HISTOIRE DE MADAME BERNICLE
Extraite du livre qui paraîtra après ma mort Je fus jadis saintement homicide.
Un roi d'Albion, porteur d'un nom qui ne finissait pas, que Cremistic avait changé en bête pour en faire un honnête homme, et qui redevenant homme, dit M. de Voltaire, n'en fut pas meilleur, arma ses forces contre les Français. Il envoya le général Binch faire le siège de la Villette. Cette ville fut bloquée et manqua bientôt d'eau, à cause que les fontaines , par l'invention et pour le profit des fermiers généraux, étaient à trois quarts de lieues de la ville ; dans le pays de France, on aime à enrichir les fermiers généraux et les fripons.
Il y avait dans la Villette une honnête poissarde nommée madame Bernicle; elle était veuve d'un certain Nulsifrote, caporal dans
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les Graffîns. Cette femme était haute en verbe et parfaitement en gueule , elle avait le cœur sur la main et la main propre à faire le coup de poing, ou à jeter un pavé sur le premier venu qui aurait mal parlé de ses merlans ou des ouïes de ses plies. Madame Bernicle voyant que les Anglais entouraient la ville, et qu'elle n'avait plus d'eau pour dessaler ses harengs, alla trouver le lieutenant de police de la Villette et lui dit : « Monseigneur, que diable faites-vous dans les bras de votre femme? si votre anchois est toujours droit, tant mieux pour vous; mais sacrebleu! ce n'est point le temps de songer' aux anchois quand nous n'avons point d'eau pour les dessaler. Ces chiens d'Anglais buvions notre iau , ils boiront bientôt notre vin, par sambleu ! vous buvez le rogum à votre aise tandis que je payons l'iau deux liards pu cher qu'à l'ordinaire. Cela coupe la gorge aux honnêtes femmes de trafic. Cent mille diables et trois grâces! je ne sommes qu'une femme, mais je batterions, avec la grâce de Dieu et de sainte Geneviève, tous les Anglais d'Angleterre. Dame, mon-
sieur notre lieutenant, je ne sommes pas encore déchirée ; regardez-nous bien, on nous convoiterait encore pour notre piau, et depuis la mort de notre homme, quoique j 'eussions été presque sage, je ne laisserions pas encore arracher notre jupon pour faire ce que vous faites à madame, je croyons pourtant que vous êtes un peu niquedouille. Comment ! vous avez peur des Anglais comme les filles de la rue Maubuée ont peur de ce Jean f... de Durocher, qui estun coquin, monseigneur; que le diable me torde le jupon par le milieu, si... — Ah! Madame ne jurez point, lui dit le lieutenant de police, il faudrait dire cela à confesse. — Je nous fichons de ça, je ne disons pas tout, je ne sommes pas écervelée pour contera un jean-f... demoine ce qu'ils ferions itou avec nous, si je voulions le laisser faire et si j 'aimions les moines... Tenez, monseigneur, si votre Eminence voulions nous permettre, je ferions reculer les Anglais. Ouvrez-moi la porte de la ville ; j'irons à leur camp, je les tuerons tous ou je passerons les baguettes. — Cette femme est inspirée, dit le lieutenant de po-
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lice, il faut obéir aux inspirations de Cremistic ; allez, madame Bernicle, mettez votre jupon et votre chemise des dimanches ; aussitôt que vous serez prête, on vous ouvrira la porte.
La Bernicle alla faire une toilette, mettre ses engageantes de noce , une paire de chaussons propre, un jupon de futaine blanc, un beau collier de la foire Saint-Ovide. Ainsi parée elle alla au camp des Anglais; en entrant elle fut arrêtée par les premières gardes composées de hussards Hanovriens. « \\^ardau, dit un soldat, que vouloir toi venir ici. Madame la coureuse? » Bernicle, qui ne respectait point une physionomie Hanovrienne, lui appliqua une moule de Gand sur la face en lui disant en colère : Ne v'ià-t-ilpas un beau Jean-f.., pour présenter à notre Seigneur; va, b..., ton père était une pratique de Chariot. Comment insulter une femme comme moi, la veuve du Régiment de Graffin ? Ah ! mon Satan, vous saurez à qui parler! une coureuse? Jerni Dieu, nous valons trois filles enceintes. Cache-toi, vilain; ça fait le faraud. Ah ça. pourtant, mon petit joli Monsieur,
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faisons la paix, car jerni, je n'aimons pas la guerre, accordez-nous votre protection auprès du P. Général, j'avons dame des choses qui ne sont pas de paille à lui dire touchant le siège. — Très volontiers, voilà du temps que sti siège durons ; notre sire général n'a point vu un brin de créature, fera gentiment plaisir à lui de voir ton minois de femme et vous fera danser lui avec toi le polichinel. — Cet homme est un Anglais-Suisse, dit Madame Bernicle, car il parle comme mon compère qui est Suisse à la porte de cette madame de Montigny qui'vendions à Paris de la chaire humaine à la barrière Sainte- Anne. »
La veuve du Régiment de Graftin fut introduite chez le général Binch, occupé alors à lire les dépêches de son gouvernement ; on lui marquait qu'il serait pendu ou par grâce arquebuse, s'il ne prenait pas la Villette. Les gens d'Albion ont des fantaisies quand un général ne bat point leurs ennemis, à cause que les ennemis sont plus forts ou plus adroits ; ils leurs coupent la tête, et les Anglais disent qu'ils ne sont plus sauvages.
La Bernicle, en entrant chez le général, lui fît la révérence en lui disant : « Mon beau Monsieur, vous me paraissez honnêtement vêtu, je viens pour vous demander la considération de votre protection, et que Madame sainte Geneviève puisse toucher votre Excellence'par la considéralion de l'attention. »
Le Général, surpris de ses charmes, lui dit : « Madame, êtes-vous en mauvais ménage avec votre mari? — Non, jerni Dieu, mon gentilhomme, le pauvre Nulsifrotte a une charge de trépassé ; ce moule des Nulsifrotte est cassé, il est mort défunt. C'était un fier vivant, mais je lui tenions tête. Je viens ici, mon capitaine, pour vous dire que sainte Geneviève et notre bon saint Denis ne protègent plus les Français de la Villetteàc'ause qu'ils ne disions plus tant de chapelets, ne portions plus de scapulaires du Mont-Carmel et qu'ils vont à la messe comme des gueux et des huguenots avec des jeux de cartes dans les poches. Comme je ne voulons pas être compromis dans leurs malheurs, je venons nous réfugier dans votre camp pour éviter les mauvaises compagnies de la Villette. »
Ces propos plurent à M. Binch ; il convint avec tous les officiers Anglais, que cette femme avait plus d'esprit que les Français ; qu'on voyait parfaitement qu'elle préférait la raison et le bon sens de Londres au papillonnage de Paris ; il dit à madame Bcrnicle : (' Passez, s'il vous plait, àlacuisine, on vous donnera du rosbif et du punch. Qu'est-ce, Monseigneur, que de la roche brique ? — — C'est du bœuf, lui dit le général. —Morbleu, je faisons maigre, je sommes en Carême, si je mangions de la chair, je serions damnée comme Hérode. » Dans ce temps-là, les gens de la Villette croyaientse damner en se nourrissant.
Binch, qui aimait l'antiquité, conçut une vive passion pour madame Bernicle; une tête de soixante et dix ans fait plus d'impression sur les cœurs en Angleterre qu'en France, parce que les Anglais ''aisonnent profondément, et sont d'un flegme à aimer les têtes de soixante et dix ans. Le général fit un grand festin en l'honneur de Bernicle où il invitales officiers de l'état-major du camp. 11 but beaucoup dans l'espoir de seconder les
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faveurs de Beniicle ; au dessert, les officiers se retirèrent pour laisser leur général avec sa conquête ; dès qu'il fut seul, Binch proposa la douce affaire. « Voudriez-vous, lui dit-il, mon astre, jouer au jeu de deux dos > — \'ous nous gouaille/, père général, je ne sommes plus une jeunesse ; pourtant dans un vieux pot on fait de la bonne soupe. Dame, je ne sommes pas une coquine à faire les choses de suite : les honnêtes femmes demandions de la cérémonie. — Ah 1 .Madame, je ne peux tenir à vos charmes. — Allons ^lonseigneur, buvez un coup; pour faire un si rude métier il faut boire. » Binch but coup sur coup et se soûla comme un Anglais.
Bernicle voyant le général enterré dans le vin, saisit l'instant de sauver laVillette; elle prit un rasoir du général, éleva son cœur à l'Eternel et fit cette sainte prière : « Bonne sainte Geneviève , et vous glorieux saint Denis, qui n'avez plus de tête sur les épaules ; venez m'aider à sauver la Villette, je vais couper le col à cet ivrogne: j'ai porté charitablement dans son cœur des sentiments de concupiscence défendus par ma loi, j'ai
violé les devoirs sacrés de l'hospitalité, j'ai menti, je me suis rendue coupable pour le faire pécher, je veux qu'il meure dans son péché et qu'il aille à tous les diables ; donnez, ô bienheureux saint Denis, de la force à mon bras ! que mon exemple serve aux Jésuites dans tous les siècles des siècles pour faire le fond de leur sainte morale. » Disant ces mots, Bernicle coupa le siflet au général, mit sa tête dans la poche et courut à toutes jambes à la porte de la Villette porter au lieutenant de police la tète sanglante du général Binch. Le lieutenant la fit planter sur le rempart. Le lendemain, les Anglais voyant avec des lorgnettes d'Opéra la tête de leur général, abandonnèrent leur camp , leurs équipages et prirent la fuite. Ainsi la Villette fut sauvée par Madame Bernicle. Le curé de la paroisse vint la complimenter ; on fit pour elle un beau cantique en prose qui éternise cette action héroïque.