui dérobez aux membres de celui que vous adorez, leur légitime subsistance pour entretenir la débauche et la fainéantise, vous ne valez pas les chiens. L'ancien proverbe avait dit avant notre siècle que vous ne valiez pas même l'Album Grœcuni des chiens et l'antiquité avait justement apprécié votre mérite quand elle déclara dans un immortel adage : Un moine dans son couvent ne vaut pas un œuf de chien !
Monachus in daustro non valet ova canis.
HISTOIRE DU SAGE PANGLOSS Extraite du Livre qui paraîtra après ma mort
Quoi qu'il fut sage, il fit bien des sottises.
Le docteur Pangloss, fils de Roquet, succéda à la charge de procureur fiscal de son pays, par la finesse du curé de sa paroisse et de madame sa mère, veuve d'un certain la Tulipe, sergent aux gardes, que
la luronne avait mis de la confrérie d'Actéon.
Pangloss avait l'esprit orné, il connaissait le chiendent, le grateron, les mauvaises herbes et les filles. Il possédait comme ses cinq doigts l'addition, la soustraction et surtout la multiplication ; il faisait avec aisance des bouts rimes, des énigmes plates qu'il faisait enterrer dans le Mercure. 11 fit une chapelle pour le Saint-Suaire une des premières merveilles du monde : il la fit bâtir par les francs-maçons qui avaient notre respectable maître Adoniram à leur tête.
Dans un hameau, aux environs de Quimper-Corentin , était la fille d'un vieux seigneur breton qui s'était distingué aux Etats par les chausses les plus honnêtes. Cette fille savait lire et tricoter comme un ange, c'était l'oracle des Breda (i), elle avait lu dans le Journal de Verdun les énigmes de Pangloss. Charmée de son esprit , elle fut
(1) Assemblées où l'on joue le vieux Médiateur, où Ton parle continuellement de la tenue des Etats passés et de ceux à venir.